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Full text of "Les sensations d'un juré: vingt figures contemporaines"

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I- 




'RrP.T 114Z1 



LES 



SENSATIONS D'UN JURÉ 



. » 



LES SENSATIONS 



D'UN JURÉ 



HIPPOLYTE BABOU 




PARIS 

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 




PETITE CONVERSATION 



BMTRB 



L'q4V7E'V'KE7 le LECTEV% 



L^Auteur, tirant un passant par la manche. 
Je ne me trompe pas : c'est bien vous, Lecteur? 

Le Lecteur^ pirouettant. 
Qui ose m'arrêter? Un auteur, sans doute? 

L'Auteur, saluant. 

Oui, monsieur* 

Le Lecteur, avec brusquerie. 

Pourquoi m' appelez-vous lecteur? Je lis quelque- 
fois, mais fort peuf en chemin de fer seulement, 
d'une station à l'autre ou bien en attendant quel- 
qu'un,., che\ lui,:, (relevant le menton), ou che\ elle. 



PETITE CONVERtATIOK 



L'Auteur. 

Vous êtes. Je le vois, un spectateur de livres.., 
simplement ? 

Le Lecteur. 

De Vesprit ? tiens, tiens, tiens t Je ne vous lirai 
pas, c'est plus que probable; mais (regardant sa 
montre) fai encore quelques minutes à dépenser : il 
ne me déplaît pas de causer avec vous. Ave^-vous 
quelque chose de drôle à me dire ? 

L'Auteur. 

Ou à vous chanter? Vous préféreriez peut-être que 
je chante? Quelle musique aime^-vous? Celle d'Of" 
fenbach ou celle de Lecocq ? 

Le Lecteur, souriant. 

Allons, ne vous fàche\ pas. J'adore l'opérette, 
c'est vrai, mais le Français est né causeur, je ne 
déteste pas les causeries... 

L'Auteur. 

Dans les petits journaux ? 

Le Lecteur, gravement. 

Les petits sont souvent plus sérieux que les grands, 
monsieur. 

L'Auteur* 

Alors vous aime\ le sérieux..^ à vos heures? vous 
vous occupei de politique, peut-être ? 



ENTRE l'AUTBITR ET £B LECTEUR. 



X«e Lecteur. 

Monsieur, je suis électeur, 

L'Auteur. 

Je ne suis pas candidat, merci! Je me contente 
d*être auteur, et Je voudrais bien retrouver en vous 
un lecteur. 

Le Lecteur. 

Retrouver? Nous nous connaissons donc? Atten- 
de^ attende^... (Il essuie son binocle.) // me semble, 
en effet, que f ai déjà lu quelque chose de vous. Des 
nouvelles, de la critique, des études historiques, 
n'est-ce pas ? 

L'Auteur. 

Ah! Dieu soit loué! voilà la mémoire qui vous 
revient ! 

Le Lecteur. 

Un oubli passager.,, pardon!... une éclipse... la 
mémoire a les siennes, vous ne l'ignore\ pas.., je 
vous aurai lu aux eaux, à Luchon, à Bade, à Trou- 
ville... et les connaissances qu'on fait aux eaux».. 
(H rit.) 

L'Auteur. 

i 

S'effacent bien vite à Paris... Je le sais... Et vous 
êtes, avant tout, Parisien? Je l'aurais deviné, rien 
qu'à votre pas, tout à l'heure. Vous avie\ à la fois 



PETITE CONVERSATION 



l'air d'un homme désœuvré et pressé. Où courie^' 
vous donc, en flânant? 

Le Lecteur. 

Ma foi, soyons sincère, f hésitais. Oui, f hésitais 
sérieusement entre l'Exposition des insectes et celle 
de Paul Baudry; tout bien considéré, f allais opter 
pour Baudry, parce que les insectes c'est de l'hiS' 
toire naturelle, de la zoologie, de l'entomologie, de 
la science enfin, tandis que Paul Baudry, c'est de 
l'Art, du grand Art, de l'Art décoratif, de l'Art 
pur, quelque chose comme du Raphaël et du Michel" 
Ange adaptés au goût du xix* siècle I Oh/ ce 
Michel Ange, ce Raphaël, ce Baudry! Vous n'ave^ 
iamais fait de peinture, monsieur ? 

L'Auteur, modestement. 

Ce n'est pas mon métier.,. Jamais/ 

Le Lecteur. 

Il y a pourtant des écrivains qui ont commencé 
par être peintres. On les reconnaît tout de suite ; ce 
sont nos pittoresques; tene^, deux exemples : Théo» 
phile Gautier, Gustave Dro\.., Quels charmants 
artistes/ Gustave Droi surtout,.. Il a fait la fortune 
d'Het^el, son éditeur. 

L'Auteur. 
Vous croye\ ? 



^mtmmmÊÊÊmÊmmmmiÊmmmÊÊmmmmmmsmmamm 



ENTRE l'auteur ET LE LECTEUR. 



Le Lecteur. 

J'en suis sûr : c'est un peintre qui me l'a dit. Je 
dois vous avouer que je vis beaucoup avec les 
peintres.», et je n'en rougis pas.,, au contraire. Ils 
sont si amusants (toujours des femmes che^ eux).* . Et 
pas fiers!.,. Et bons camarades/.». Et tous riches!... 
On leur paye leurs toiles au poids de l'or; ils refu- 
sent 4e l'argent, c'est positif. L'autre soir de l'autre 
semaine, tenei, cela s'est passé sous mes yeux : 
un méchant tableautin de je ne sais qui, homme 
célèbre, une espèce de petit mouchoir à carreaux, la 
Noce de village, fe crois, est monté au chiffre fabu- 
leux de cent mille francs ! Et save^-vous ce qu'on disait ? 
« C'est pour rien! » Sardou et Dumas sont des gueux 
à coté de Meissonier. Cependant Dumas et Sardou... 
(S'interrompant.) Etes-vous auteur dramatique? Voilà 
encore un bon métier! Pas si bon que la peinture, 
mais cent fois meilleur que la littérature. 

L'Auteur, riant. 
Ah! ah! ah! 

Le Lecteur, surpris. 

J*ai fait un bon mot? 

L'Auteur. 

Excellent.,, pour la littérature! .. Vous ave\ de 
l'esprit, lecteur. .t et du jugement.,, et du goût. 
Pourquoi disie^-vous donc que vous ne lise\ presque 
pas? 



PETITE CONVERSATION 



Le Lecteur. 

Chut, chut! Les événements politiques, la guerre 
allemande et la guerre civile, les désastres finan^ 
ciers, tout cela m'avait dégoûté un certain temps 
de l'étude et de la lecture. On avait le cœur navré, 
l'esprit troublé, le cerveau sens dessus dessous.,. 
Que /aire?.., oh! rien du tout. Je me suis contenté 
des distractions rapides et faciles, celles qui ne 
m^obligent qu*à dresser l'oreille, à tourner la tête, à 
lever les yeux; des mouvements d'automate! Eh bien, 
ne me trahisse^ pas, car Je suis capable de me dédire 
encore et de me contredire, j'en ai grandement asse^ 
de leur petite musique et de leur art lucratif, de 
leurs théâtres forains et de leurs expositions natio- 
nales. Je renonce solennellement aux insectes et aux 
tableaux, à VHotel Drouot et aux Folies-Bergère, 
aux Variétés et aux Bouffes-Parisiens. Je crois, en 
vérité, que je vais me remettre à la lecture, Avei' 
vous un livre nouveau à m' indiquer? 

L'Auteur, avec embarras. 
Le premier venu... le mien. 

Le Lecteur. 
Vne œuvre d'imagination, un roman? 

L'Auteur. 
Un roman? non, Vne œuvre d^ imagination? Peut" 



ENTRE l'auteur ET £B LECTEUR. 7 

être. D'imagination et de raison, d'imagination et 
de sentiment; c'est possible. 

Le Lecteur, effrayé. 

Ce n'est pas de la poésie, au moins ? 

LWuteur. 

De la première page à la dernière, ce n'est que de 
la prose... êtes-vous content? Mon livre s'appelle les 
Sensations d'un Juré. // n'y a eu jusqu'ici que trop 
de juges en littérature. Plus de Perrins-Dandins! Mon 
juré a vu passer devant lui, de face ou de profil, 
trente figures contemporaines. Il a éprouvé des sen- 
sations, il les a exprimées. Je n'ai plus, ami Lecteur, 
qu'un aveu à vous faire : le Juré, c'est moi. 

H. B. 




LES SENSATIONS 



D'UN JURÉ 



SAINTE-BEUVE 




L y a, dans ce Paris qai renferme tant de 
brillants scélérats, un insapportable et 
grotesque fanfaron d'intégrité, de rigi- 
dité, d'austérité. 
C'est un Rive-gauche, un vieux fou, 
qui se vante d'avoir conservé tous ses principes et toute 
sa barbe, toutes ses convictions et toutes ses dents. 
Les dents sont inébranlables, cela se voit. Quant à ses 
cheveux, pas un n'est tombé. Le cerveau les brûle, 
dit-il : ils ne tombent pas, ils s'évaporent. Comme ce 
Caton franc-maçon a un teint de mulâtre, des yeux 
phosphorescents et des mines de macaque tombé d'un 
cocotier, comme on le rencontre toujours coiffé d'un 



10 SENSATIONS D'UN JURÉ. 



panama et chaussé de souliers découverts^ il se dit 
originaire , tantôt de la Martinique, tantôt de 111e Bour- 
bon. Je crois tout simplement qu'il est venu un beau 
matin de Pézenas à Paris pour être créole, comme on 
venait autrefois d'Amiens pour être Suisse. 

Mon créole de Pézenas, cela va sans dire, est un 
redresseur de torts qui sait tous les dessous de l'his- 
toire contemporaine : on ne le trompe pas, lui ! II 
sonde les reins et les cœurs, arrache tous les masques 
et fait reparaître au grand jour, sur le vélin des con- 
sciences, les taches d'encre ou de sang, de limonade 
ou de sirop de groseille. Il n'y a de vraiment purs que 
lui et les hommes héroïques qui montaient le vais- 
seau le Vengeur, Ma conviction est qu'il s'imagine 
avoir été mousse sur ce petit navire, dont on n'a pas 
de copie au musée du Louvre. 

Une de ses bizarreries consiste à ne désigner les 
personnes connues que par .leurs prénoms et leurs 
initiales. 

Vers la fin de l'année i86., Je reçus un matin la 
visite de mon Rive-gauche. Il était furieux, incandes- 
cent, écumant. 

a Ami, cher ami, me dit-il en me serrant le bras, 
il vient de se commettre en plein jour, rue Bonaparte, 
une infamie digne des plus mauvais temps de notre 
histoire. C.-A. , l'exécrable C. -A. a déterré J.-J. avec 
ses ongles; puis, l'ayant étendu sur une table d'am- 
phithéâtre, il lui a plongé le bistouri dans le cerveau, 



• AIltTE -BEUVB. II 



et le ftcalpel dans le cœur. Une véritable profanation ! 
Je dis mieux, une exécution posthume ! 

— Qu'est-ce que votre J.-J., qu'est-ce que votre 
<^.-A., et qu'est-ce que votre exécution posthume? 

— Comment? vous n'avez pas compris? J.-J. c'est 
Jean-Jacques, et C.-A., Charles-Auguste! 

— Ah! c'est donc Charles- Auguste qui aurait exé- 
cuté Jean- Jacques ? Me voilà bien avancé. Nommez 
donc vos gens tout au long, ou laissez-moi tranquille. 

— Lisez, lisez cela. » 

Et, d'un doigt irrité, mon dénonciateur pesait, en 
la martelant, su^ la première ligne d'un sommaire de 
la Revue des Deux Mondes : Jeàn-Jacqitbs Ampâre, 
par Sainte-Beuve. 

« Éteignez votre pipe, mon cher, et calmez-vous. 
Jean-Jacques Ampère est mort fort paisiblement à 
Pau, sans que le chirurgien Sainte-^ euve ait été ap- 
pelé à le disséquer. Quant à la scène d'amphithéâtre, 
où voyez-vous donc le bistouri, oii voyez-vous le scal- 
pel? Je ne vois qu'une plume qui court, qui flâne, 
qui se berce en mille souvenirs tour à tour indulgents 
et piquants. Vous parlez d'exécution; allons donc! 
Sainte-Beuve, au contraire, a ressuscité cet excellent 
type d'Ampère fils, l'écrivain de société, le savant 
d'académie, le voyageur conteur, ^historien touriste, 
l'amoureux qui a besoin d'adorer une déesse, le rêveur 
qui demande un ami du Monomotapa , le démocrate 
de salon qui, chez Armand Carrel tout prêt à partir 



12 SENSATIONS D'UN JUR^. 

pour l'émeute, regarde l'heure à sa montre^ et dit 
avec effroi : « J'ai à peine le temps d'arriver pour 
ma conférence de l'École normale. » Un type excel- 
lent, vous dis-|e, et tout à fait réussi!... Donc, ne 
comptez pas sur moi pour venger J.-J. Ampère. Je 
trouve cette fois votre infâme Sainte-Beuve... char- 
mant. 

— Charmant? Oui, comme le reptile qui viole les 
tombeaux. Savez-vous, au surplus, pourquoi il en veut 
•à Ampère, lui, ce Juif-Errant du scepticisme? Parce 
qu'il a trahi trois choses sacrées que l'honnête Am- 
père a glorifiées toute sa vie : l'Amijtié, l'Amour, la 
Liberté. 

— Sainte-Beuve un traître... Sainte-Beuve un scep- 
tique..., tenez, mon pauvre ami, avec votre honnêteté 
omnivore, vous n'êtes qu'un badaud qui criez : au 
filou! quand vous rencontrez un moraliste qui a de 
bons yeux. Ce que vous appelez trahison, scepticisme, 
lâcheté, n'est pour le moraliste qu'une concession à 
la vie moderne ou à la société actuelle. Hélas ! que 
de gens ne s'émancipent qu'en changeant de maître, 
et ne peuvent s'élever qu'en s'abaissant! N'avez-vous 
pas remarqué (la haine devrait jBtre clairvoyante) 
qu'après chaque génuflexion devanl un homme, après 
chaque révérence aux événements, le génuflexibU 
Sainte-Beuve se redresse comme une tige d'acier, 
toujours plus indépendant et plus fort? Il a été 
libre à l'Académie, il a été franc au Sénat, qu'exi- 



• ÀINTB-BBUVB. 1} 



gez-Y0U8 de plas? Sa devise secrète était celie-ci : 
Omnia serviliter pro mea liber tate. 

— La postérité le jugera! me répondit pompeuse- 
ment mon faux créole. Nous ne sommes pas d'accord^ 
n'en parlons plus. » 



Parlons-en au contraire, parlons-en longuement : 
c'est un sujet inépuisable. Et puisque la postérité doit 
le juger, ne marchandons pas nos témoignages. Elle 
ne le jugera pas de sitôt, quoiqu'il soit en ses mains. 
Disons donc sans hésiter tout le bien et tout le mal 
que nous savons. 

M. Cuvillier-Fleury, l'un des Quarante, a écrit un 
jour dans les Débats que j'étais un ami de Sainte- 
Beuve; je dois avouer en toute humilité que non-seu- 
lement Sainte-Beuve et moi nous n'avons jamais rompu 
le saucisson ensemble, mais que je n'ai eu l'occasion 
de causer avec lui que deux fois : il est vrai que la 
première fois, à l'Institut, dans son appartement de 
bibliothécaire, la conversation a duré près de deux 
heures. J'ai vu ce matin-là, presque à son lever, 
l'académicien en robe de chambre. La seconde fois, 
c'est sur le quai Malaquais que nous nous sommes 
rencontrés; l'entretien n'a duré que cinq minutes. 
Sainte-Beuve était pressé : il avait un sac de nuit à la 
main ; il fuyait au petit trot la révolution de 1848, 



SENSATIONS D^UM JURé. 



qui ne songeait certes pas à Yelever en son honneur 
l'échafaud d'André Chénier. 

Ma visite à l'Institut avait été provoquée par la 
lettre suivante, où M. Sainte-Beuve ' me remerciait, 
moi critique naissant, de l'avoir traité en camarade. 
Je cite l'autographe tout entier, non parce qu'il me 
concerne, mais parce qu'il me paratt un très-curieux 
échantillon d'un des styles si nombreux et si variés 
de Sainte-Beuve, le style félin : 

Cher monsieur, 

J'ai Itt avec une vive reconnaissance, et non pas sans 
quelque confusion, l'article si bienveillant, si flatteur (frÎM- 
veillant, oui^ flatteur, non), dont vous m*avez honoré. Je me 
suis demandé si je méritais un si. complet éloge (réloge 
n'était pas complet, tant s'en faut); vous m*avez traité en 
ami, monsieur, en ancien camarade. J'irai vous remercier de 
vive voix et causer avec vous de ces questions, qui sont les 
plus agréables À débattre et qui ne sont pas les moins im- 
portantes peut-être. Je me trouve retenu pour quelques jours 
par un travail pressé ; aussitôt libre , je me dédommagerai, et 
j'irai vous redire ce que je vous ai d'obligation pour un tel 
procédé, dont je reste véritablement comblé. 

Tout & vous, 

Sainte-Beuve. 

Attendre sa visite eût été inconvenant ; je la pré- 
vins en allant, dés le lendemain, gratter à la porte 
du critique poète. Je dis gratter, parce qu'il me fut 
impossible de frapper et de sonner. J'avais cherché 



- SÀINTE-BBOyS. 15 

en vain la poignée du marteau, le cordon de la son- 
nette» 

Une dame encore jeune (elle n'avait pas Pair d'une 
serrante, elle eût plutôt ressemblé à une nièce de 
curé) ouvrit précipitamment une petite porte engagée 
dans le mur de l'escalier, me demanda mon nom et 
disparut. Au bout de quelques minutes, la porte de 
l'appartement s'ouvrit d'elle-même sur l'étroit palier 
où je faisais antichambre. 

« Mademoiselle Céleste, laissez-nous. » 

Un petit homme à grosse tête, souriant et grima* 
çant, ébouriffé, débraillé, moitié faune, moitié moine, 
m'attira vers lui des deux mains et m'assit presque de 
force sur un grand fauteuil, où Je demeurai comme 
enseveli. 

« Quel âge avez-vous donc? me dit-il, en tirant 
de dessous ses gros sourcils un regard mécontent et 
irritant, un regard brutal. Je m'attendais à voir un 
homme, et ce n'est pas même un jeune homme que 
j'ai là, devant moi. Seriez-\oua encore un enfant 
sublime! » 

Blessé de cette familiarité violente, je me levai, pr€t 
à regagner la porte. Il m'arrêta par des chatteries de 
geste et de voix qui rappelaient les patelinages de sa 
lettre. 

« Vous n'avez pas vingt ans, et vous nous jugez, 
cher enfant? Ne vous fâchez pas, ma surprise n'est 
pas de l'hostilité ; bien au contraire. D'où êtes-vou* 



l6 SENSATIONS D'uN JURE. 

sorti? d*où venez-vous?- où avez-vous été élevé? A 
Paris, en province, au collège, au séminaire? Avez- 
vous pris une ou deux inscriptions à l'École de droit? 
Non ? Alors vous avez été carabin ? Étiez-vous interne 
quelque part? De quel hôpital vous êtes-vous év^é? 
Comment êtes-vous entré dans les lettres? 

— Par l'étude des lettres, tout bêtement. 

•— Ah ! tant pis ! j'aurais mieux aimé, comme 
début, quelques fredaines scientifiques, juridiques, 
médicales, voire même militaires. Mais voyons, puis- 
que vous êtes tombé des nues dans notre pétaudière, 
passons la revue de la cour du roi Pétaud. Entre tous 
CCS courtisans de la faveur publique, qui connaissez- 
vous, qui admirez- vous, qui aimez-vous? » 

Il ne me laissa pas le temps de lui répondre. 

« Mon enfant, vous venez bien tard, les dieux s'en 
sont allés, on ne croit plus aux miracles. Le génie est 
devenu bête comme la bêtise, la poésie plate comme 
la prose, et la prose ballonnée comme la poésie. 
Quant aux gens d'esprit... 

— Quoi ! dis-je en baissant les yeux et en joignant 
les mains, Victor Hugo est un imbécile, Chateau- 
briand un fanfaron de poésie, et Lamartine un débi- 
tant de vile prose? » 

La rage le prit à cette exclamation suppliante, une 
rage de sceptique et d'athée, comme en avaient les 
grammairiens au xvi" siècle, et les philosophes de 
sentiment au xviii*. 



SAXNTB-BBUVB. I7 

Il me nia tout, mais tout^ tout , toat! la gloire, la 
verta, le progrès, l'esprit, tout, excepté le savoir-faire 
-et le succès! Etait-ce bien Sainte-Beuve, l'homme des 
ménagements et des adoucissements infinis, qui me 
parlait sur ce ton de colère diabolique? N'avais-je pas 
* affaire à un Piron frénétique, à un Arouet aigri qui 
eût été à jamais indigne de s'appeler Voltaire, à un 
Rabelais exaspéré, à un Montaigne hypocondre, à un 
Diderot écumant et aboyant? J'en demande pardon à 
mes lecteurs : j'étais venu voir Sainte-BeuVe, j'avais 
rencontré ce furieux et cet aveugle que Balzac, après 
Madame d'Âbrantès, avait baptisé Sainte-Bévue. 

Oui, nous devons en convenir, Sainte-B^vub a 
existé, pour le malheur de Sainte-Beuve, et que de 
mal ce vilain esprit a fait, en tout temps, à cette vaste 
intelligence ! 

Sainte-Beuve n'en reste pas moins un vrai poète, et 
peut-être le plus nouveau et le moins académique^ le 
plus distinct et le plus actuel de tous les poëtes con- 
temporains. 

Loin de nous la pensée de vouloir diminuer en rien 
le mérite d'une personnalité si variée et si active ; 
nous apprécions et nous aimons librement l'oeuvre 
critique de Sainte-Beuve. Cependant elle nous paraît 
tout à fait subordonnée à son œuvre poétique. Celle- 
ci est moins extérieure, elle dépend moins de la cir- 
constance et de l'accident, elle garde dans sa variété 
même un plus grand caractère d'unité; elle livre, enfin, 



l8 SBNSATIOMS D^UN JURÉ. 

plus complètement et plus sincèrement le secret d'une 
figure originale que les masques de la vie n'ont jamais- 
fait qu'eflBeurer. C'est cette figure-là que nous vou- 
drions placer dans son vrai jour. 

Pour la circonscrire et la fixer, il faut soulever har* 
diment le voile de Joseph Delorme. 

Ce Joseph Delorme débuta singulièrement. II ne se 
donna pas de prime abord pour un enfant sublime, 
pour un archange de génie tombé des cieux, pour un 
poëte volc&nique sorti de l'enfer. Non, c'était un ma- 
lade^ un mort! Ses chants interrompus n'étaient que 
le vague écho d'une voix d'outre-tombe : il avait vécu 
dans l'obscurité, dans la pauvreté, dans le doute; il 
avait expiré dans l'isolement et le désespoir. Un ami 
venait de recueillir les tristes reliques de ce malheu- 
reux fils de René, de ce frère ou cousin de Werther, 
d'Adolphe, d'Oberman; et il les offrait timidement 
aux fidèles du cénacle, non pas entourées du laurier 
triomphal, mais protégées et consacrées par la palme 
du martyre. Oui, Joseph Delorme était un martyr de 
la vie et de la poésie. Mais, pendant qu'on psalmodiait 
le De pro/undis sur le cercueil entr'ouvert, on s'aper- 
çut que le cercueil était vide, que le mort était ressus- 
cité, qu'il assistait à ses propres funérailles, et même 
qu'il en avait très-largement payé les frais. Mise 
en scène savante d'un talent modeste et fier qui 
jouait au moribond pour conquérir sans danger le 
droit de vivre ! Personne en ce moment n'eut le mau- 



SAINtB-BBUVE. I9 

VUS goût de reprocher à Sainte-Benye d'avoir pris le 
pseudonyme de Joseph Delorme. LMmportant, c'était 
que l'auteur des. nouvelles poésies, pour s'être déguis 
en spectre, ne fut pas devenu un' revenant. 

Le jeune Sainte-Beuve, heureusement, était habillé à 
la dernière mode romantique. II appartenait bien, cela 
se devinait tout de suite, à la génération littéraire de 
la Restauration; pourtant il avait su, grâce aux mille 
ressources d'un génie précoce et d'un art compliqué, 
se faire du premier coup une place distincte parmi les 
plus grands, parmi ces immortels de la veille qui le 
conviaient au plaisir de contempler leurs statues, -i- 
« O mes maîtres, mes maîtres! » s'écriait pieusement 
Sainte-Qeuve, en composant les Poésies de Joseph 
Delorme; et déjà le coq chantait dans son esprit ; et 
déjà il était averti que, semblable à tous les disciples 
prédestinés à l'autorité, il reniait fatalement ou volon- 
tairement ses maîtres : André Chénier, Vigny, Hugo, 
Lamartine. Oh! que ce chant du coq doux est à 
«ntendre, dans l'air frémissant du matin, quand on a 
longtemps porté la chaîne de la servitude mystique I 
L'heure du reniement, c'est l'heure de l'émancipation, 
l'heure de la liberté consciente et féconde, l'heure déci- 
sive de toutes les nativités intellectuelles. On se repent 
\€ lendemain de son péché ; on revient tôt ou tard vers 
«es maîtres; mais non plus en disciple! — en .égal! 
Dans les Poésies de Joseph Delorme, Sainte-Beuve 
4Ulore encore le romantisme, .et déjà il le renie. Je le 



aO SENSATIONS D'uN JUrI. 

vois, ce jeune impatient, élevé sous les tourelles et 
dans les parcs, je le vois tout à coup glisser sur les 
pentes des glacis, et s'échapper dans la campagne 
immense par de petits sentiers déserts et profonds. 
S'il lève la tête pourtant, il peut encore voir le parc 
et saluer le château. 

Où va-t-il ? dans les solitudes rebutantes, dans les 
vallons poudreux, dans les coins de nature mal famés 
et suspects , dans les cellules d'ermite enfiévré que la 
Muse romantique ne connaît pas, et qu'elle n'oserait 
visiter, la délicate patricienne 1 C'est là que, pour pro- 
voquer la gloire, il la fuit; c*est là que, pour enraci- 
ner sa vocation poétique, il la secoue et l'ébranlé à 
tous les vents; c'est là que, par dédain des lieux 
communs nouveaux sur la Religion, sur l'Humanité, 
sur la Nature, sur l'Infini, sur le grand Tout et le 
grand Rien, il s'interpelle lui-même avec l'inquiétude 
d'un moine évadé, lève le poing vers le ciel étince- 
ant, cherche querelle aux plus humbles paysages, et 
trouble les plus belles eaux en y jetant les poussières 
malsaines de son incurable et cher ennui. Peut -être 
va-t-il se tuer, sérieusement, pour railler les suicides 
de théâtre. Non, mais ce qu'il essayera de tuer à 
jamais, ce sont les conventions et les exagérations de 
la Muse moderne, déjà menacée par l'éternel esprit de 
ruelle et d'académie. Ce qu'il voudra énergiquement 
abolir en lui, c'est le vieil homme romantique avec ses 
généralités exclusives, c'est le vieil art romantique 



SAINTE-BEUVE. 21 

avec ses enfantillages de petit orfèvre ou de petit cise- 
leur. M. Sainte-Beuve ne consentira jamais, comme 
l'ont fait tant d'autres, à devenir le M. Josse du roman- 
tisme. II connaît sans doute mieux que personne les 
finesses délicates de son métier d'artiste. Le sonnet, ce 
bijou de poète, n'a-t-il pas été divinement remanié par 
lui? Qui donc a célébré avec une passion plus intelli- 
gente la mystérieuse et charmante nécessité de la Rime, 
ce frein d'or du coursier emporté dans l'espace, cet 
éperon du navire errant à la crête des flots, cette 
agrafe qui presse l'écharpe enchantée autour du sein de 
Vénus, cet anneau de diamant qui suspend la lampe 
mystique à la voûte du sanctuaire, ce baudrier du sol- 
dat, cette clef du tabernacle, cette colombe qui demande 
amoureusement sa moitié pour s'envoler avec elle aux 
sacrés bocages? Rien ne lui fera négliger, soyez-en 
sûr, les conditions extérieures et presque matérielles 
de son art ; mais aussi , rien ne le fera renoncer au 
privilège complet de la nature humaine, à la fois douée 
d'intuition et de réflexion, à la fois capable d'inspi- 
ration et de volonté, à la fois expansive et intime, à 
la fois contemplative et studieuse , et , pour tout dire 
en trois mots, également pourvue du sens de la réalité 
visible et du sentiment de l'invisible idéal. 

Ainsf s'expliquent, dans ces poésies vraiment nou- 
velles, les éblouissements de la chair et du sang inter- 
rompant tout à coup la blanche lueur des extases 
mystiques ; ainsi, ces continuels essais de volonté per- 



ai SENSATIONS d'un jur£. 

sonnclle au sein même de la fatalité poétique ; ainsi, 
cette communion renouvelée de Pesprit moderne avec 
une multitude d'esprits élevés de tous les temps et de 
tous les pays ; ainsi, ces voyages inquiets de la pen- 
sée au désert des Pères de l'Église, à la solitude aus- 
tère et mondaine de Port-Royal, aux petites chapelles 
doctrinaire, saint-simonienne , radicale, et, d'an autre 
côté^ aux plaines crayeuses de Montrouge, aux fonr- 
milières populaires des faubourgs de Paris, à quelque 
vallée lointaine et inconnue dont nulle imagination n'a 
interprété la beauté sommeillante. Homo duplex, 
homo duplex! 

J'ai déjà dit que l'auteur des Poésies de Joseph 
Delorme s'était donné d'abord pour un fils de René, 
un frère ou cousin de Werther, d'Adolphe, d'Ober- 
man. Il faut ajouter à ces titres de famille une parenté 
directe avec Montaigne, dont il a hérité la nature 
ondoyante, et l'insatiable curiosité, qui d'ailleurs s'est 
étrangement enfiévrée, en passant du |lvi* siècle au 

XIX*. 

On se souviendra peut-être de ce fragment des 
Pensées d*Août, adressé à l'abbé Eustache B..., où le 
poète se caractérise lui-même : 

Je vais donc et j'essaie, et le but me déjoue, 
Et je reprends toujours, et toujours, je l'avoue, 
Il me plaît de reprendre et de tenter ailleurs, 
. Et de sonder au fond, même au prix des douleurs ; 
D'errer et de muer en mes métamorphoses; 



SAINTE-BEUVE. 2) 



De savoir plus au long, plus d*hoinmes et de choses, 
Dassé-je au Uout de tout ne trouver presque rien : 
C'est mon mal et ma peine, et mon charme aussi bien. 
Pardonne, je m'en plains^ souvent je m'en dévore, 
Et j'en veux mal guérir... plus tard, plus tard encore! 

Oa peut lui prédire qu'il n'en guérira jamais ! Cest 
au fond la maladie et la faculté de notre temps. Par 
cette inexorable inquiétude de Tesprit, toujours étu- 
diant à travers ses passions, toujours analysant à 
travers ses élans^ toujours croyant à travers ses doutes, 
et toujours enthousiaste malgré ses langueurs| l'auteur 
des Poésies de Joseph Delorme, et par suite l'auteur 
des Consolations ou des Pensées d'Août, a réalisé bien 
plus complètement qu'Alfred de Musset le type de 
L'ENFANT DU SIÈCLE. 

Les confessions publiques de ce véritable Enfant du 
siècle (ses trois volumes de poésies) ont été entendues 
de la génération romantique aussi bien que de la 
nôtre. Les aînés et les cadets, les pères et les fils, et 
même les petits-neveux en ont largement profité. Sans 
les pièces familières et toujours lyriques pourtant de 
cet étrange Joseph Delorme, qui sait si Lamartine 
n'aurait pas écrit un Jocelyn trop solennel? Et les 
sonnets de Joseph, si concentrés et si souples, si rem- 
plis et si fins, croit-on qu'ils aient été inutiles à Bar- 
bier, à Brizeux, à Musset, à Baudelaire qui a trouvé 
peut-^tre dans l'admirable pièce intitulée la Veillée, 
ou dans les sataniques vers du Rendei-vous, la monade 



24 SENSATIONS d'UN JUR^. 

de ses Fleurs du mal? Poëtes et prosateurs^ nous 
devons tous quelque chose, en ce temps -ci, au plus 
inquiet et au plus actif de nos ancêtres contemporains, 
à cet irritant, à ce charmant, à ce puissant Sainte- 
Beuve. 

Les étrangers qui s'intéressent à notre littérature 
moderne ne la connaissent que par lui : Anglais et 
Allemands, Russes et Italiens le prennent pour guide 

travers la France littéraire de ce siècle. J'ai entendu 
pourtant un mot bien cruel de Thackeray sur notre 
poète critique : « Votre Sainte-Beuve, disait-il, est un 
grand homme (great man) ; mais il n'a jamais pu 
écrire comme nous pendons, haut et court ! » 




:*>s..»- 




•< 



LEON GOZLAN 

SA VIE ET SON ESPRIT 



I 



Une apparition. — Énigme et légende. — Les rabbins et les 
prêtres. — Origine de Polydore Marasquin. — L'homme 
sous le singe. — Gozlan et M«»« Dubarry. — Petite scène 
chez un libraire. — La commode à soupape. — Le tiroir 
aux manuscrits et le tiroir à l'argent. 

EN D A NT que j'assistais, l'aatre soir, en 
plein Théâtre-Français, à une reprise de 
cette spirituelle petite pièce, la Tempête 
dans un verre d*eau, une illusion singu- 
lière est venue tout à coup me détacher du 
spectacle. Derrière les clartés de la rampe qui n'éclai- 
rait plus qu'un fond vaporeux ou s'étaient évanouis 
la pièce et les acteurs, Léon Gozlan m'est apparu, tel 
que je l'ai vu cent fois de son vivant , dans les petits 
journaux, dans les revues, dans les foyers de théâtre. 
Ai-je bien compris le sens de cette apparition? Il 

4 




%6 SBNSATIOIIS d'un JURJ. 

m'a semblé qa'avec ses yeux de Taatre monde obsti- 
nément fixés sur les miens, Léon Gozlan me com- 
mandait d'écrire ce que je sais de sa vie et de son 
esprit. Si le voeu d'un mourant est sacré, comment 
résister au voeu d'un mort? J'évoque mes souvenirs : 
j'obéis. 

Léon Gozlan a toujours été de son vivant un per«» 
sonnage énigmatique : vingt-quatre heures après sa 
mort, il était devenu un personnage légendaire. Re- 
cueillons d'abord la légende, nous ferons ensuite son 
histoire. 

Il est né, dit-on, à Marseille. 

Mais son nom, aussi singulier que celui de Z. Mar- 
cas, ne rappelle en rien la triple origine de ses com- 
patriotes. Ni Grec, ni Romain, ni Gaulois, il a un faux 
air oriental et africain, comme son masque qui était celui 
d'un jaif, comme son teint olivâtre qui était celui d'un 
More. De nom et de figure, ce prétendu Marseillais 
pourrait donc passer pour un juif barbaresque, pour 
un arrière-cousin d'Othello : Marseille et Venise sonC' 
sœurs. 

Quelle est l'année de sa naissance, i8o5, 1803, 
1799? Rêvez, conjecturez, choisissez : il platt à la 
légende que Léon Gozlan, qui dissimulait son âge, ait 
été bercé sur le seuil du xix" siècle, par la main 
défaillante du xviii*. 

Comment s'est passée son enfance? autour d'une 
église ou d'une synagogue? L'a-t-on baptisi, l'a-t-oa 



x£ON OOZLAH. 27 



circoncis? Ici les témoignages se croisent et se 
brouillent : c'est un écheveaa soas la patte d'un chat. 

On sait que des rabbins ont veillé^ à son chevet, 
toute une nuit, comme pour un jaif . On sait que des 
prêtres catholiques ont dit en latin à l'âme de Gozlan : 
« Partez, âme chrétienne ! » Mais qui a d(i bien rire 
là-haut? C'est le spirituel Léon Gozlan, si, comme 
tout l'affirme, son âme de circoncis reposait déjà dans 
le sdn d'Abraham . 

Ni chrétien ni juif, ou peut-être jaif de naissance 
et catholique par surprise, Léon Gozlan ne fut élevé 
sans doute ni comme un Israélite, ni comme un chré- 
tien. Il ne savait ni le Vieux Testament ni le Nou- 
veau , ni le Catéchisme ni le Talmud , ni le latin ni 
l'hébreu, quand il s'embarqua, dit-on, sur un navire 
marchand qui faisait voile vers le Sénégal. Qu'allait 
faire à la côte d'Afrique le nayire qui portait Léon 
Gozlan? 

On ignore ce qae le capitaine vendit aux colons et 
aux sauvages; mais son jeune passager a raconté 
p!us tard qu'il revint à Marseille au milieu de mar- 
chandises vivantes qui encombraient et affamaient le 
navire. Le capitaine ramenait en France tout un 
bataillon de singes faméliques. « Les vivres, disait 
Gozlan lui-même en dramatisant cette période de sa 
vie, étaient mesurés bien juste pour fournir les rations 
de l'équipage; le capitaine avait compté sans les 
singes, ou plutôt il avait prévu ce qui arriva, c'est 



98 SENSATIONS d'uN JU&é. 



que les passagers nourrirent tant bien que mal les 
quadrumanes. Ces pauvres bêtes, par leurs mines 
grotesques et suppliantes, et par des chiperies spiri- 
tuelles, arrivèrent sinon sains, du moins saufs, à 
Marseille ; deux jours de plus, ils n'étaient bons qu'à 
être empaillés. » Ce récit de Gozlan nous a été contre- 
signé par un de ses pltts vieux amis, Nestor Roque- 
plan. 

Est-ce en compagnie de ces quadrumanes que Léon 
Gozlan devint assez naturaliste pour décrire plus tard 
avec tant d'ironie les mœurs de l'espèce simiesque, 
dans ce livre si sage et si fou, les Émotions de Poly- 
dore Marasquin? Est-ce alors qu'il étudia, plein 
d'une fraternelle malice, les gibbons et les jockos, les 
papions et les mandrilles, les ouenderons et les patas, 
les doues et les moustacs, les talapoins et les manga- 
beys? Polydore Marasquin, dans ses Émotions, ne se 
souvient-il pas des premières observations du jeune 
Léon Gozlan? Est-il vraisemblable que ce Portugais 
de Macao, qui n'avait pas lu Voltaire, ait en la fan- 
taisie satirique de poursuivre et d'atteindre l'homme 
sous, le poil du singe, comme un fin limier de la jus- 
tice poursuit et arrête un coquin travesti? 

Non, ami Polydore Marasquin, non, digne et gro- 
tesque marchand d'oissauz, ce n'est pas ta sagacité 
qui a découvert chez les macaques, derrière les grilles 
d'une ménagerie, toutes les vocations et toutes les 
professions humaines. Le singe-avocat, le singe-corné^ 



LEON GOZLAN. 29 



dien, le singe-médecin, le singe-filou, sont des per- 
sonnages comiques fabriqués par Léon Gozian le 
romancier avec les souvenirs du jeune voyageur Léon 
Gozian. 

La légende veut qu'à Marseille, à son retour du 
Sénégal, Léon Gozian ait été sous-maftre dans un 
collège. Eh ! bon Dieu ! qu'aurait-il donc enseigné à 
ses écoliers, ce jeune ignorant qui n'avait vu que la 
mer et les étoiles, qui n'avait connu que des matelots 
et des singes? La légende le quitte à Marseille et le 
retrouve à Paris. 

« Sait-on jamais ce qu'on vient y faire? a dit 
Gozian dans ses Châteaux de France ^ à propos de 
M"* Dubarry. Qu'allait faire la petite Jeanne Vau- 
bernier? Elle obéissait à cet énergique aimant qui 
attire à Paris tout ce qui a en soi un titre à la gloire, 
à la célébrité, à la fortune. . . » 

Ce titre à la gloire, à la célébrité, à la fortune, le 
jeune Marseillais croyait le porter sur son front 
comme une étoile, aussi bien que la jolie fille de Vau- 
couleurs. Il arrive donc à Paris, tout frémissant d'es- 
pérance. Qu'y devient-il? 

Commis de libraire, répond la légende. La légende 
a-t-elle raison ? 

J'ai été témoin, il y a quelques années, d'une petite 
scène qui me revient en mémoire fort à propos. Léon 
Gozian m'avait entratné avec lui chez un éditeur, non 
pour proposer un manuscrit, mais pour acheter un 



30 SENSATIONS D'UN J U R é. 

livre : c'était, je crois, un nouveau roman traduit de 
Tanglais. Comme nous entrions chez le bibliopole, une 
bordée d'injures éclatait dans l'air. Le maître de la 
boutique, un homme à gros favoris, interpellait avec 
violence un de ses employés, jeune homme de seize à 
dix-huit ans, à la figure intelligente et sérieuse, qui 
rougissait, pâlissait, et mordait silencieusement sa 
moustache. 

tt Ah! monsieur, dit Gozlan à Péditeur, faites un 
effort sur vous-même, modérez-vous; ne maltraitez 
pas ce jeune homme : vous serez peut-être très-heu- 
reux de l'éditer un jour. 

— Que désirez-vous, messieurs? nous dit le libraire 
avec l'avide sourire du marchand, comme s'il n'eût 
rien entendu. 

— Ce que je désire? Acheter un livre chez votre 
voisin, » répondit fièrement Gozlan. 

Et nous tournâmes le dos à l'éditeur. Le jeune 
commis releva la tête, s'approcha tout énui de la 
vitrine^ et nous suivit longtemps des yeux dans la 
rue. Qui sait si ce brave garçon n'est pas devenu 
célèbre? Il tutoie peut-être Dentu. 

« Pourquoi donc, dis-je à Gozlan, vous êtes-vous 
si promptement intéressé à ce jeune homme? » 

Son œil, qui étinc^lait de colère, s'adoucit. Un 
léger haussement d'épaules, un pitit sourire aigre- 
doux m'expliquèrent l'unique mot qui desserra ses 
lèvres : 



LéON OOZLAN. jl 



— Anch'io! 

Il est rare qu'une légende ne contienne pas toujours 
quelques parcelles de vérité. Je tire de celle-ci deux 
faits incontestables : 

i<* Léon Gozlan a voyagé au Sénégal ; 

a® Léon Gozlan a été commis-libraire à Paris. 

La légende rapporte encore que, depuis trente ou 
quarante ans, Léon Gozlan avait dans sa chambre à 
coucher, qui lui servait de cabinet, une immense 
commode dont les tiroirs supérieurs communiquaient 
par une petite soupape. Le premier était rempli de 
manuscrits, et le second d'argent et d'or. Chaque fois 
qu'un manuscrit sortait de la commode, il y entrait 
immédiatement un nouveau manuscrit, et la soupape 
trébuchait sons le poids de noavdles pièces d'or et 
d'argent; si bien que le premier tiroir ne perdait 
jamais rien, et que le second voyait de jour en jour 
s'accroître ses trésors. 

Il est fort possible que Léon Gozlan ait toujours 
laissé quelques manuscrits en quarantaine; mais je 
doute qu'il ait thésaurisé jusqu'à devenir le Rothschild 
des gens de lettres. La légende veut-elle dire tout 
simplement que, parmi tant d'écrivains prodigues 
de leur talent et de leur bourse, Léon Gozlan fut 
un modèle d'activité laborieuse et de sage économie? 

Mais ceci toucherait à l'histoire : nous y arrivons. 
La vie authentique de Léon Gozlan, disons-le tout de 
suite, est une vie toute parisienne. 



j^ SENSATIONS D'UN JURÉ. 



II 



Gozlan est présenté à Nestor Roqueplan. — Le bureau de 
l'ancien Figaro. — Un conseil d'Etienne Béquet. — Gozlan 
apprend le latin. — Le coq et le plongeur. — Le duc 
du Maine devant le Régent. — Gozlan à la Revue de 
Paris. '— Un amphitryon , un bon camarade et un entre- 
preneur de bâtisses. 



Peu de temps après son arrivée à Paris, Léon Gozlan 
connaissait les Marseillais qui s'étaient fait un nom 
dans les lettres, et, par-dessus tous, les deux consuls 
siamois de la petite république provençale, Méry et. 
Barthélémy. Par les Marseillais qui l'adoptèrent d'em- 
blée, il fut présenté à un allègre Languedocien, 
homme de tact et d'esprit, de réflexion et d'action, 
d'étude et de plaisir, un journaliste ingénieux et hardi, 
électrique et élastique : j'ai nommé Pancîen rédacteur 
en chef d'un Figaro inconnu aux deux dernières gé« 
nérations, l'ancien directeur des Variétés et de 
rOpéra^ Tancien critique dramatique du Constitution- 
nel, Nestor Roqueplan. 

La Provence et l'Occitanie sont soeurs, ainsi que 



lion GOZLAN. jj 



le témoigne en style troubadour une célèbre romance 
de la Restauration : 

O superbe Provence, ô fière Occitanie I 

Elles ont le même soleil illuminant la même mer, 
elles ont eu pendant des siècles la même langue, 
avant d'être forcées de parler français. Le fier Occi- 
tanien, qui était devenu bien vite un fieifé Parisien, 
tendit une main cordiale au superbe Provençal. Comme 
il avait débarqué un pài tard sur nos quais, comme 
son enfance et son adolescence avaient été plus pé- 
nibles que studieuses, comme enfin il était mal pré- 
paré à la noble carrière que rêvait son esprit, Léon 
Gozlan, avec cet amour-propre de sauvage où s'en- 
racinent souvent les plus énergiques volontés, se mon- 
tra d'aborâ ombrageux, défiant, circonspect et pres- 
que ténébreux, malgré ces sourires d'Asiatique et 
d'Africain où reluisent à la fois l'or et l'acier. 

C'était cependant une nature franche et brave, libre 
et généreuse, expansive et confiante. Seulement, la 
crainte du ridicule le paralysait; il voyait partout le 
danger, la menace, la mystification, l'échec ; et, pelo- 
tonnant ses muscles, assouplissant ses nerfs, il se dis- 
ciplinait en silence pour les élans futurs. Ce pauvre 
Léon Gozlan, qui aspirait à l'honneur de compter 
parmi les écrivains français, 6 désespoir, ô honte! il 
ne savait pas le latin ! 



3^ SENSATIONS d'un JURE. 

Ea entrant au Figaro y il trouva derrière la porte 
Henri de Latouche, Loève-Veimar, Léon Vidal , Fré- 
déric Soulié, Alphonse Karr : c'était un joli noyau de 
rédaction. Le Figaro d'alors était assez brillant, quoi- 
qu'il fût moins répandu que le Figaro d'aujour- 
d'hui. Tous les rédacteurs , cela va sans dire^ étaient 
d'excellents latinistes. Loève-Veimar savait le latin à 
en dégoûter Jules Janîn , Henri de Latouche le savait 
à traduire en Virgile l'abbé Delille ; et Léon Gozlan , 
pas un mot! Comment avouer son infériorité? Com- 
ment oser reparaître surtout, aux yeux de ses mat- 
très et de ses rivaux , après en avoir risqué l'aveu ? 

Etienne Béquet, rédacteur des Débats, auteur du 
Mouchoir bleu, avait remarqué les premiers articles 
du nouveau rédacteur du Figaro. Avec l'autorité que 
possédait alors un gros bonnet de la rue des Prêtres, 
le sévère Béquet dit au jeune débutant : 

Mon petit ami, vous avez de l'esprit : apprenez 
donc le latin pour écrire en français. » 

Le conseil était bon : il fut immédiatement suivi. 
C'est Nestor Roqueplan qui l'afiBrme : « Avec une 
patience dont les rares défaillances m'étaient con- 
fiées, le futur auteur de tant d'ouvrages remarquables 
entreprit et termina l'étude tardive d'une langue à 
laquelle, selon son aveu reconnaissant, il croyait 
devoir la méthode, la construction logique de la 
phrase et la propriété des termes. » O ChampAenry, 
ne haussez pas les épaules, et vous, Monselet, ne riez 



LéOK GOZLAN. 



35 



pas. Je sais de bonne part que Henri MQrger a 8oa* 
vent regretté de ne pas connaître le latin aussi bien 
que Banville. Quant à Léon Gozlan, je me souviens 
de lui avoir entendu dire, à en sujet, mille choses 
justes et fines, celles-ci entre autres : 

« Un coq, cherchant sa vie, trouve parfois une 
perle. Mûrger a eu, dit-on, quelques trouvailles de 
coq affamé, je ne le nie pas ; mais les vrais trouveurs 
de perles, ce sont les plongeurs qui jouent avec le 
flot, parce qu'ils ont à la fois Pinstinct et la science 
de la mer. » 

Et il ajoutait en guise de commentaire : 

« Quand on se mêle d'écrire sans savoir le latin , 
on bégaye la langue des enfants trouvés, une langue 
communiste, une langue d'hôpital; on écrit le fran- 
çais pour l'amour de Dieu et comme par charité. Il 
faut apprendre le latin pour retrouver ses parents et 
se faire légitimer. 

n Moi, je ressemble au duc du Maine et au comte 
de Toulouse : je suis légitimé de Rome comme ils 
étaient légitimés de France. Mais le duc du Maine 
n'a jamais été à son aise devant le Régent, ni le comte 
de Toulouse devant Louis XV. J'ai appris le latin trop 
tard, et jamais je ne le saurai comme ceux qui savent 
le grec. » 

Allons, il faut en convenir, cela est très-touchant, 
quoique très-judicieux et très-spirituel. 

Armé de latin tant bien que mal, comme Don Qui- 



i6 SENSATIONS D^UN JUR^. 

chotte armé chevalier dans une auberge, Léon Goz- 
lan releva la tête devant Etienne Béquet. Il aurait 
pu dès lors devenir un homme sérieux et entrer aux 
Débats, puisqu^I lisait les auteurs de Panckoucke dans 
le texte, en tournant le dos à la traduction. Il préféra 
demeurer un homme d'esprit et s'abandonner libre- 
ment au paradoxe dans les pages légères du Figaro. 

Du petit journal à la revue la distance était grande 
ne ce temps-là ; mais l'esprit est un petit Poucet qui 
dérobe parfois les bottes de sept lieues. Le directeur 
du Figaro présenta son nouveau collaborateur au 
directeur de la Revue de Paris» 

« Avez-vous quelque chose de fait? demanda le 
docteur Véron au jeune journaliste. 

— Oui, et dans ma poche. 

— Eh bien, lisez-le-moi. 

— Tout de suite. » 

Et Léon Gozlan lut, séance tenante, l'Homme sans 
nom, qui fut immédiatement inséré dans la Revue de 
Paris. 

Ce recueil fut la vraie patrie littéraire de Léon 
Gozlan II écrivit là ses meilleures nouvelles, Com- 
ment on se débarrasse d'une maîtresse. Histoire de 
quatre savants, la Pastorale homicide, toute la série 
des Petits Machiavels, et cette merveille du genre, 
la Frédérique. Il eut trois directeurs et la Revue elle- 
même tués sous lui. Ces trois directeurs, il les carac- 
térisait gaieinent en deux mots. 



L^ON GOZLAN. 37 



a Véron, dî8aît-il, était Tamphitryon où l'on dfne. 
On déposait sur le buffet de la copie toute fraîche^ et 
l'on trouvait dix louis sous sa serviette. 

« Félix Bonnaire, un bon camarade^ un cœur d'or, 
une caisse ouverte! 

« Buloz , un entrepreneur de bâtisses! II traitait 
les gens de lettres comme des Limousins, et ne lâchait 
de l'argent que les jours de paye. Mais il valait en- 
core mieux que certain flandrin, demi-financier, demi- 
artiste, qui a toujours eu des revues faites gratis par 
de pauvres diables encore plus affamés de publicité 
que d'argent. Celui-là était un vrai miroir aux 
alouettes. Les jeunes rédacteurs lui tombaient du ciel , 
en gazouillant, hs ailes déployées. Quant à moi, je 
n'ai jamais aimé cet homme distrait qui cherchait sans 
cesse la clef de sa caisse parmi ses breloques, comme 
si sa caisse eiît été dans la poche de son gilet. Il va 
sans dire qu'elle était introuvable, la jolie petite clef 
d'or. Et c'étaient alors des plaintes adorables : « Où 
« est donc ma clef, ma petite clef, ma jolie clef? Vous 
« vouliez de l'argent, mon cher ? Hélas ! je suis le plus 
« malheureux des hommes : ma petite clef est perdue ! 
« Vous reviendrez demain, n'est-ce pas? Mais non, je 
« le vois bien, vous voulez de l'argent tout de suite... 
« et pour dîner, peut-être! Tenez, je n'ai que dix 
« francs, partageons : voilà quarante sons! » Je n'ai 
jamais donné une ligne de mon écriture à ce monstre. » 



38 tBNSATIOMt d'un JURÉ. 



III 



Une vie de galérien. -^ Le forçat par amour. — Un homme 
d*émotion. — L'invulnérable Gérard. — L'immorulité de 
l'âme et Timmortalité de l'esprit. — Le diable renie Satan. 
— Un mariage à U Dufresny. 



Soit dans les fouraauz , soit dans les revues^ Léon 
Gozlan était intraitable sur deux questions : la ques- 
tion d'argent et la question littéraire. 

Il posait, quant à lui^ la question littéraire en ces 
termes : Voici mon manuscrit, acceptez ou refusez; 
mais je n'admets aucune modification, aucune correc- 
tion, aucune suppression. Ma phrase est une jolie 
main qui a des bagues à tous les doigts. Je ne veux 
pas laisser mutiler ma main, sous prétexte que mes 
bagues sont de mauvais goût. 

Sur la question d'argent, il était encore plus absolu. 
Il considérait comme des traîtres les écrivains qui 
donnaient leur copie au rabais ou qui travaillaient 
pour rien. J'ai cherché la cause de cette ftpreté finan- 
cière, et je crois l'avoir trouvée. La vie littéraire du 



LEON GOZLAN. 39 



tpiritael artiste a été une vie de travail implacable, 
une vie de galérien : le mot est de lui. Gozlan a donc 
eu beaucoup à souffrir, puisqu'il a ramé, comme 
Balzac, et ramé toute sa vie sur les galères de la ]it« 
térature. Sa seule consolation, c'était de se sentir un 
honnête forçat, un forçat par amour. 

Un jour que je l'interrogeais discrètement sur les 
mystérieuses angoisses de sa destinée, il tira de sa 
poche un petit livre de Charles Nodier qu'il avait 
recueilli comme une épave sur un parapet de la Seine, 
et, sans dire une parole, m'indiqua du doigt sur un 
feuillet rouillé par la pluie quelques lignes navrantes 
qui firent passer un nuage sur mes yeux : 

a ...Jeune, j'étais déjà un de ces hommes d*émotion 
qui ne vivent au milieu de notre société artificielle 
et de nos moeurs de convention que par le cœur et 
par la pensée, et qui, après avoir prodigué autour 
d'eux les expansions d'une sensibilité crédule, finissent 
par se composer, bon gré mal gré, une espèce de 
solitude où ils emportent leurs illusions à défaut de 
réalités...» 

a Prenez ce livre, me dit-il, je vous le donne. Mais, 
je vous en prie, ne pleurez pas, ne pleurez jamais; 
c'est une perte de temps et de force. Gardez votre 
sève, arbre à fruit ! » 

Je le regardai : il souriait. J'aurais préféré le voir 
attendri. Quelques années plus tard, j'ai reconnu son 
sourire sur d'autres lèvres, je l'ai quelquefois senti 



40 SENSATIONS d'UN JURJ. 

passer sur les -miennes en songeant à mes premiers 
attendrissements. 

Gozlan était-il^ comme Nodier^ un homme d'émo- 
lion? 

Ce que j'ai deviné, à de certains gestes, à des demi- 
mots, à une soudaine réticence, c'est que la misère 
lui faisait horreur, comme la maladie, comme la sot- 
tise, comme la guerre, comme la mort. 

L'avait -il donc éprouvée? N'avait-il fait que la 
craindre? Il était muet sur ce point. J'ai cru remar- 
quer pourtant qu'il se secouait un peu, quand on en 
parlait devant lui, comme un homme qui a failli se 
noyer et à qui on propose une promenade sur l'eau. 
Le seul mot de bohème lui donnait la chair de poule. 

a Je n'ai jamais pu lire deux pages de Mûrger, 
disait-il un soir devant moi à Gérard àp Nerval. 

— Mais alors, lui demanda Gérard, quelle est votre 
opinion sur son talent? 

— Mon opinion? c'est un frisson. : Brrr! 

-^ Enrichissez-vous, répliqua doucement Gérard, 
cela vous réchauffera. 

— Bonsoir, homme céleste ! » 

Tel fut l'ironique adieu de Gozlan. Mais l'invulné- 
rable Gérard ne parut rien entendre : il suivait je ne 
sais quelle constellation dans le ciel. 

« Croyez-vous à l'immortalité de l'âme ? dit Gérard 
en se retournant. 

— Je ne crois pas même à l'immortalité de l'esprit. 



LEON OOZLAN. 



— Oh! le menteur! s'écria Gérard, le diable renie 
Satan! » 

Et il partît joyeusement d'un grand éclat de rire. 
Où devait-il coucher ce soir-là? je IMgnore. Ah! ce 
n'est pas lui qui tremblait devant la misère, lui qui, 
dans sa candeur de lis des champs, se sentait aussi 
magnifique que le roi Salomon! 

Qui osera décider si Tangélique insouciance de 
Gérard ne fut pas une aussi belle vertu que la pré- 
voyance laborieuse de Gozlan? Insouciance ou pré- 
voyance : lequel vaut le mieux pour la vie de Pesprit? 

La misère est-elle une institutrice ou une corrup» 
trice ? 

L'une ou l'autre, selon le moment, et quelquefois 
l'une et l'autre. Si elle s'attaque à des intelligences 
viriles, elle donne de la trempe au caractère, du 
tranchant au talent, du fer et de l'acier au génie. 
Excellente compagne de la jeunesse, dès qu'elle ne 
peut rien apprendre à l'homme, elle le corrompt et le 
dissout. Parfois même elle l'avilit : car en le livrant 
aux basses ivresses, elle le conduit à insulter l'amitié, 
à déshonorer l'amour, à mendier publiquement le 
pain du mépris. 

Léon Gozlan avait redouté, dans l'institutrice, une 
corruptrice. De là son existence mesurée, laborieuse, 
réglée, prévoyante. Bien déterminé à éviter tout excès, 
à fuir comme la peste toute occasion de dépense et 
de dissipation, U s'était interdit les restaurants, les 

6 



42 SENtATIOMt d'uN JUR^. 



cafés, Ie8 brasseries, toas les caravansérails de la vie 
irrégulière. Les amours de hasard, les liaisons du 
demi-monde lui inspiraient le plus vif dégoiit. 

« Ne vaut-il pas mieux, pour un homme de lettres, 
ffli e un mariage à la Dufresny? On est au moins 
sûr, disait-il, d'avoir chaque matin du linge blanc. » 

Gozlan se maria donc par sagesse, malgré la ter- 
rible menace de Diderot : « Soyez peintre ou père de 
famille. » Oui, Phomme se maria, et l'artiste resta 
garçon. Dans la rue, sur le boulevard, dana un bureau 
de journal, dans un foyer de théâtre, il semblait plus 
indépendant de tout lien que le dernier-né des gens de 
lettres. 

Il Gozlan, je vous marie , » lui dit brusquement, à la 
répétition générale d'une de ses pièces, une des plus 
jolies actrices du Théâtre-Français. 

Gozlan s'inclina sans s'étonner. 

« Je vous marie selon ks us de M. Scribe, avec 
une jeune et riche veuve de mes amies. 

-— Est-elle bien élevée? dit Gozlan avec une nuance 
d'intérêt, sait-elle lire? 

— Elle lit couramment et agréablement. De plus, 
elle écrit à merveille. 

— Aie! aie! trop d'orthographe, peut-être? Une 
Sévigné, une Delphine Gay, un bas-bleu ? 

— Elle n'est pas bas-bleu ! 

*« Je respire... Elle n'est pas musicienne non plus? 
'^ Presque pas. 



LEON GOZLAN. ^| 



— Ni...? 

— Ni comédienne? j'achève votre pensée... Elle 
n'est pas comédienne ! 

— Oh! alors, je ne dis pas non...» 

Il prit la main de la dame et la serra affectuenie- 
ment. 

« Nous reparlerons de ça... en Turquie. 

— En Turquie? Vous moquez-vous de moi, mon- 
sieur Gozlan? 

— Â moins que, sur votre prière, le gouvernement 
français ne se décide à donner la croix d'honneur aux 
bigames... » 



44 SENtATIONS d'UK JURÉ. 



IV 



L*appartement de la rue Bleue. — L'Imagination tapissier 
— La pelote mnémonique. — Promenade et causerie. — 
L*esprit sur les lèvres. — Ce que c'est que la Gloire. — 
Le cimetière de la Postérité. — Drinn, drinn, drinni — La 
sainte Trinité. 



Gozian avait fait deux parts de sa vie : l'une appar- 
tenait à sa famille et au travail solitaire ; l'autre au 
monde extérieur, à la promenade, au soin de ses 
intérêts, à la conversation, à Tobservation distraite, à 
la rêverie coupée par les incidents et accidents des 
rencontres et des surprises parisiennes. 

Dans son appartement de la rue Bleue, il était invi- 
sible, inaccessible, et, comme il le disait lui-même, 
inexpugnable! On n'entrait chez lui qu'avec lui. Cest 
ainsi que j'ai pénétré une fois, une seule fois, dans 
son fort. Aucun luxe, aucune recherche, aucun raffi- 
nement, aucune rareté ou curiosité, pas un objet d'art, 
dans ce cabinet de travail assez semblable à une cel- 
lule de moine lettré! 

« Quand on n'est pas riche, me disait ce philo- 



LÉON OOZLAN. 4$ 



sophe pratique, il faat se loger en tortue ou en escar- 
got. Une forte carapace suffit, ou une coquille roulée. 
LMmagination supplée à tout ce qui manque. Je lis 
quand je veux, sur ces murs, les fantastiques inscrip- 
tions que Balzac avait tracées au charbon sur les 
murs des Jardies : 

Ici un revêtement de marbre de Paros. 

Ici un stylobate en bois de cèdre. 

Ici un plafond peint par Eugène Delacroix. 

Ici une tapisserie d'Âubusson. 

Ici une cheminée en marbre cipolin. 

Ici des portes façon Trianon. 

Ici un parquet de mosaïque formé de tous les bois des lies. 

— Et qu'est-ce donc que cette multitude de petits 
papiers piqués comme des flèches dans la tapisserie ? 

— Çà? des notes, des dates, des rappels, des cartes 
de visite, des adresses d'amis ; une pelote mnémo- 
nique ; le vide-poches de l'esprit , à la fin «de la jour- 
née. » 

Nous descendîmes ensemble vers le boulevard, où 
nous passâmes deux heures à causer, après une visita 
aux bureaux du Corsaire, où nous écrivions tous deux, 
lui furtivement et rarement, moi très- fréquemment 
et .à visage découvert. 

Gozlan s'arrêtait quelquefois dans ses promenades 
mais toujours debout, sans s'asseoir. Il aimait à cau- 
ser en marchant. 



4^ SENSATIONS d'uN JURE. 

« La conversation assise, disait-il, est nécessaire- 
ment monotone. Même quand elle s'élève, même 
quand elle jaillit, elle ressemble à an jet d'eau qui 
retombe dans un bassin, tandis que la conversation 
ambulante est une eau vive qui, tout en roulant, 
bruit et luit. » 

Il avait sur la nécessité de la conversation pour 
l'écrivain des idées judicieuses qu'il exprimait briève- 
ment sous une forme piquante : 

« On écrit moins et on écrit mieux quand on 
cause... Les beaux siècles de la conversation sont les 
plus belles époques littéraires... Aujourd'hui nous fai- 
sons des articles ou des livres avec des sujets de con- 
versation : c'est comme si l'on buvait tout habillé 
l'eau de son bain, ou si l'on cuisait un perdreau à la 
flamme dansante du punch. Qui ose avoir de l'esprit 
sur les lèvres, comme on avait jadis le cœur sur la 
main? On S3 pincerait jusqu'au sang pour ne pas 
lâcher un bon mot dont profiterait peut-être en pas- 
sant un voisin, un rival. Triste économie d'un siècle 
bêtement prodigue ! Quand on a de l'esprit, il faut 
en jeter à ses ennemis et en donner à ses amis. Tout 
cela de vive voix, en marchant, en causant, en 
fumant. On ne perd dmnz la conversation que l'écume 
de son esprit. Le sel ne s'évapore pas : il reste et 
cristallise dans l'œuvre écrite, poëme ou roman, co- 
médie ou drame, n 

Ce jour-là, mon Gozian était en verve printa- 



LÉON GOZLAN. 47 



nière. Son esprit était imprévu, détonnant, vibrant, 
éblouissant. Il se raillait lui-même avec une grâce 
féline : 

« J'ai trop écrit... et pas ass3z causé. Que restera- 
t-il de moi? Peut-être quelques pages d'Aristide 
Froissart, peut-être quelques chapitres des Emotions 
de Polydore Marasquin! Et quant à mon théâtre, 
deux ou trois bagatelles : la Pluie et le beau Temps, 
une Tempête dans un verre d'eau, des causeries de 
dix minutes!... Drinn, Drinn, Drinn, c'est sur cet 
air-là quCT je m'en irai au cimetière de la Postérité. 
Oh! la Postérité! quelle attrape! Savez-vous ce que 
c'est que la Gloire? c'est d'entendre crier, quand on 
passe : « Vive le Roi ! » ou « Vive l'Empereur î » 
Or, dans la république des lettres, il n'y a,- ni empe- 
reur ni roi. Celui qui s'arroge ce titre est un pur 
charlatan, quand ce n'est pas un soliveau. La foule 
l'applaudit parce qu'elle aime la servitude, en haut et 
en bas, en littérature, en art, en industrie, en reli- 
gion , en tout. Mais , me direz-vous , nous avons nos 
révolutions, les révolutions du goût, celles du génie, 
celles du public. Le Goiît, le Génie, le Public ! Vou- 
lez-vous que je vous définisse pour toujours les trois 
personnes vénérables de cette sainte Trinité? Le Goût, 
c'est un petit vieux qui a la goutte. Le Public, c'est 
un grand brun, qui a une femme blonde, un père à 
cheveux gris, et des enfants rouges : contentez donc 
cette belle famille, tirée à des milliers d'exemplaires. 



4-8 SENSATIONS d'un IVKé, 

Le 0énie? Ah! parlons-en. Le Génie, c'est un mili- 
taire inepte qui a une belle voix de commandement. 
Le Génie, c'est souvent la platitude en hauteur. Le 
Génie, c'est le public fait dieu. A bas le Génie qui 
crée les chefs d'école, qui impose les conventions aca- 
démiques, qui rédige despotiquement pour toute une 
époque le code puéril de l'étiquette littéraire ! Si j'avais 
à dicter d'avance mon épitaphe, je m'emprunterais à 
moi-même cette petite phrase qui exprime, dans les 
Châteaux de France, mon opinion sur le xviii* siècle ; 

Il eut de Tesprit, ce qui est plus rare que le génie. » 

Gozian eut de l'esprit, qui en doute ? Non pas l'es- 
prit qui court les rues, mais celui qui est la lumière 
par éclairs, la chaleur par la flamme, l'intelligence par 
la pointe, le diamant par la facette. 

Ce n'est ni l'auteur dramatique, ni le romancier, 
ni le satirique de petit journal que je veux peindre en 
ce moment : c'est le causeur. Je*ne redirai pas les bons 
mots qu'on a partout cités, partout les mêmes. Non, 
j'en dirai d'inconnus, d'imprévus et de tout neufs 
pour ceux qui ne connaissent que la vieille menue 
monnaie de ce fin graveur en médailles. 



LEON GOZLAN. 4.9 



Lé cigare d*uii sou. — La marguerite de l'amitié. — La part 
du feu. — L*air des boulevards. — - Opinion de Gozlan sur 
vingt-quatre de ses contemporains. «- Le testament de 
Ponson du Terrai!. — Les bébés de lettres. — Benvenuto 
Cellini n*est-il qu*un bijoutier en faux? 



J'ai connu très-familièrement Léon Gozlan, sur le 
pavé de Paris, avant le règne de l'asphalte. Il était 
alors tel que Ta peint Théophile Gautier : « La tête 
un peu grande pour sa taille, mais d'une correction 
parfaite, un teint olivâtre, uni, coloré, un nez légère- 
ment aquilin, des yeux noirs à paupière souple et 
large, des cheveux fins, lustrés, brillants, d'un noir de 
jais, et qui, comme ceux des Maltais, se tordaient 
naturellement en petites spirales. » Oui, tel était 
l'homme, la première fois que je le rencontrai, fu- 
mant ou mâchonnant un cigare d'un sou, devant le 
passage de l'Opéra. 

J'avais eu le plaisir de lui être agréable dans un 
article de petit journal. Il m'en remercia chaude- 
ment; nous devînmes amis tout d'un trait. Nous 



50 SENSATIONS d'UN JUR^. 

avons effeuillé depuis, moi petit cadet, lui presque 
vétéran, la frêle marguerite de l'amitié littéraire. Nous 
nous sommes vus beaucoup, beaucoup, puis rarement, 
puis pas du tout. 

A l'époque où je le voyais beaucoup, nos conversa- 
tions allaient bon train. Je les recueillais le soir, en 
rentrant, dans une espèce d'album bourré de notes. 

« Il y a là de quoi me faire pendre cent fois, me 
dit-il un jour dans ma chambre, en feuilletant par 
hasard l'album entr'ouvert. » 

Selon moi, le cas n'étant pas pendable, je mis tout 
de suite l'album en lieu sûr. J'y retrouve aujourd'hui 
avec une véritable joie toutes sortes de jolies choses 
en saillie, en relief, en jet, que Léon Gozlan n'aurait 
jamais osé écrire : des boutades morales, des colères 
littéraires, des opinions vibrantes, des aiguilles en 
pelote, des flammes en gerbe. Piquez-vous à ces 
aiguilles, jeunes lecteurs, et vous, lecteurs blasés, 
chauffez-vous à ces flammes ; mais dans ces conver- 
sations dangereuses, comme aux incendies, faites pru- 
demment la part du feu. 

Je vais tout de suite aux passages les plus scabreux 
de mon album : ce sont les opinions de Gozlan sur 
ses contemporains et ses rivaux, telles qu'il les jetait, 
en marchant, dans l'air des boulevards, qui me sem- 
blait étinceler et crépiter derrière nous. 

CHATEAUBRIAND. 

Narcisse de la mer Morte ou du Jourdain, Homère 



LEON COSLAN. %l 



pleureur et pas aveugle, lisant couramment l'Iliade 
tous la couverture de la Bible, espèce de saint Chris- 
tophe qui se fait porter par le Christ. 

£AM ARTIIIB. 

Un voluptueux à cantique et à nacelle. On le cano- 
nisera sous ce nom : saint Alphonse de Parny. 

VICTOR HUOO. 

Un minutieux et un grandiose : Michel-Ange Meis- 
tonier. 

SAINTE-BEUVE. 

Croquant et fondant, onctueux et savoureux ; un 
vrai pâté d'anguilles. 

ALFRED DE VIONT. 

Une admirable extinction de voix. 

ALFRED DE MUSSET. 

Lord Byronet. 

BENRT MÛROER. 

Polyte Musset. 

OCTAVE FEUILLET^. 

Musset avait une tirelire d'or où il jetait ses gros 
sous, en rentrant, quand il était gris. Petit jeune 
homme pauvre, tu as cassé la tirelire, et te voilà riche. 



I. Qii'Ocuve Feuillet, à ses débuts, se soit souvenu de 
Musset, personne ne le conteste : mais Tauteur de Riitmp- 
tion, de SyhilU, du Jeun* hmm* pauvre, etc., ne doit rien à 
Tauteur de Rolla. 



5» SBNSATXOMS D'UN iVKÉ. 

ERNEtT RENAN. 

- Le plus doux des hommes cruels : Fénelon Strauss, 
auteur de la Vie de Jésus. 

CUIZOT. 

J'ai rencontré un jour, sur un glacier suisse, un 
Anglais éloquent qui parlait français. Si ce n'est pas 
M. Guizot, qui est-ce donc? 

TMIERS et 8CRIBE. 

O le grand historien, cet Adolphe Scribe! 6 le 
grand vaudevilliste, cet Eugène Thiers! 

GEORGE tAND^. 

Talent viril, dit-on. Pas du tout. Romancier pour 
femmes. 

JUIEt tANOEAVJ*. 

Ah! celui-ci, talent très -viril! Romancier pour 
dames : voilà la nuance. 

MADAME DE GIRARDIN, VICOMTE DE lAVNAT. 

La Muse de la Patrie, établie marchande de modes, 
rue Vivienne. 

STENDHAL 

Un Mérimée bouillonnait. 



I. Très-injuste assurément : mais toute femme auteur éuit 
odieuse à Gozlan, qui n'admettait en littérature (c'était son 
mot) que les plumes barbues. 

a. Plus qu'injuste : mais Sandeau éuit l'ami de Gozlan. 
On n'est consciencieusement injuste qu'envers ses meilleurs 
amis. 



Liàn cozLAN. 



Si 



Stendhal en gelée. 

ARMAND MARIIAST. 

Armand Carrelet, jolie réduction da grand Armand, 
pas Richelieu, Carrel ! 

GUSTAVE PIANCKE. 

Vicaire savoyard, de la confession protestante des 
Deux Mondes. II prêche à la chapelle Saint-Benoît, 
au premier étage, au . fond du jardin, la porte à 
droite. 

MiRT. 

Gascon de Marseille. II affirme que je ne suis jamais 
allé aux Indes, parce que n'y étant jamais allé, lui, il 
ne m'y a jamais rencontré, moi. Te tairas-tu, Bouche- 
du-Rhône? 

MICBELBT. 

Une voix de femme... une voix d'enfant... Plaintes, 
gémissements, cris de détresse... Ah! c'est déchi- 
rant!... Je suis ému, j'accours... Ni enfant, ni 
femme!... Un homme souple et fort se jette à mon 
cou, m'étreint et me terrasse. C'est un assassin, c'est 
an filou... c'est Michelet! 

ALPHONSE KARR. 

Le bon sens printanier, un buisson d'aubépine, 
piquant et parfumé. Il a trop souvent quitté Paris, 
trop habité Sainte- Adresse, trop résidé à Nice, trop 
sauveti ci, trop jardiné là... Il a fini par avoir l'air 



54 8BM8ATIONS D^UN JURÉ. 

provincial. J'ai eu quelquefois envie de l'appeler Karr- 
Cassonne^. 

• lOVIt VEUILIOT. 

Voiià le marchand de marée : « Talent qui glace, 
qui glace, talent nouveau ! a Bouchez-vou8 le nez, 
mon ami. 

BALZAC. 

Hercule en pantoufles, filant des feuilletons aux 
pieds de ses créanciers. 

PONSON DU TBHRAIL. 

Nunc dimittisi J'ai lu Rocambole, je puis mourir. 
Mais avant de rendre mon âme à Dieu, j'ai fait le tes- 
tament de Ponson, que je lui conseille de mettre à 
exécution : 

« Moi, vicomte Ponson , roi du feuilleton et provi- 
dence des journaux illustrés, 

« Considérant que j'ai obtenu par mes écrits le plus 
grand succès du xix* siècle, et qu'un plébiscite 
quotidien me confère Pempire incontesté sur tous 
mes confrères, en même temps qu'une immense liste 
civile ; 

<i Attendu que les plus malveillants de mes amis 



I. Ce jeu de mots, qui a scandalisé un journaliste carcas- 
ionnais, avait été emprunté par Léon Gozlan à son ami 
Edouard Ourliac, né à Carcassonne, mats homme d'esprit et 
de bonne humeur... avant de devenir homme d'ordre et 
bigot. 



LÈOtt COZLAN. 55 



n'ont pu encore me prendre en flagrant délit de génie 
ou d'esprit, de correction et d'érudition; mais que, 
nonobstant, je suis devenu l'écrivain le plus populaire 
et le plus heureax de France ; 

tt Voulant à mon dernier jour faire un noble usage 
de ma fortune et donner une marque particulière d'in- 
térêt à la belle littérature sans le sou ; 

« Je fonde à perpétuité une bibliothèque des meil- 
leurs auteurs français, à Tusage des invalides, infirmes, 
estropiés, énervés et affaiblis, que ma littérature a 
privés de leur santé intellectuelle; 

a Item, je fonde en outre un prix de roman qui ne 
sera décerné ni par l'Académie, ni par la Société des 
gens de lettres, mais par un critique indépendant qui 
ne soit jamais tenté de monter derrière la voiture du 
succès ; 

« Item, je lègue cent mille francs à la Société des 
gens de lettres, à condition qu'elle se mette immédia- 
tement en liquidation pour faire place à une société 
nouvelle où les vrais gens de lettres seront en majo- 
rité ; ce qui ne s'est jamais vu depuis la fondation de 
ladite Société; 

a Item,.. » 

Il y a d'autres Item fort piquants dans ce testament 
improvisé. J'en passe, et des meilleurs. Je ne veux pas 
non plus dérouler encore la liste des écrivains de ce 
temps, si hardiment caractérisés par le satirique cau- 
seur. La liste aurait trop l'air d'une litanie, et l'on me 



56 SENSATIONS D*UN JURÉ. 

soupçonnerait peut-être d'y avoir glissé quelques noms, 
comme on a soupçonné Henri Delatouche d'avoir 
prêté quelques vers à André Cliénier. Demeurons 
inattaquable ; replions la liste. 

Dans cette série de jugements sommaires, pronon- 
cés en marchant par un juge en paletot, sur les lit- 
térateurs contemporains, il n'y à pas un seul jeune 
homme mis en cause. Était-ce générosité de la part 
de Gozlan? Non, il me l'a dit cent fois, c'était, de 
sa part, de la diplomatie, ou, si vous voulez, de la 
tactique. 

Il ménageait avec soin, dans l'intérêt de sa répu- 
tation, non-seulement ceux qui s'appellent eux-mêmes 
les jeunes, mais ceux qu'il appelait les gamins de 
journal, les bébés de lettres, les innocents venimeux» 
« Cet âge est sans pitié, disait-il avec La Fontaine. 
Ces innocents sont des massacreurs. Je n'ai jamais 
cru au massacre des innocents par le roi Hérode. 
C'est ce bonhomme de roi qui a été la victime d'une 
émeute d'enfants. » 

Et il ajoutait malignement^ en se penchant à mon 
oreille : « Mon cher, vous débutez à peine, inais 
vous verrez un jour débuter les autres. Retenez bien 
cette maxime désolante ; c'est un cadeau que je vous 
fais : « Dans la ménagerie littéraire où nous vivons, 
« parqués ou encagés, il vaut cent fois mieux être 
« bien avec de jeunes oisons qu'avec de vieux 
« aigles. » Nos ennemis, ce sont nos disciples, ce sont 



LEON COZLAN. 57 



nos successeurs, tout prêts à nous renier, dès qu'ils 

# 

nous imitent. » 

La tactique de Léon Gozian, il faut en convenir, 
ne lui a guère réussi. Savez-vous ce que chantent en 
chœur les jeunes oisons que son indulgente main a 
trop caressés? Tout juste ce que me disait de lui 
l'autre jour un vaudevilliste, encore outré d'avoir vu 
l'auteur du Lion empaillé président de la Société des 
auteurs dramatiques : 

« Gozian, c'est un bijoutier en faux. » 
Nous sommes loin de l'époque oà les rivaux de 
Gozian l'avaient surnommé Benvtnuto Cellini. 



8 



58 SENSATIONS d'un JUR^. 



VI 



Un souvenir des Châteaux de France, — Les laquais de M. de 
Boufflers et les écrivains de notre temps. — Salons et 
journaux. — - Comment on passe grand homme. — Babel 
faute de Versailles. — Incertitudes et démissions de Léon 
Gozian. 



J'ai fermé mon album : je ne le rouvrirai pas. Mais 
pour aviver d'une dernière touche la physionomie du 
causeur, chez Gozian, j'emprunte à ses Châteaux de 
France, livre brillant et confus, deux passages signi- 
ficatifs qui trahissent les intimes regrets d'un bel esprit 
du xviu* siècle, égaré dans le brouhaha du xix'. 

a ... Où est l'écrivain de nos jours capable decréer et 
de soutenir un sujet de conversation au milieu de cent 
personnes distinguées? Les laquais de M. de Boufflers 
étaient probablement mieux à leur place dans un salon 
que ne le seraient les plu» fiers écrivains de notre 
époque... » 

Et plus loin : 

a ... On est grand homme à présent par les jour- 
naux, on l'était autrefoi» parles salons... » 



Léon OOZLAN. 59 



Fi de nos journaux^ alors! L'aateur des Châteaux 
de France, ce marquis littéraire, les dédaigne. Au 
bon temps des salons, Gozlan eût été sans doute un 
grand homme. Il faut donc le plaindre sincèrement, 
cet amoureux tardif des belles conversations d'autre- 
fois. Ne pouvant causer à Versailles autant qu'il l'eût 
Touhi, il s'est résigné à écrire dans notre Babel plus 
qu'il ne l'eût souhaité. 

— Puisqu'on est grand homme par les journaux, 
soyons journaliste. 

Mais le journaliste ressemble souvent à Warwick, 
ce faiseur de rois qui ne fut jamais roi lui-même. On 
a beau prendre à rebours le rôle de Warwick, le 
plaisir qu'on éprouve à détrôner ne vaut guère mieux 
que celui qu'on ressent à fabriquer des trônes. Gozlan 
se lassa de ce métier, et c'est alors que, secouant sa 
chevelure d'indiscipliné, il adressa brusquement sa 
démission de rédacteur du Figaro à Nestor Roque- 
plan qui, voulant laisser une porte ouverte à l'enfant 
prodigue, garda sa démission dans son portefeuille, 
où il l'a retrouvée comme une de ces fleurs d'antan 
qui parfument les pages du livre où elles ont été 
enfouies. La voici tout entière, avec son parfum 
d'autrefois, cette fleur gracieuse et piquante. On y 
retrouvera la couleur de l'époque où Léon Gozlan 
jetait son esprit à pleines mains dans les petits jour- 
naux qu'il devait craindre toute sa vie après s'y être 
fait redouter lui-même par sa verve satirique. 



60 SENSATIONS O'UN iVRÂ. 

« La rédaction de tout journal se partage en deux 
fonctions bien distinctes: fonction de rédaction, fonc- 
tion de servitude; fonction d'écrivain, fonction de 
domestique ; fonction d'homme et fonction de bête de 
somme... n 

Ah! quelle naïve fierté, bien digne de Fâge d'or 
de la petite presse! La fonction de sennlude! Nous 
laissons aujourd'hui ces vilains termes à M. Louis 
Veuillot qui, dans la maison d'un mattre-gazetier qu'il 
cajole, ne voit que des valets de plume à fustiger. 
C'est déjà bien assez que les jeunes écrivains appar- 
tiennent nécessairement à une espèce d'administration 
ou de manufacture. Employés ou artisans ; — hélat ! 
oui. Mais valets de plume, jamais! Respectons l'em- 
ployé qui deviendra peut-être un écrivain de talent, 
honorons l'artisan qui sera peut-être un artiste, et 
tournons le dos, sans façon, à l'homme dont la fière 
narine respire partout en grimaçant, parmi les odeurs 
de Paris, l'odeur de domesticité. 

« La première de ces deux fonctions, continue 
Gozlan, n'est concédée qu'à la condition d'accepter la 
seconde. Pour parler plus clairement, l'article théâtre, 
c'est la fonction de servitude qu'il faut accepter, ou 
renoncer à la rédaction générale. J'y renonce!... 

« Ainsi je dis adieu, un étemel adieu à mes chaînes, 
adieu au lustre puant et gras de la Gaîté, adieu aux 
banquettes de fer de la Porte-Saint-Martin dont Je 
porte l'empreinte, à l'orchestre littéraire et assommant 



Léon GOZLAN. 6l 

des Français. Je passe de la prison à Pidylle; des 
champs où je vais, j'écrirai mes Prisons. Comme Silyio 
Pellico, je dirai combien de coups de coude j'aâ reçus 
dans les reins, combien de coups de ventre dans les ge- 
noux, tandis que j'étais assis à l'orchestre des Français^ 
entre M. Delrieu qui buvait mon haleine, et M. de 
Jouy dont j'ai avalé les flocons de poudre tout cet hiver. 

« Mais avant de partir pour mes pommiers et mes 
œillets qui s'en vont, je dois une malédiction cor- 
diale et profonde à cet état de misère et de servitude 
qu3 j'abandonne, après avoir vu s'évaporer mes plus 
belles émotions de soirées sous le plafond ennuyeux 
des théâtres, et usé la partie essentielle de mes pan- 
talons d'entr'acte en entr'acte. 

u Maudits soient donc les Romains et ceux qui les 
aiment! et ceux qui nous les ont rendus et ceux qui 
nous les ont représentés! Que la toge les étouffe, et 
que les licteurs les hachent ! Maudits soient les Grecs : 
Oreste m'a poursuivi impitoyablement comme un 
membre de sa famille, et les enfants de Thyeste m'ont, 
comme leur vieux père^ fait bouillir dans la chaudière 
du parterre... » 

Le parterre, une chaudière! On s'en allait donc 
bouillir au parterre, en ce temps-là, quand on était 
critique de théâtre ? Aujourd'hui c'est dans une loge 
à salon que nos prétendus valets de journal pavanent 
leur servitude dorée. Notons en passant cette petite 
révolution dans les mœurs. 



62 IBNIATIONI d'VN JURÉ. 

tt Je le déclare donc hautement : je hais Priam, 
Agamemnon, M. Lemercier, Oreste, M. Soumet, 
Étéocle et Polynice et M. Delrieu, et suis prêt à leur 
faire raison de ma haine. 

« Après les Grecs et les Romains, j'ai subi le moyen 
ftge et M. d'Épagay. Je présume que c'est en expia- 
tion de quelque crime dont je me suis rendu cou- 
pable. Ce crime est sans doute celui d'avoir loué 
Hemani, En mourant, je me rétracte : la parole des 
mourants est sacrée. Hemani est une mauvaise pièce*. 

« Je m'accuse encore d'avoir été trop plein dHndul- 
gencejpour les extravagances romantiques des boule- 
vards. J'ai fait l'éloge de Thérésa et d*Antonjr, En me 
retirant de la scène du monde ou tout simplement de 
la scène, j'avoue m'être trompé, si j'ai trompé quel- 
qu'un toutefois. » 

Puisque Gozian repoussait alors, du même geste, 
les vieilleries classiques et les nouveautés romantiques, 
Stendhal a dû lui sourire plus d'une fois dans les 
foyers de théâtre. Il y a des heures où Ton atteint au 
bon sens par l'échelle du paradoxe. 

« On doit la vérité aux morts : c'est une dette sacrée 
envers les Français. C'est celui de tous les théâtres 
qui m'a le plus tourmenté. Il est, d'ailleurs, le plus 
éloigné de l'administration du journal, et c'est à lui 
que je dois d'avoir été arrêté deux fois par les voleurs 
en me retirant dans l'exercice de mes fonctions. Le 
cardinal Voltaire m'a coûté une montre; Clotilde, 



LÛOM OOZLAN. 6} 



mon mouchoir, mes gants et ma bourse. A la Porte- 
Saint-Martin, je n'ai été asphyxié qu'une fois. 

« Un mot de reconnaissance en passant pour ces 
excellents compositeurs qui m'ont donné du papier-cer- 
vêlas pour rendre compte d'un chef-d'œuvre, une allu- 
mette phosphorique pour analyser Lucrèce Borgia, et 
de la suie délayée à défaut d'encre. L'encre est incon- 
nue dans l'administration des journaux. 

tt Merci! vous autres qui avez su déchiffrer mes 
hiéroglyphes de minuit, et ne jamais vous tromper 
qu'aux dépens de la raison ; qui m'avez fait dire, au 
lieu de : laissons faire la république, faisons frire 
la république; qui n'avez jamais pu, dans votre rapide 
travail, imprimer pentapole, catholique, macaron, 
mais toujours pentalope, calothique, racamon. Merci ! 
car nous avons travaillé souvent jusqu'au jour, vous 
et moi, derrière les grilles de cadrats,. entre des bar- 
reaux d'interlignes et assis sur des pots de colle. En 
communauté de douleur, de sommeil et de fatigue, 
nous avons partagé la prison de plombs. Je souffrais 
la pipe, vous patientiez le cigare. Merci! vous ne 
verrez plus mon exécrable écriture... » 

Il se calomnie : j'ai de lui des autographes très- 
lisibles et presque élégants. 

c( Mon exécrable écriture aux jambes Jongues... 
mon écriture avide de papier-cervelas, qui grossoyait 
l'éloge et' façonnait la critique en manière de procu- 
reur ! — Adieu pour la vie. 



6^ lENlATXONS d'un JURE. 

« Maintenant quelques conseils aux jeunes adeptes 
de la critique théâtrale, à ceux qui, comme nous, vont 
commencer leur carrière par le Cirque olympique. 
Point de fausse vanité, mes amis ; ne rougissez pas de 
la littérature chanfrein, de la littérature boute-selle et 
queues de chevaux. Voyez comme je me suis élevé : 
j'ai débuté par l'éloge de VAérienne, je termine par 
l'éloge de Faure dans mon dernier feuilleton, mon 
Irène, C'est beau, après trois ans de journalisme. 
Mais aussi, je n'aurai pas la croix d'honnefir*.. » 

Il a eu la croix, il a eu la rosette, il est mort ofiS- 
cier de la Légion d'honneur. 

« Du Cirque, mes jeunes amis, vous passerez à la 
Gaîté. Ne soyez pas trop sévères, les contrôleurs y 
sont bienveillants... Soyez bons pour ces ouvreuses 
qui vous appellent « mon fils, » dont la tabatière est 
commune, et qui pleurent de leur place rien qu'à 
entendre l'écho affaibli de la voix de M. Marty Res- 
pect à M. Marty! Il serait votre père. 

« Soyez excellents encore pour la Porte-Saint-Mar- 
tin... Cependant, tâchez d'avoir toujours la même 
cravate, le même habit, ou une blessure au front 
toute l'année, sans cela les ouvreuses de ce théâtre ne 
vous reconnaîtront jamais... 

a Mes jeunes amis , défiez-vous de cette illusion de 
province en arrivant à Paris pour y saisir la plume 
d'Aristarque (mot que je vous conseille de ne jamais 
employer) , défiez- vous de cette illusion qui vous fait 



LÉON OOZLAN. 6$ 



croire que, dans les coulisses, Platrigue et le bonheur 
TOUS attendent. Dans les coulisses, il n'y a que 
des poulies qui vous écrasent et des figurants de six 
pieds qui tous marchent sur les cors. D'ailleurs, 
dans les coulisses, une actrice n'est plus qu'une 
poulie, un décor, un pot de fard, un mouchoir de 
sueur. » 

Des injures! On devinerait, si on ne le savait, que 
l'auteur de cet article a payé horriblement cher 
l'amour d'une comédienne. 

« Ailleurs elle n'est pas pour vous, mes jeunes amis 
Ne comptez pas sur ce bénéfice du journalisme. 

« Ne vous imaginez pas non plus que les acteurs 
veuillent vous séduire par des dîners et des cadeaux, 
des corbeilles d'argenterie et des diamants montés en 
épingles... » 

Hé, hé! nous avons connu, Gozlan et moi, dans 
les bureaux du Corsaire, un certain Italien qui ne fai- 
sait mépris ni des dîners ni des cadeaux, et à qui on 
offrait de l'argenterie monnayée avec des diamants 
en papier Joseph. 

« Ne vous exagirez pas votre importance. Un écri- 
vain de feuilleton, c'est quelque chose, mais ce n'est 
pas grand'chosj. D'ailleurs, si vous croyez jamais 
égaler Loève-Veimar et Latouche, je vous conseille 
de continuer à croire aux bénéfices de coulisses et aux 
bonnes fortunes du feuilleton. Mais si les bonnes tradi- 
tions vous sont chères, louez sans mesure M"*' Dor- 

9 



66 SENSATION! d'uN JURE. 



val et Anaîs, M^^*' Mars et Mante, MM. Monrose et 
Samson. 

« Qu'aucun accident ne vous empêche jamais de 
rendre compte d'une pièce. Un feuilletoniste doit mou- 
rir sur sa stalle. Votre heure de mariage sonnerait- 
elle, votre vieux père yqjus appel lerait-il à sa béné- 
diction dernière, obéissez au signal de l'orchestre; 
vous vous devez au public. » 

Est-ce donc pour ne pas manquer l'heure de son 
mariage ou pour recevoir la bénédiction de^ son père 
que Léon Gozlan donna sa démission de rédacteur du 
Figaro? Non, ce fut par lassitude d'une fonction 
périlleuse, par ennui d'une trop longue responsabi- 
lité, ou plutôt par la juste crainte de se voir appli- 
quer à lui-même, le jour où il ferait du théâtre, la 
loi perpendiculaire du talion. 

Jamais homme n'a été plus embarrassé que lui des 
fonctions, des dignités ou des honneurs qu'il a obte- 
nus, après les avoir convoités, en feignant de les 
écarter de son chemin. Président de la Société des gens 
de lettres, président de la Société des auteurs drama- 
tiques, combien de fois n'a-t-il pas jeté sa démission 
sur le tapis ! L'année même où Edouard Thierry fut 
nommé directeur du Théâtre-Français, Léon Gozlan, 
qui se croyait sûr de remplacer Thierry, rejetait déjà 
de ses épaules la fourrure de Tours qu'il avait à peine 
visé. S'il avait eu la joie de conquérir ce qu'il désirait 
le plus après la croix d'honneur, l'un des quarante 



LÉON OOZLAN. 67 



fauteuils de l'Académie française, il se serait aussitôt 
porté candidat au quarante et unième. 

« Léon Gozlan n'est pas mort, me disait un chro- 
niqueur en roulant sa cigarette, il a donné sa démis- 
sion de la vie. 

— Hélas ! lui répondis-je en lui donnant du feu de 
mon cigare, c'est la seule qu'il ne pourra pas retirer. » 




63 8BN8ATXONI D*9N JURE. 



VII 



L*école artistique oa paradoxale. — Quand pourrai-Je mauget 
un bourgeois ! — Ce que c'est que le paradoxe. — La Pat'^ 
torale homicide. — Une Marseillaise colombienne. — 
« Tais-toi, Rossinil » — Léon Gozlan romancier. — 
L'homme-singe et Thomme-arlequin. 



Ne reprochons pas à Gozlan ces variations de carac- 
tère ; autant vaudrait lui reprocher cette mobilité 
d'impressions, cette sensibilité toujours frémissante, 
sans lesquelles il n'y aurait en ce monde ni 
hommes d'esprit, ni artistes. La génération littéraire 
à laquelle il appartient se compose presque exclusi- 
vement d'artistes spirituels. Voyez-les tous, Alphonse 
Karr, Méry, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, 
Edouard Ourliac, et vingt autres! Ils ont tous une 
ftme d'artiste, et une âme pétillante d'esprit. Après 
l'école romantique où chacun se croyait du génie, ils 
ont fondé une école où le sentiment même se tradui- 
sait par de l'esprit, l'école artistique et fantaisiste, ou 
pour mieux parler l'école paradoxale. 

Qu'est-ce donc que le paradoxe? 



léon oozLAN. Cç 



On l'a souvent défini : la vérité du lendemain. 
Pourquoi pas la vérité de la veille? ou IMUusion du 
passé ? ou le mirage de l'avenir ? toute idée vraie on 
fausse, pourvu qu'elle étonne ; toute image directe ou 
oblique, pourvu qu'elle scintille ; toute théorie pro- 
phétique ou rétrograde, logique des grands-pères ou 
sophisme des petits-fils, pourvu qu'elle bafoue le 
sens commun et culbute les théories courantes ; tout 
cela, c'est le paradoxe ; et le paradoxe n'est que cela : 
socialement, un grand péril, quand il n'est pas une 
féconde révélation ; littérairement, un tour de force 
ou un casse-cou. Mais, pour être périlleux, le jeu n'en 
est que plus amusant. 

« Quand pourrai-je manger un bourgeois! » Ce 
cri d'Aristide Froissart ou de Léon Gozlan, qui le 
prête gracieusement à son bohème, ce cri est la vraie 
devise de l'école artistique et paradoxale. 

O bourgeois, honnêtes bourgeois, vous aimez les 
idées mûres et les opinions blettes, fruits de la rou- 
tine et de l'expérience qui se gâtent tout doucement 
dans vos fruitiers, sans lumière et sans air, sur un 
lit de mousse artificielle. Quel plaisir de vous Jeter à 
la tête une de ces vérités printanières qui agacent les 
dents comme les fruits verts cueillis avant le temps 
sur les rameaux en fleur! Ce sont là des plaisirs 
d'çnfant ou d'artiste : car dans tout artiste il y a un 
enfant. 

Vous souvenez-vous de la Pastorale homicide? 



70 tENSATIONI b'uN JUR^. 

Quelle adorable espièglerie de l'enfant terrible Goz- 
lan! Cette noavelle mérite d'être citée et même ana- 
lysée comme le type parfait des exquises fantaisies de 
l'école paradoxale. Un musicien, Hubert Robersart, a 
composé un chef-d'œuvre où il a essayé de traduire 
avec précision les sentiments, les passions, les harmo- 
nies de la vie rustique. Il confie à un de ses amis, qui 
part pour le nouveau monde, cette merveille d'ex- 
pression musicale. L'ami voyageur devient en Amé- 
rique une espèce de héros : c'est Simon Bolivar. Or, 
savez-vous ce que fait le héros, avec la pastorale de 
Robersart? Une marche guerrière, un hymne patrio- 
tique, un chant d'indépendance et de liberté, une 
Marseillaise colombienne 1 

« Vous êtes, lui écrit-il, le Rouget de l'Isle du 
nouveau monde... c'est le morceau où vous avez si 
bien exprimé le chant de la fauvette qui est devenu, 
avec une légère modification, la marche triomphale de 
Caracas... c'est le morceau où la bergère écoute pour 
la première fois la déclaration du berger qui est 
devenu un air martial.», on a tué vingt mille hommes 
avec cet air-là !... » 

Conclusion : la musique dit tout ce qu'on lui fait dire. 

Cette fantaisie anti-musicale donne la mesure exacte 
4e l'opinion que professaient sur les beaux-arts tous 
les écrivains artistes de la génération de Gozlan. 
Comme ces écrivains pratiquaient le grand art litté- 
raire en véritables artistes et se croyaient par là même 



Léon oozLAN. yi 



peintres et sculpteurs, musiciens et architectes, ils 
avaient naturellement en grand dédain cette imper- 
ceptible fraction de leur harmonieuse unité qu'on est 
convenu d'appeler architecte ou peintre, sculpteur ou 
musicien. Alphonse Karr, on le sait, a répété cent 
fois quMl était inutile de faire des paysages, puisque 
le bon Dieu, en créant le monde, a pris la peine d'être 
paysagiste. Quant à Léon Gozlan, d'accord avec Théo- 
phile Gautier qui prétend que la musique est le plus 
désagréable de tous les bruits, il aurait volontiers 
sacrifié au bon Dieu, sur cet autel de la nature où 
son ami Alphonse Karr immolait les paysagistes, 
tous les faiseurs de romances et de symphonies, de 
chansonnettes et d'opéras, puisque le bon Dieu s'était 
imposé la tâche d'orchestrer la mer et les forêts, les 
vents et le tonnerre, et quHI avait, de plus, organisé 
en pleine campagne le conservatoire ailé des oiseaux. 
Tais-toi, Rossini : nous avons le bon Dieu ! 

Qu'on relise toutes les nouvelles publiées par Léon 
Gozlan, dans \sl Revue de Paris, de la direction Véron 
à la direction Buloz, en passant par la direction Bon- 
naire; qu'on relise les plus ingénieuses, les plus pas- 
sionnées, les plus concentrées, les plus satiriques; je 
défie qu'on y trouve moins d'agrément et plus de réa- 
lité que dans la Pastorale homicide. Ces fantaisies de 
l'esprit, en seize ou vingt pages, sont de très-jolis 
paradoxes taillés à facettes, sculptés en joujoux, dégui- 
sés en pièces d'artifice. 



J2 SENSATIONS D^VN JURE. 

Gozian, dans ses nouvelles comme dans ses articles 
de petit journal, pare avec amour des poupées, au 
lieu de faire frissonner de vivantes draperies sur des 
créatures humaines. Les poapées, il est vrai, sont 
toutes fourmillantes de paillettes. Elles ont du fard, 
des dentelles, des paniers ; elles sourient avec des yeux 
d'émail et des lèvres de vermillon; elles font des 
moues de chatte ou de comédienne ; elles dansent, elles 
babillent, elles se pâment ; elles sont charmantes ! Mais 
ce sont toujours des poupées qu'il faudrait suspendre 
par un fil dans un théâtre de féerio. Par malheur, 
Gozlan a voulu les faire danser sur la vaste scène du 
monde réel, et plus d'une fois le fil s'est rompu. 

Admiré pour ses nouvelles paradoxales comme pour 
ses articles satiriques, Léon Gozlan ne devait pas s'en 
tenir à ces succès de journal et de revue. Les yeux 
ardemment fixés sur ses contemporains, Frédéric Sou- 
lié, Alexandre Dumas, Eugène Sue, Balzac, il voulut 
devenir à la fois un grand romancier et un grand au- 
teur dramatique. Ainsi que Balzac, il s'attaqua d'abord 
au roman, et se repentit plus tard de n'avoir pas 
abordé en même temps le théâtre. 

Dans un petit livre intitulé Balzac en pantoufles, 
Gozlan a très-vivement exprimé ses regrets. 

« L'écrivain, dit-il , doit avoir soin de fortifier 
adroitement sa vie, et d'avoir toujours un pied dans 
les deux camps, dans le livre et dans le théâtre, de 
s'élever graduellement, ici et là, ainsi qiie fit Voltaire 



LéON OOZLAN. 7J 



dans les proportions du génie, ainsi que fit Frédéric 
Soulié dans la mesure du talent. Balzac négligea étour- 
diment cette tactique, et il fut vaincu, et il l'eût con- 
stamment été... uniquement, parce que Balzac était 
infiniment trop célèbre à ce moment de sa vie pour 
se faire pardonner la conquête d'une nouvelle gloire, 
de la gloire la plus enviée de toutes, la gloire drama- 
tique. » 

La boutade est ingénieuse sans doute, et le reproche 
lancé au public très-spécieux; mais le public n'est 
vraiment pas si coupable ! Puisqu'il a par mégarde 
applaudi le Mercadet, remanié par M. d'Ennery, je 
suppose qu'il aurait fini par applaudir Balzac tout 
entier et tout seul, si ce puissant esprit avait eu le 
temps de combiner, d'après la logique du théfllre, 
quelques épisodes saisissants d'une nouvelle comédie 
humaine. On devine trop aisément que, dans les 
échecs dramatiques de Balzac, Gozlan n'est pas fâché 
de trouver une excuse à ses propres mésaventures. 

Comme Balzac d'ailleurs, soit imitation instinctive, 
soit propension naturelle, dès qu'il se sentit en pleine 
possession de son talent, il bâtit dans sa tête, non pas 
de beaux romans isolés et détachés, mais toute une en- 
filade de romans solidaires, mais toute une galerie de 
tableaux reliés de travée en travée par une pensée 
commune, et représentant, par groupes et séries, l'en- 
semble complet de la société contemporaine. Sur la 
couverture de quelques-uns de ses livres subsiste 

lO 



74 SENSATIONS d'UN JURÉ. 

eacore le vestige et le titre de plusieurs séries proje- 
tées et abandonnées. 

Ls Notaire de Chantilly ^ par exemple, devait être 
le premier terme de la série des Influences qui devait 
renfermer, outre le type du notaire, les types non 
moins importants du médecin, du juge, du député, du 
prêtre. 

La Dernière Sœur grise était le prélude d'une vaste 
symphonie, intitulée Romans du cœur, comme les 
Aventures du Prince Chènevis se liaient à l'idée 
d'un recueil baptisé d'avance Nouveau Magasin des 
enfants. 

Chacun de nous, à de certaines heures d'exaltation 
et d'illusion, n'a-t-il pas ainsi dessiné sur le sable les 
magnifiques proportions d'un impérissable monument? 
Que de premières pierres posées en grande pompe, 
que de médailles commémoratives officiellement scel- 
lées dans le granit, sans qu'on ait jamais vu s'élever 
de terre le monument immortel! Ce n'est pas aux 
hommes d'imagination qu'il faut interdire les grands 
rêves. Léon Gozlan crut sincèrement à son génie, et 
comme il était homme d'esprit, il chercha courageu- 
sement à justifier sa foi par ses oeuvres. Sa vie, je 
l'ai déjà dit, fut une vie de travail acharné. Il l'a 
cruellement définie lui-même en peignant celle de Bal- 
zac : 

« Vie de galérien, atroce, contre nature, efforts 
meurtriers! Et pourtant sans ces efforts, je ne croi& 



hiOK OOXLAN. 75 



pas qu'il soit possible à récrivain de creuser un pro- 
fond sillon aux flancs de cette dure montagne, au pied 
de laquelle est aussi sa tombe... » 

Sans ces efforts meurtriers, en effet, je ne m'inquié- 
terais peut-être pas aujourd'hui de relever, au pied 
de la montagne, le sillon creusé par Gozlan. Dans 
les jeux périlleux de l'activité humaine, ce que tout le 
monde admire, c'est le résultat; mais ce qui, loin de 
la foule, émeut le bataillon sacré des esprits et des 
consciences, n'est-ce pas la perpétuelle ascension de 
la volonté, n'est-ce pas l'eff^ort renaissant de concep- 
tion et de création au sein même de la douleur? 

L'énergique volonté de Gozlan s'imposa parfois de 
magnifiques programmes : elle fut arrêtée dans son 
essor par les caprices d'une imagination paradoxale. 
Dans la préface du Notaire de Chantilly, sa préface 
de Cromwell, il avait arboré fièrement cette devise : 
« Plus de héros!... des hommes! » Le jeune roman- 
cier se proposait donc alors de remplacer le roman 
héroïque ou lyrique par la fidèle peinture de la vie 
réelle. Mais comment cet esprit original voyait-il l'hu- 
manité ? Sous toute espèce de formes, excepté la forme 
humaine, qui, pour lui, aurait été une image trop uni- 
verselle et trop banale. Le monde lui semblait une 
immense comédie italienne avec Arlequin pour pre- 
mier rôle, ou une immense ménagerie dont le type 
supérieur était le singe. Toutes les actions humaines, 
il les considérait très-sincèrement comme arlequi- 



f6 lENSATION* d'un iVR^. 

nades de singes ou comme singeries d'arlequins. Je 
l'ai entendu caractériser ainsi les diverses nations de 
l'Europe : 

« L'Anglais est un dogue, l'Allemand un veau, le 
Russe un ours^ l'Italien un chat, l'Espagnol un tigre, 
le Français un singe.» 

A ses yeux nous n'étions que des bêtes fauves en 
rupture de ban, des évadés du règne animal, les 
Latjude des forêts vierges ou des pampas. 

« L'homme n*est pas fait, disait-il. L'animal qui se 
rapproche le plus de l'homme est visiblement le Fran- 
çais, et le plus Français des Français, Voltaire, n'était 
qu'un singe maigre très-adroitement épilé. » 

La fameuse devise du Notaire de Chantilly: «plus 
de héros... des hommes! » se traduisait à son insu 
par celle-ci : « plus d'hommes... des singes! » ou par 
cette autre formule équivalente et presque identique : 
«plus d'hommes... des arlequins! » De roman en 
roman, de comédie italienne en comédie italienne, et 
de ménagerie en ménaigerie, Léon Gozian a fini par 
écrire un roman purement simiesque, un chef-d'œuvre 
satirique où, comme je l'ai indiqué au début de cette 
petite étude, l'homme est pris en flagrant délit sous le 
poil du singe : les Émotions de Polydore MaraS' 
quin. Les deux personnages typiques des comédies 
ou ménageries romanesques de Gozian- sont incontes- 
tablement Polydore Marasquin, l 'homme-singe, et ce 
roi des bohèmes, Aristide Froissart,rhomm8-arlequin. 



LEON OOZLAN. 7/ 

L'œuvre romanesque toat entière du paradoxal 
romancier, up critique de bonne humeur la classerait, 
dans sa bibliothèque, sons cette étiquette générale : 
Zoologie et Psychologie mèl£es. Et sur les cor- 
niches de la bibliothèque, Gozian aurait sa petite sta- 
tuette entre les deux grands bustes de l'auteur de Can- 
dide et de l'auteur de Gulliver, qui regarderaient 
de haut en souriant l'auteur de Polydore Marasquin, 

Être comparé, même de loin, à Swift et à Voltaire, 
c'est pour un écrivain de ce siècle. un grand honneur: 
Gozian le savait bien, lui qui persiflait avec tant de 
vsrve les soi-disant Voltaire et les prétendus Sv«rift de 
r École normale, cette manufacture officielle du boa 
sens, de l'éloquence et de l'esprit français. 



78 tBNSATIOltt d'un JtJ&é. 



VIII 



Cozlan et Gozzi. — Une bifurcation signalée par Paul de 
Saint-Victor. — La critique bergère. — Un métier d'acro- 
bate. — Lettre de Gozlan à Edouard Thierry. — Prière à 
saint Eugène et k saint Casimir. — Les succès de Com- 
piègne. — Les mots de sortie. — - Mort de Léon Go2lan. 



Ce que j'ai dit de Gozlan romancier, }e puis avec 
encore plus de justesse l'appliquer à Gozlan auteur 
dramatique. Son théâtre est un tremplin où danse et 
bondii le paradoxe. Ses personnages appartiennent 
invinciblement à la féerie, à la fantaisie, au caprice : 
ils relèvent, bon gré mal gré, de la comédie italienne, 
et leur grand malheur a été de n'en pas revStir hardi» 
ment les costumes, de n'en pas adopter les mœurs et 
les caractères. Nous aurions eu peut-être en France 
un théâtre original et nouveau : Gozlan aurait été 
notre Gozzi. 

De Céline nia Créole à sa dernière pièce, la Pluie 
et le beau Temps, Gozlan s'est débattu dans ses inven- 
tions comme un diable dans un bénitier. Il a eu beau 
tenter le drame, qui, selon lui, était le paradoxe de 



LÉOlt GOZLAN. 79 



la tragédie, et le vaudeville, qui était à ses yeux le 
paradoxe de la comédie; jamais, avec tout son esprit, 
il n'a pu livrer aux acteurs que de jolies nouvelles 
dialoguées : cela ne passe pas la rampe. Il faudrait à 
ces romans d'une heure, si finement découpés, cet 
élégant public de gens de cour qui occupait autrefois 
les deux côtés de la scène. Lisez-les dans votre fau- 
teuil : vous applaudirez. 

Paul de Saint- Victor, le lendemain de la représenta- 
tion de la Duchesse de Montemayor , a résumé en 
quelques lignes tout le mérite dramatique de Pauteur 
d'Aristide Froissart : 

u Léon Gozlan, a-t-il dit, a remporté rarement de 
grands succès au théâtre. Son talent si personnel, 
mélangé de bon sens et de caprice, d'observation et 
d'humeur, moitié sérieux, moitié fantastique, était peu 
propre à la logique en action qu'exige le théâtre. 11 y 
avait presque toujours un point dans ses pièces où 
l'action bifurquait de la vérité sur le paradoxe. Mais 
quand il tombait sur une situation à la fois vraisem-^ 
blable et rare, étrange et vivante,- il excellait à la saisir 
et à la retourner sous tous les aspects. » 

C'était toujours à la bifurcation que le public et la 
critique le quittaient. Il n'a jamais pardonné à la cri- 
tique, cette bergère étemelle des moutons de Panurge. 
Quant aux moutons, c'est-à-dire au public, voici com- 
ment il les fouaille, dans l'un des plus beaux accès de 
rage qu'ait pu ressentir un auteur sifflé : 



80 SENSATIONS d'un JURé. 

« Le public français, fût-il composé de six fois 
plus d'hypocrites qu'il ne s'en trouve d'ordinaire au 
parterre un jour de première représentation; de six 
fois pîus de banqueroutiers frauduleux et de femmes 
perdues qu'il ne s'en étale en espaliers, aux avant- 
scènes et au balcon; de six fois plus de bourgeois 
goitreux, crétins, idiots, malfaisants, venimeux, qu'il 
ne s'en déploie aux deuxièmes et troisièmes galeries, 
toujours aux premières représentations d'un ouvrage 
dramatique, vous n'en aurez pas moins, n'en doutez 
nullement, une assemblée ferrée à glace sur les plus purs 
principes littéraires, sur les plus purs principes re- 
ligieux, sur les plus purs principes sociaux et sur 
tous les plus purs principes imaginables. 

« Gare à vous! Pas de sujet un peu hardi, pas de 
personnages trop excentriques, pas de style trop neuf ! 
Aussi les esprits aventureux qui rêvent de concilier 
toutes ces embûches, tous ces pièges de loup, tous ces 
guet-apens, avec l'originalité dont ils sont doués, ne 
font pas un métier d'écrivain, mais un métier d'acro- 
bate... » 

Acrobate! Le mot est trouvé. Ce pauvre Gozlan 
faisait, en effet, un métier d'acrobate! Lui dont la 
vocation était de causer et flâner sur le boulevard, il 
s'élançait par la fenêtre sur le théâtre, avec l'origina- 
lité dont il était doué, au lieu d'y entrer par la 
grande porte, comme tout le monde. Quels bonds, 
mais quelles entorses ! On s'explique tout de suite pour- 



léON OOZLAN. 8l 



quoi sa carrière dramatique a été tout encombfée de 
grosses chutes et de petits succès. 

Si ses pièces ont rarement réussi, ce n'est certes pas 
sa faute : il y mettait tout Pesprit qu'il avait ; et, de 
plus, il employait pour les faire jouer, pour les main- 
tenir longtemps sur la scène, pour les river à l'afGche 
et au répertoire, toutes les ressources d'un honnête 
Quinola. Que de fois il a corrigé lui-même, par-des- 
sus Tépaul^ du directeur, dans un entr'acte, les épreuves 
de l'afSche du lendemain, pour être bien sûr que sou 
nom n'était pas remplacé par un autre! Il a cru naïve- 
ment et longtemps que le théâtre lui donnerait à la 
fois la fortune et la popularité. Mais ce n'est pas 
avec deux ou trois petits bouts d'acte, de simples 
levers de rideau, si jolis soient-ils, qu'on devient mil- 
lionnaire et populaire. 

Citons quelques exemples de la ténacité que mit 
Léon Gozlan à prendre pied au théâtre. On n'en com- 
prendra que mieux la fatalité de sa passion drama- 
tique; une passion sans vocation! 

La Tempête dans un verre d'eau a été jouée succes- 
sivement au Théâtre-Historique, à POdéon et à la 
Comédie- Française. Elle a eu, dit-on, à Paris et en 
province plus de dix mille représentations, quoiqu'elle 
exige un plus grand nombre d'accessoires que la Tour 
de Nesle. 

Savez-vous comment la Pluie et le beau Temps a 
forcé la porte du Théâtre-Français ? Elle a été d'abord 

II 



82 8BNSA.TXON<« d'uN JUR£. 

représentée diserètement chez M*"* Jules 5an3eau. Par 
hasard, oh! bien par hasard, M'"* de Sauicy se trou- 
vait là. Comme M">* de Sauicy était dame d'honneur 
de l'ex-impératrice, elle porta la pièce dans un pan de 
sa robe aux Tuileries ; et des Tuileries la pièce s'eo 
alla dans une voiture de la cour jusqu'à la place du 
Palais- Royal, où les comédiens ordinaires de l'empe- 
reur furent trop heureux de lui donner l'hospitalité. 

M. Edouard Thierry venait justement d'être nommé 
administrateur de la Comédie- Française. Â peine in- 
stallé, il reçut de Léon Gozlan, comme une sommation 
à bref délai, comme une espèce d'ultimatum sur la 
brèche ouverte, un petit billet ainsi conçu : 

n ... J'ai autant de droits, ce me semble, qu'Alfred 
de Musset, à avoir trois pièces au répertoire... » 

tt Trois pièces ! disait Thierry, Mais lesquelles, les- 
quelles? 

— Elles peuvent toutes être les trois, répondait 
Gozlan sans hésiter. Mettez -les toutes dans un cha- 
peau, et tirez au hasard. » 

Le tirage n'a jamais eu lieu. De quoi Gozlan a 
gardé longtemps rancune aux comédiens ordinaires 
de l'empereur, bien qu'ils le jouassent souvent à Paris, 
et tous les ans à Compiègne, où la Pluie et le beau 
Temps faisait tressaillir de joie, notons ce détail en 
passant, les plus grosses épaulettes de France et d'Al- 
gérie. 

Quand Gozlan boudait, Gozlan travaillait. Dès qu'il 



Lion OOZLAN. 8| 



avait terminé une pièce nouvelle, il se dépiquait comme 
par miracle et reprenait sans rancune le chemin de 
la rue Richelieu. On le revoyait alors tous les soirs 
pendant un mois, dans la salle et dans le foyer du 
Théâtre-Français. II souriait au public, aux journalistes, 
aux comédiens, au directeur, voire même aux bustes du 
foyer, ces bustes maudits qu'il avait l'habitude de cri- 
bler d'épigrammes. Je l'ai vu, un soir, dans ces aima- 
bles dispositions d'esprit, taper amicalement sur la joue 
de paros de feu Scribe, et passer une main caressante 
sur le menton de carrare de feu Casimir Delavigne. 

« Saint Eugène, murmurait-il tout bas, et vous, 
saint Casimir, soyez-moi favorables ! Je fais demain 
une lecture au comité. » 

Il lisait le lendemain, et il était reçu, mais à cor- 
rection. 

« Cet idiot de Scribe a demandé des changements, 
disait-il, et ce crétin de Delavigne a indiqué majes- 
tueusement quelques coupures. » 

Furieux, il menaçait les bustes avec des arrière- 
pensées d'iconoclaste. Quelquefois il riait tout le pre- 
mier de ses colères ; mais il riait jaune, en remportant 
sa pièce. Faisait-il les corrections indiquées? toujours ; 
car il n'admettait pas que ces mots : reçu à correction, 
fussent synonymes de ceux-ci : reconduit poliment. 

« J'entends, disait-il, être reçu après correction, 
lorsque j'ai été reçu à correction.» 

Une seconde lecture ne lui étant pas plus favorable 



8^ SENSATIONS d'un JURJ. 

que la première, il s'en retournait ulcéré, humilié, 
méditant quelque dix-huit Brumaire contre la Comédie- 
Française. Les circonstances ne lui ont pas permis 
d'accomplir son coup d'État. 

Épuisé par un travail opinifttre, et secrètement rongé 
par ses mécomptes, il laissait pâlir, à sa boutonnière, 
sans la renouveler, sa rosette d'officier de la Légion 
d'honneur. Ses cheveux éclaircis et blanchis semblaient 
se dessécher sur les tempes, au lieu de se redresser 
comme autrefois en couronne léonine. Et pourtant, 
par un reste de coquetterie, le rasoir anglais poursui- 
vait tous les matins les nouveaux fils d'argent qui 
poussaient sur sa joue, sur sa lèvre ou sur son meor 
ton. Déjà les favoris fuyaient les pommettes et con- 
tournaient l'oreille; déjà la moustache était réduite à 
deux pains à cacheter noirs. On pouvait prévoir le 
moment où, pour aller chez la princesse Mathilde, 
chez M"' Jules Sandeau ou chez M"'* de Noirfontaine, 
Gozian abattrait d'un seul coup moustache et favoris. 
Son œil perdait l'éclat ; sa parole, la vibration ; son 
teint, la chaleur rayonnante de la vie. On l'aurait cru 
atteint d'une hépatite ou d'une névrose, ou d'une hyper- 
trophie du cœur. C'était l'hypertrophie qui devait 
l'enlever. 

Quelques jours avant de mourir subitement dans son 
lit, il disait, sur le boulevard, à un rédacteur de petit 
journal : « Je voudrais sortir de la vie comme je suis 
toujours sorti d'un salon... par un mot spirituel, u 



Lion ooziAN. 8s 



Et il citait, à ce propos, tous a les mots de sortie » 
que l'histoire anecdotique a retenus ; celai de Rameau 
à son confesseur : 

tt Que diable me yenez-yous chanter là ? vous avez 
la voix fausse, n 

Celui de Voisenon à son valet, en montrant le cer- 
cueil qu'il avait commandé lui-même : 

« Voilà une redingote* que tu ne seras pas tenté de 
me voler. » 

Enfin celui de M™* de Pompadour au curé de la 
Madeleine : 

« Attendez encore un moment, monsieur le curé, 
nous nous en irons ensemble. » 

Gozlan s'en est allé tout seul ; il est mort sans 
témoins, la nuit, à l'improviste, sans pouvoir jeter dans 
une oreille amicale le mot de sortie qui n'a fait défaut 
ni à Rameau, ni à M™* de Pompadour, ni à ce liber- 
tin de Voisenon. Â ce flambeau d'esprit, qui a brûlé 
quarante ans par les deux bouts, il a manqué la 
suprême lueur, la dernière étincelle ! 





^ 



STENDHAL 




ET homme aux cheyeuz drus et noirs, 
au front de soldat, aux tempes d'artiste ; 
ce mystificateur au sourire de magicien ; 
cet observateur à i'œil de bandit; ce ro- 
buste voluptueux aux lèvres renflées et 
serrées qui paraît tout convoiter, tout sentir, tout sai» 
sir : cet être singulier, c'est bien Stendhal! Le vivant 
portrait laissé à M™* de R... ne ment pas. II révèle 
cruellement le Protée qui s'appela tour à tour Lisio 
Visconti, Bombet, Cotonnet, Olagnier de Voiron, 
Schlichtegroll, etc., qui ne signa presque jamais son 
vrai nom, Henri Beyle, et qui aurait pu signer pres- 
que toujours Machiavel-Arlequin. 

Les yeux attachés sur ce portrait, j'ai souvent 
regretté que Stendhal n'ait pas trouvé dans son 
orgueil, après Jean-Jacques, la patience d'écrire ses 
mémoires. En a-t-il seulement conçu le projet? Quel- 
ques notes recueillies par un ami témoignent qu'il y a 
songé quelquefois, comme les marins, dans les temps 



88 fBNSATiONt d'un jur£. 

calmes, songent par ennui à faire leur testament. Tels 
qu'ils sont resté», ces feuillets épars, ils éclairent d'une 
lumière imprévue bien des mascarades d'esprit et de 
caractère : ce sont autant de lanternes qui courent au 
milieu d'un carnaval vénitien. A travers le carnaval 
de sa vie, Stendhal se démasque et respire : le comé- 
dien s'efface un moment, voici l'homme. 

Henri Beyle, né Français, se déclare Italien dans 
son épitaphe, une mystification posthume gravée sur 
sa tombe : 

Arrigo Beyle 
MiUnese... 

Mais cette mystification, après tout, n'est-elle pas 
une véritable révélation? N'est-ce pas en Italie que 
l'auteur de Rouge et Noir a passé ses plus heu- 
reux jours? N'est-ce pas à Milan qu'il a rencontré 
Byron, Pellico, M™* de Staël, Dawis, Brougham, 
Schlegel, et qu'il a ouvert, avec toutes les fanfares 
de la jeunesse, cette chasse fantastique au plaisir qu'il 
appelait, en vrai sensualiste, la chasse au bonheur? 

La plupart de ses ouvrages ont pour sujet l'Italie : 
Rome, Naples et Florence, Promenades dans Rome, 
Histoire de la peinture en Italie, la Chartreuse de 
Parme, la Vie de Rossini , et même le livre de 
l'Amour, puisque, à son avis, l'amour est un phéno- 
mène qui ne se développe complètement que dans les 
pays où l'oranger fleurit en pleine terre. 



STENDHAL. 89 



Quoique Français et Dauphinois, Stendhal ne' nous 
mystifie donc qu'à demi lorsqu'il se déclare, à sa 
dernière heure, Italien et Milanais. En réalité, c'est 
un Français cosmopolite, ayant une patrie de choix, 
ritalie. Ubi bene, ibi patrial Stendhal nous explique 
lui-même, en deux mots, ce patriotisme : 

« J'ai eu, dit-il, un lot exécrable de sept à dix-sept 
ans, mais depuis le passage du mont Saint-Bernard, 
je n'ai plus eir à me plaindre du destin. 11 

C'est à dix-sept ans, en effet, qu'il entra en Italie. 
Son départ de Genève, avec le capitaine Burelwiller, 
ressemble à un chapitre de la vie de Fabrice, le héros 
de la Chartreuse de Parme. Par un heureux concours 
de circonstances, sa première échappée de jeunesse le 
conduit brusquement au milieu des périls de la cam- 
pagne de 1800. 

C'était un beau moment pour épouser l'avenir : le 
siècle s'ouvrait par des prodiges. Dans cette atmo- 
sphère d'Italie, toute frémissante de coups de canon, 
que pouvait'On respirer? L'enthousiasme. Beyle a 
tressailli, et déjà pourtant il se cabre. Le Dauphinois, 
nous dit-il, a une manière de sentir à soi, vive, opi- 
niâtre, raisonneuse, que je n'ai rencontrée dans aucun 
pays... Là où le Provençal s'exhale en in jures atroces, 
le Dauphinois réfléchit et s'entretient avec son cœur... 
Ces défauts ou ces vertus du terroir, Henri Beyle les 
avait en naissant. L^nfluence d'une éducation solitaire 
avait encore assombri son naturel. Privé de sa mère à 



UONft D'UN -lURE. 



rage de sept ans, négligé par son père^ il était tombé 
sous l'autorité d'nne vieille fille, M^^^ Séraphie, sa 
grand'tante, qui le détestait. Élevé dans une maison 
triste où dominait la vieillesse, par des ecclésiastiques 
dont rhumeur était aigrie par la persécution, Stendhal 
n'a gardé dans sa mémoire qu'une seule image 
attrayante de cette ennuyeuse période de sa vie : celle 
des soirées d'été, de sept à neuf heures et demie, qu'il 
passait sur la terrasse de son grand-père, M. Gagnon. 
<( Cette terrasse, dit-il, formée par l'épaisseur d'un 
mur nommé sarrasin, mur qui avait quinze ou dix- 
huit pieds de largeur, avait une vue magnifique sur la 
montagne de Sassenage. Là, le soleil se couchait, en 
hiver, sur le rocher de Voreppe. Mon grand-père fit 
beaucoup de dépenses pour cette terrasse, qu'il fit 
garnir des deux côtés de caisses de châtaigniers, dans 
lesquelles on cultivait un nombre infini de fleurs odo- 
rantes. Tout était joli et gracieux sur cette terrasse, 
théâtre de mes principaux plaisirs pendant dix ans. » 
Une journée de bonheur pour cet enfant entouré de 
vieillards, ce fut celle qui vit son départ pour VEcole 
centrale, où il allait enfin rencontrer de jeunes amis 
partageant ses goûts et ses désirs. Sa première impres- 
sion fut une surprise douloureuse : « Tout m'éton- 
nait dans cette liberté tant souhaitée et à laquelle 
j'arrivais enfin. Les charmes que j'y trouvais n'étaient 
pas ceux que j'avais rêvés ; ces compagnons si gais, 
si aimables, si nobles, que je m'étais figurés, je ne les 



• TBNDHAL* Çl 



trouvais pas, mais à leur place des polissons très- 
égoTstes. Ce désappointement , je Pai eu à peu près 
dans tout le courant de ma vie. Je ne réussissais guère 
auprès de mes camarades; je vois aujourd'hui que 
j'avais alors'un mélange fort ridicule de hauteur et de 
besoin de m 'amuser. Je répondais à leur égoïsme le 
plus âpre par mes idées de noblesse espagnole; j'étais 
navré quand, dans leurs jeux, ils me laissaient de 
côté. » 

Il y a dans ces lignes un sentiment de réalité qui 
saisit et qui frappe. On comprend ces malheurs très- 
sérieux de l'écolier, on pardonnera d'autant mieux 
l'amertume de l'homme. 

Poar beaucoup d'enfants mal dirigés, l'éducation 
véritable, j'dntends l'éducation sociale, commence trop 
tard : Henri était dans ce cas. L'existence de VÉcole 
centrale ne lui fut pas bonne : il eut beau, à force 
d'application, enlever tous les premiers prix, devenir 
à la fois le roi de la grammaire et des mathéma- 
tiques, cette gloire scolaire ne le sauva point, à Paris, 
des épigrammes de ses protecteurs. « Voilà donc ce 
brillatt humaniste qui a remporté'^tous les prix dans 
son endroit ! » s'écria M. Daru, à qui il avait été 
recommandé. De son côté, le jeune Henri Beyle te 
livrait à d'amères réflexions : « C'était donc là ce 
Paris que j'avais tant désiré! L'absence de montagnes 
et de bois me serrait le cœur... Tous les hommes me 
semblaient prosaïques et plats dans les idées qu'ils 



pa tBNSATlONS D'ON JURJ. 

avaient de Pamour et de la littérature... Quand je 
m'ennuyais dans un salon, j'y manquais la semaine 
d'après, et je n'y reparaissais qu'au bout de quinze 
jours. Avec la franchise de mon regard, et Pextrôme 
malheur de prostration de forces que l'ennui me donne, 
on Yoit combien je devais avancer mes affaires par 
ces absences. D'ailleurs, je disais toujours d'un sot : 
c'est un sot. Cette manie m'a valu un monde d'enne- 
mis. » Qui eût pu deviner alors que Beyle devait être 
un jour l'un des causeurs les pins spirituels des salons 
parisiens? 

Pour tout homme intelligent, animé du feu de la 
vocation littéraire ou de l'ambition politique, Paris 
est la patrie du désir, et de ce désir tojt-puissant qui, 
pareil à la foi, transporte les montagnes. On y vien- 
drait à pied, s'il le fallait, en doublant les étapes, du 
fond de la Provence ou du dernier vallon des Pyré- 
nées; voyage délicieux où l'illusion aplanit la route 
et la déploie jusqu'à l'horizon comme un ruban ma- 
gique I Le soleil brille dans l'azur, ou la douce lueur 
des étoiles tombe mollement sur la nature endormie 
Entre l'aube et le crépuscule, il n'y a plus qu'un trait 
lumineux : Paris, voilà Paris! Mais le mirage s'éva- 
nouit aux portes de l'immense ville. Six mois d'incer- 
titudes et de vaines espérances, six mois de doutes 
poignants, six mois de noir ennui, c'est une bien ter- 
rible épreuve pour de jeunes courages sans patience. 
Éloignez-vous alors, partez, vous qui adoriez Paris 



STENDHAL. 93 



et qui commencez à le maudire ; partez et voyagez au 
loin, si l'occasion vous éperonne ; endossez le harnais 
et battez-vous sur tous les champs de bataille de TEu- 
rope, si vous voyez passer la guerre à cheval par- 
dessus les frontières des empires. Plus tard, quand le 
silence aura recouvert ce grand fracas, vous rêverez 
encore de Paris dans une retraite écartée, vous y revien- 
drez avec délices après quelque temps de repos : car 
la vie intelligente, avec ses belles franchises, la vie de 
l'idéal et du réel, avec ses luttes fécondes, elle est là, 
soyez-en sûr, et point ailleurs. 

Notre volontaire de 1800 éprouva toutes ces alter» 
natives. Entraîné dins le tourbillon de l'époque impé- 
riale, il donna sa démission de Français en 1814; il 
s'en alla revoir Milan, sa patrie d'adoption, nous 
l'avons dijà dit, mais il finit par revenir à Paris, 
au moment où les combats littéraires allaient s'enga- 
ger. Il eut de l'esprit, nous dit-il, vers 1826, et dès 
lors (nous citons ses propres paroles) les épigrammes 
arrivèrent en foule... et des mots qu'on ne peut plus 
oublier, me disait cette bonne M°»* M... Ce moment 
fut sans doute celui où s'établit le mieux sa réputa- 
tion de causeur.- Beyle avait transformé vingt fois, 
depuis vingt ans, cet être maussade que M. Gagnon 
avait envoyé, un beau jour, de VÉcole centrale à 
M. Daru. Il avait pris des leçons de Larive et de 
Dagazon, pour effacer chez lui les derniers restes de 
l'accent dauphinois. Ce malheureux accent avait dis- 



9^ tBNSATlONt d'un IUR^. 

paru; mais le Dauphinois-Italien gardait encore, en 
fait de salons, ses ombrages et ses antipathies d'autre- 
fois ; seulement, comme Texpérience lui était venue, il 
raisonnait ses aversions comme ses plaisirs, et les clas- 
sait par numéros d'ordre. « Un salon de provinciaux 
enrichis et qui étalent du luxe est ma bête noire. Ensuite, 
vient un salon de marquis et de grandS'Cordons de la 
Légion d'honneur, qui étalent de la morale. Pour 
moi, quand je vois un homme se pavanant dans un 
salon... avec plusieurs ordres à sa boutonnière... je 
suppute involontairement le nombre infini de bassesses» 
de platitudes et souvent de noires trahisons qtiMl a dû 
accumuler, pour en avoir reçu tant de certificats... Un 
salon de huit ou dix personnes aimables, où la conver- 
sation est gaie, anecdotique, et où l'on prend du punch 
léger à minuit et demi, est l'endroit du monde où je 
me trouve le mieux. Là, dans mon centre, j'aime infi- 
niment mieux entendre parler un autre que de parler 
moi-même. Volontiers je tombe dans le silence du boti" 
heur, et si je parle, ce n'est que pour payer mon billet 
d'entrée, » Il me semble que le centre de Beyle devait 
être un salon français où Ton causait en italien, peut- 
être un salon italien où l'on causait en français. Mais 
c'est assez parler du causeur, arrivons de plein saut 
à l'écrivain. 

Je fais de ses écrits deux groupes distincts : 
d'un côté, les fantaisies d'artiste, une vingtaine de 
petits volumes; de l'autre, ses œuvres sérieuses, ses 



STENDHAL. 9S 



vrais titres de gloire, Rouge et Noir, la Chartreuse 
de Parme, ' 

Un grand artiste, selon l'opinion de Bejle, se com- 
pote de deux choses : une âme tendre, exigeante, 
passionnée, dédaigneuse, et un talent qui s'efforce de 
plaire à cette ftme et de lui donner des jouissances en 
créant des beautés nouvelles. 

Il est à remarquer que la littérature contemporaine 
est encombrée d'artistes, je ne dis pas de grands ar- 
tistes : les écrivains dans le sens exact du mot soàt 
rares. Les batailles livrées par les romantiques furent 
des batailles d'artistes. Quand on attaqua, pour la 
démolir, la vieille cité des classiques, Stendhal fut un 
des premiers sur la brèche ; mais il combattit seul 
pour se plaire à lui-même j son caractère ombrageux 
montrait dès ce moment son beau côté, l'horreur des 
coteries, du charlatanisme en commun, et des pra- 
tiques sans noblesse de ces associations qui ont pour 
principe capital : Aidons-nous, le public nous aidera. 
Beyie ne se rangea sous aucune bannière; il ne salua 
point de chef, et renonça de son plein gré au divi- 
dende de popularité qai eût pu lui revenir en entrant 
dans les sociétés d'assurance littéraires. Son pamphlet 
si vif. Racine et Shakspeare, alla chercher d'emblée 
le public. Je me trompe, il fit un détour. Avant de 
passer à l'imprimerie, le manuscrit prit la poste, arriva 
à Chavonnières, et revint ensuite à Paris avec l'ap- 
probation d'un vigneron tourangeau dont le suffrage 



Ç6 SENSATIONS d'un JURE. 

avait bien qaelqae importance, le suffrage de Paul* 
Louis Courier! Le manifeste risiblement célèbre de 
M. Auger^ parlait au nom de l'Académie française, 
ne tarda pas à paraître. L'auteur de Racine et ShakS" 
peare répliqua par une seconde brochure écrite de 
verve comme la première, et laissant jaillir de plus 
toutes les étincelles d'une passion en flamme. Le suc- 
cès fut joli; succès de pamphlet, c'est tout dire. Au- 
jourd'hui encore, ces pages animées gardent^un certain 
air victorieux; elles plaisent par je ne sais quelle vive 
allure de cavalerie légère abordant au galop, le pis- 
tolet au poing; une troupe d'infanterie pesante et 
délabrée. Feu! feu! Le bras s'allonge, l'éclair brille, 
on entend des cris piteux d'académiciens tombant em- 
barrassés dans leur cuirasse antique, et M; Auger tout 
le premier s'en va mordre la poussière. Ses deux 
coups tirés, notre cavalier tourne bride sans se sou- 
cier du prix de la victoire. 

La grande question, en 1823, se résumait par ces 
mots : Qu'est-ce que le romantisme? Henri Beyle 
n'était d'aucun cénacle; libre de tout engagement, et 
trop orgueilleux pour écrire son opinion sur le pupitre 
d'une école, il traita son sujet à sa manière, en tour- 
nant le dos aux deux partis. 

Sa première brochure irrita les classiques, et déplut 
aux romantiques. Son romantisme à lui, ou, pour 
employer une de ses expressions, son romanticisme, 
était une sorte de réalisme largement compris. Il 



8TBNDHAL. 97 



ne comportait aucan des styles en vogue : musical, 
pittoresque, sculptural, diamanté, ciselé, vaporeux, 
splendide. Beyle voulait un style net, ferme, direct, 
plein et concis; et pour tout dire en un mot, le ro- 
mantisme sans phrase! 

Stendhal avait franchement dit son opinion sur les 
batailles romantiques, avanl^e s'y engager; il en dit 
aussi quelques mots quand la querelle fut vidée et le 
champ libre. Ces réflexions, faites de sang-froid, sont 
bonnes à citer comme contraste aux lignes violentes 
de Racine et Shakspeare, 

D'abord une anecdote, forme d'argument appro- 
priée au goût de Beyle, toujours conteur spirituel, 
même quand il a le droit de soutenir sa thèse avec un 
peu de pédanterie : 

« L'aimable Donézan disait hier : Dans ma jeu- 
nesse et jusque bien avant dans ma carrière, puisque 
j'avais cinquante ans en 1789, les femmes portaient 
de la poudre dans leurs cheveux. Je vous avoue 
qu'une femme sans poudre me fait répugnance. La 
première impression est toujours celle d'une femme 
de chambre qui n'a pas eu le temps de faire sa toi- 
lette... Voilà la seule raison contre Shakspeare et en 
faveur des unités... Les jeunes gens ne lisant que La 
Harpe, le goût des grands toupets poudrés comme 
ceux que portait la feue reine Marie-Antoinette peut 
encore durer quelques années » 

11 ajoute ailleurs sur un ton légèrement paradoxal : 



ytt HBNSATJONJÏ d'un JURE 

tt Quelle excellente source de comique pour la posté- 
rité ! Les La Harpe et les gens de goût français ré- 
gentant les nations du haut de leur chaire, et pro- 
nonçant hardiment des arrêts dédaigneux sur leurs 
goûts divers, tandis qu'en effet ils ignorent les pre^ 
miers principes de la science de l'homme ! De là 
l'inanité des disputes s\m Racine et Shakspeare... Si 
le savant a le génie de Montesquieu, il pourra dire : 
Q Le climat tempéré et la monarchie font naUre des 
«admirateurs pour Racine; l'orageuse liberté et les 
u climats extrêmes produisent des enthousiastes pour 
« Shakspeare... » Mais Racine ne plût-il qu'à un seul 
homme, tout le reste de Punivers fût-il pour le peintre 
d'Othello, l'univers entier serait ridicule s'il venait 
dire à un tel homme, par la voix d'un petit pédant 
vaniteux : Prenez garde, * mon ami, vous vous trom- 
pez, vous donnez dans le mauvais goût, puisque vous 
aimez mieux les petits pois que les asperges, tan- 
dis que moi j'aime mieux les asperges que les peiits 
pois. » 

Veut-on voir maintenant le revers de la médaille? 
Beyle garde toujours son franc parler : 

« Les romantiques étaient presque aussi ridicules 
que les La Harpe ; leur seul avantage était d'être 
persécutés. Dans le fond, ils ne traitaient pas moins 
la littérature comme les religions, dont une seule est 
la bonne... leur vanité voulait détrôner Racine... Ils 
n'avaient qu*un nom pour eux, dont ils abusaient; 



STENDHAL. ÇÇ 



mais ils ne voyaient pas d'ascez haut les civilisations 
pour sentir que Shakspeare n'est qu'un diamant 
incompréhensible qui s'est trouvé dans les sables... 
Cependant la cause des romantiques était si bonne, 
qu'ils la gagnèrent. Ils furent l'instrument aveugle 
d'une grande révolution ; ils n'eurent jamais d'yeux 
pour voir ce qu'ils frappaient ni ce qu'il fallait mettre 
à la place. » 

Je veux citer aussi un passage sur la couleur locale, 
grand mot d'alors qui sonne creux aujourd'hui : 
« Une glace ne doit pas faire remarquer sa couleur, 
mais laisser voir parfaitement l'image qu'elle repro' 
duit. Les professeurs d'athénée ne manquent jamais la 
petite remarque ironique sur la bonhomie de nos an- 
cêtres, qui se laissaient émouvoir par des Achille et 
des Cinna à demi cachés sous de vastes perruques. 
Si ce défaut n'avait pas été remarqué, il n'existait 
pas. » Ce n'est qu'une boutade, mais sensée, pleine de 
philosophie, de justesse et de dédain. 

Beyie se séparait, on le voit, sur beaucoup de points, 
des doctrines proclamées et appliquées par l'école 
moderne. Il détestait l'emphase qui plaît aux lyriques 
(Beyle disait : Qui plaît aux femmes de chambre) ; 
l'exagération, la prose poétique lui étaient odieuses. 
II s'était battu à l'armée contre un officier enthou- 
siaste de la « cime indéterminée des forêts, m expres- 
sion de Chateaubriand. « Si j'ai eu un soin constant, 
écrit-il, c'est de ne rien exagérer par le style, et 



lOO SENSATIONS d'UN JURÉ. 



d'éviter avant tout d'obtenir quelque effet par une 
suite de considérations et d'images d'une chaleur un 
peu forcée, et qui font dire à la fin d'une période : 
Voilà une belle page. D'abord, entré fort tard dans 
le champ de la littérature, le ciel m*a tout à fait re^ 
fusé le talent de parer une i(lée et d'exagérer avec 
grâce; ensuite, à mes yeux, il n'y a rien de pire que 
l'exagération dans les intérêts tendres de la vie. On 
obtient un effet d'un moment, qui, un quart d'heure 
après, crée uu sentiment de répugnance ; et le lende- 
main on ne reprend pas le livre, on se dirait presque : 
Je n'ai pas assez de vivacité dans le cœur aujourd'hui 
pour me plaire à être trompé avec esprit... Partout 
où j'ai rencontré une idée susceptible de donner une 
période à chute brillante, j'ai diminué ce qui me 
semblait la vérité, pour que le petit plaisir du mo- 
ment ne causât pas méfiance et dégoût un quart 
d'heure après... J'ai vingt fois quitté les livres d'un 
des hommes rares que la France ait produits, je me 
disais : Ce n'est qu'un rhéteur. N'ayt^nt pas la plus 
petite étincelle de sa rare éloquence, j'ai surtout cher- 
ché à éviter le défaut qui me rend Rousseau illisible. » 
Cette préoccupation têtue va si loin, qu'avant de se 
mettre au travail, Beyie lit chaque matin deux ou trois 
pages du Code civil, afin de prendre le ton et de ne 
pas se jeter hors du naturel. « Je fais tous les efforts 
possibles pour être sec : Je veux imposer silence à 
mon cœur, qui croit avoir beaucoup à dire : je treni- 



STENDHAL. lOI 



ble toujours de n'avoir écrit qu'un soupir, quand je 
crois avoir noté une vérité. » Ayant de telles idées, 
on conçoit quMl demande à être délivré une bonne fois 
de l'inutile phraséologie des écrivains du genre descrip- 
tif (l'abbé Delille, M™« de Staël, etc.). Ce n'est pas que 
Beyie proscrive systématiquement la description; il 
l'admet quand elle est nécessaire , quand elle est 
féconde. Plus d'un écrivain , d'ailleurs , a compris 
cette question comme lui ; l'auteur de Wavertey, par 
exemple. « Comme Rossini prépare et soutient ses 
chants par l'harmonie, de même Walter Scott prépare 
et soutient ses dialogues et ses récits par des descrip- 
tions. Voyez , dès la première page ôUvanhoè, cette 
admirable description du soleil couchant qui darde des 
rayons déjà affaiblis et presque horizontaux à travers 
les branches les plus basses et les plus touffues des 
arbres qui cachent l'habitation de Cédric le Saxon. 
Ces rayons déjà pâlissants tombent au milieu d'une 
éclaircie de cette forêt sur les habits singuliers que 
portent le fou Wamba et Gurth le gardeur de porcs. 
L'homme de génie écossais n'a pas encore achevé de 
décrire cette forêt éclairée par les derniers rayons 
d'un soleil rasant et les singuliers vêtements de deux 
personnages, peu nobles assurément, qu'il nous pré- 
sente contre toutes les règles de la dignité , que nous 
nous sentons déjà comme touchés par avance de ce 
que ces deux personnages vont se dire. Lorsqu'ils 
parlent enfin, leurs moindres paroles ont un prix 



102 SENSATIONS d'UN JUR^. 

infini. Essayez par la pensée de commencer le cha- 
' pitre et le roman par ce dialogue non préparé par la 
description, il aura perdu presque tout son effet. » 
Quant à lui, sa règle invariable consiste à ne parler 
des aspects touchants de la nature que quand son cœur 
lui laisse assez de sang-froid pour les remarquer et en 
jouir. Ces principes bien établis annoncent un écrivain 
jaloux de se cantonner dans les strictes limites de son 
art. On peut compter d'avance qu'il n'empruntera ses 
effets, ni à la peinture, ni à la sculpture, ni à la musi- 
que; modes absurdes, trop souvent adoptées par la 
littérature de ce temps. 

Beyie a d'autant plus de mérite à se préserver de ces 
influences, qu'en véritable artiste méridional, en fils 
adoptif de la terre italienne, il court d'instinct aux 
musées, aux théâtres lyriques, avant de compléter ses 
études littéraires. Quand il rassemble avec un goût 
passionné les matériaux de la Vie de Rossinif des 
Promenades dans Rome, de VHistoire de la Peinture 
en Italie, de Rome, Naples et Florence, on ne s'attend 
guère à voir éclater plus tard , dans les ouvrages de 
ce dilettante homme d'esprit, les qualités des grands 
romanciers. Quelle jouissance littéraire vaudra jamais 
pour lui le plaisir de contempler une belle toile du 
Corrége ou d'entendre une charmante mélodie de 
Cimarosa? Estimerait-il quelque jour un chef-d'œuvre 
de poésie à l'égal d'une statue de Michel-Ange? Non, 
il a dans le cœur toutes les fibres de l'artiste, et la 



STENDHAL. lOj 



littérature lui semblera toujours la plus froide expres- 
sion des rêves de l'imagination humaine. 

Dans les questions d'art, en haine des instincts mou- 
tonniers de la foule, Beyie proclame hardiment la sou- 
veraineté du jugement individuel. C'est une bonne 
fortune pour lui de trouver un sot préférant Boucher 

4 

au Corrége et Mignard à Michel-Ange. Cela lui per- 
met de parler ainsi du plus grand peintre de l'école 
flamande : « Ce matin , par un beau soleil, je passais 
devant une boucherie très-proprement tenue, située en 
plein midi sur la place Bellecour; des morceaux de 
viande bien fraîche étaient étalés sur des linges très- 
blancs. Les couleurs dominantes étaient le rouge pâle, 
le jaune et le blanc. Voilà le ton général d'un tableau 
de Rubens, ai-je pensé. » Si vous vous étonnez d'une 
telle bizarrerie d'opinion, il répondra que la préfé- 
rence dégagée de tout jugement accessoire et réduite 
à la pure sensation est inattaquable, et qu'il n'y a rien 
de moins absurbe que de faire quelquefois des sottises 
bien absurdes. On arrive par là très-logiquement au 
mot de M'"* de La Ferté : « Il faut l'avouer, disait la 
duchesse , je ne trouve que moi qui aie toujours rai- 
son. » Le mot est joli, mais ce n'est qu'un mot ; il ne 
justifie rien , car il peut se trouver à la fois dans la 
bouche d'un ignorant et dans celle d'un homme 
éclairé ; il traduit en même temps la froide sensation 
d'un être sec et l'émotion passionnée d'une âme sen- 
sible. 



X04 SENSATIONS d'uN JURE- 

Stendhal ne l'ignore pas; et quand, au lieu de se 
guinder au bizarre , il demeure vrai tout simplement 
(ne fût-ce que par lassitude de l'affectation), on ne lui 
conteste jamais l'exactitude de ses remarques. De son 
côté, sans le soupçonner le moins du monde, il entre 
alors dans ce vaste empire de la vérité absolue où 
chaque sentiment personnel, chaque préférence sincère 
de l'esprit occupe librement sa place en acceptant 
comme lois suprêmes le résultat de l'expérience des 
siècles. Quoi de plus juste, par exemple, que ses 
réflexions sur les diverses manières dont peut se traiter 
un sujet par la peinture selon la teinte particulière 
de rame du peintre ? Beyle suppose que Michel-Ange, 
Raphaël , Léonard de Vinci , le Corrége sont chargés 
de représenter sur la toile le grand fait de VAdora^ 
lion des Mages. Chacun de ces artistes concevra d'une 
façon originale l'ensemble et les détails de son 
tableau. 

« La force et la terreur marqueront le tableau de 
Michel-Ange; les rois seront des hommes dignes de 
leur rang et paraîtront sentir devant qui ils se pro- 
sternent. Si la couleur avait de l'agrément et de l'har- 
monie, l'effet serait moindre, ou plutôt la véritable 
harmonie du sujet est dure* 

« Chez Raphaël, on songera moins à la majesté des 

rois; on n'aura d'yeux que pour la céleste pureté de 

Marie et les regards de son fils. Cette action aura 

' perdu sa teinte de férocité hébraïque. Le spectateur 



STENDHAL. 10$ 



sentira confusément que Dieu est un tendre père. 

« Si le tableau est de Léonard de Vinci, la noblesse 
sera plus sensible que chez Raphaël même. La force 
et la sensibilité brûlante ne viendront pas nous dis- 
traire. Les gens qui ne peuvent s'élever jusqu'à la 
majesté seront charmés de l'air noble des rois; le 
tableau chargé de sombres demi-teintes semblera res- 
pirer la mélancolie. 

« Il sera une fête pour l'œil charmé, s'il est du 
Corrége ; mais aussi la divinité^ la majesté, la 
noblesse ne saisiront pas le cœur dès le premier abord. 
Les yeux ne pourront s'en détacher , l'âme sera heu- 
reuse, et c'est par ce chemin qu'elle arrivera à s'aper- 
cevoir de la présence du Sauveur des kommes. » 

A part quelques affectations de paradoxe ou de 
profondeur énigmatique, ces traits d'observation péné- 
trante se remarquent souvent dans VHistoire de la 
Peinture en Italie, Il y a dans cet ouvrage inachevé 
plus d'enseignements sérieux pour un artiste qu'on n'en 
trouverait dans la collection complète des auteurs spé- 
ciaux. 

Je passe volontiers sur les petits chapitres de dix 
lignes imités de Montesquieu. Beyle se plaît à jeter au 
beau milieu de sa route une multitude de cailloux 
ronds, brillants et glissants : tant pis pour le lecteur 
ébloui qui trébuche à ces galets! S'il s'irrite des 
espiègleries de l'auteur, s'il s'avoue indignement mys- 
tifié, quel triomphe pour Cotonnet-ShlichtegroU-Sten- 

ï4 



I06 SENSATIONS d'uN JUR^. 

dhal! Quelle justification de ses hypocrisies, de ses 
restrictions mentales, de ses contradictions, de toutes 
ces jongleries de l'esprit destinées à donner le change 
sur le vrai caractère de ses sentiments! Cest alors 
qu'il se réjouira de s'être masqué, travesti et même 
tatoué. Passer pour un fou aux yeux des gens du Nord, 
être regardé par les demi-sots comme un méchant, un 
homme noir, voilà de ces victoires qu'il envie, qu'il 
recherche, et qu'il expie avec délices ! 

Après avoir mystifié les gens du Nord et les demi- 
sots, le spirituel Méridional se mystifiera lui-même, 
ou plutôt il se contredira sans le savoir avec une 
naïveté d'enfant terrible. Sa nature instinctive mise ea 
liberté déjouera les plus savants moulinets de sa batte 
d'Arlequin. 11 se passe alors en lui et hors de lui un 
phénomène psychologique, digne d'être analysé avec 
la plus vigilante pénétration. 

A la première page de ses écrits, Beyle se propose 
toujours d'obtenir la seule approbation de son âme 
fière, arbitre spontané, incorruptible, appliquant sans 
réflexion des lois improvisées. Peu à peif cependant, 
comme cette âme est infiniment sensible, c'est-à-dire 
inquiète et mobile, elle cherche au dehors une garantie 
de la sincérité de ses impressions. La voilà forcée de 
se quitter un moment, de respirer un air nouveau. 
Elle choisit, pour les consulter, des âmes sympathiques, 
c'est-à-dire faites à son image. Dès lors la vue s'étend 
autour d'elle, elle échange un regard, une parole, et 



STENDHAL. IO7 



le bon accueil qu'elle reçoit lui donne quelque assu- 
rance. Si pourtant elle vient à réfléchir : Que signifie, 
dira-t-elle, ce premier témoignage ? Consulter des juges 
de mon choix, n'est-ce point encore me consulter moi- 
même? Pour sortir de ce cercle vicieux, il n'y a qu'un 
moyen : s'élancer résolument hors de sa sphère, et 
s'adresser non point à des initiés, mais à tous ceux 
qui peuvent sentir et penser autrement que soi-même. 
Chez Beyle, l'écrivain de la première page est rare- 
ment celui de la dernière; quelquefois le ton change 
d'un bout de chapitre à l'autre; le monologue de sa 
pensée tourne brusquement au dialogue, et devient 
enfin un vrai discours prononcé devant une assemblée, 
devant le public. Négligez les a parte, lisez sans 
grand soin les scènes confidentielles, mais écoutez la 
parole libre et claire qui jaillit de l'âme ou du cœur, 
sans avoir été déjà affaiblie par le petit écho des vani- 
tés intimes. Celle-là instruit et charme, elle rapproche 
de l'écrivain par un attrait indépendant de toute arle- 
quinade. 

Dans ses études sur l'Italie, que le sujet soit un 
tableau, une statue, une basilique, un opéra, Beyle, 
par une simple boutade, jette quelquefois le lecteur 
dans les plus profondes réflexions ; il a tout à coup de 
ces éclairs de vision qui illuminent les arts l'un par 
l'autre. Que d'ingénieux aperçus dans VHistoire de la 
Peinture en Italie, où le raisonnement a par instants la 
malice du trait, la précision de la sentence et l'élasti- 



108 SENSATIONS d'UN JUR^. 

cité de Pélan ! Les Promenades dans Rome, et cet 
autre ouvrage du même genre : Rome, Naples et Flo- 
rence, révèlent aussi bien les mœurs italiennes que les 
plus délicates beautés des monuments italiens. 

En France comme en Italie, le voyageur Stendhal 
effleure les mœurs et les caractères d'un coup d'œil ra- 
pide et juste. Nulle prétention philosophique, scientifi- 
que, politique ou romanesque ne dépare ce livre de poste 
qui a pour titre : Mémoires d'un touriste. Le mar- 
chand de fer qui a pris pour secrétaire Stendhal ne 
tient pas à éblouir de son mérite les commis voyageurs 
dont la curiosité le poursuit en diligence ou en bateau. 
Nul ne peut s'écrier en le voyant ou l'écoutant : « C'est 
un membre de l'Institut, c'est un ambassadeur, c'est 
le plus fécond de nos romanciers. » 

Le marchand de fer est tout bonnement marchand 
de fer. Ses courses en zigzag embrassent à peu près 
toute la France. Mais on n'a point à craindre qu'il 
évite ou recherche par système les chemins battus. La 
routine classique et la routine romantique lui sont 
également odieuses. Il remplit son journal sans y son- 
ger, écrivant une page tout d'un trait, laissant tom- 
ber quatre mots entre deux grandes marges, et tou- 
jours sautant à pieds joints par-dessus les stations 
d'auteur ou d'artiste. 

Le livre de l'Amour est moins curieux que les Mé- 
moires d'un touriste. Les qualités de Beylc y sont 
moins dégagées de ses défauts. Des chapitres écourtés 



STENDHAL. lOp 



sans raison, des classifications de fantaisie, des défi- 
nitions trop alambiquées pour être tout à fait spiri- 
tuelles, aucun plan, nulle suite d'idées, des phrases 
qui ne se relient l'une à l'autre que par de nombreux 
sous-entendus et des réticences systématiques, voilà 
les principales imperfections de ce petit ouvrage oii la 
science du cœur groupe néanmoins de brillants calculs. 
Beyle compte quatre espèces d'amour : i° l'amour- 
passion (celui d'Héioïse pour Âbélard) ; a<* Tamour- 
goût (celui qui régnait à Paris vers 1760) ; 3° l'amour 
physique (à la chasse trouver une belle paysanne qui 
fuit dans les bois) ; 4° l'amour de vanité (l'immense 
majorité des hommes désire et a une femme à la mode, 
comme un joli cheval). Je ne conteste pas l'amour- 
passion, quoiqu'il soit fort rare dans une société démo- 
cratique où l'énergie du cœur est souvent dévorée par 
l'activité de l'esprit et le travail matériel ; mais où 
rencontrer aujourd'hui des échantillons de l'amour- 
goût , de cet amusement tout français entre les char- 
mants oisifs et les belles désœuvrées de l'aristocratie 
de Versailles? La révolution de 89 a coupé la tête à 
ce gentil Cupidon. Que représente maintenant le mot 
de galanterie? Un souvenir historique tout au plus. 
Quant à l'amour physique, il est plutôt du ressort des 
médecins que du domaine de l'observation philosophi- 
que. Je vois toujours avec dégoût la plume d'un écri- 
vain s'aiguiser en scalpel et faire de l'anatomie. Beyle 
a beaucoup étudié Cabanis, il l'a même trop étudié ; cela 



IIO SBNSATIONS d'uN JURE. 



se devine dans le livre de l'Amour, comme dans 
VHistoire de la Peinture en Italie, deux ouvrages où 
notre Milanais traite avec un peu de manie la question 
des tempéraments. L'exagération de cette tendance 
conduit à des résultats littéraires du genre de la Phy- 
siologie du Mariage ou de Madame Bovary, 

Sur ce délicat problème de l'amour, il n'y a point 
de simples équations du premier ou du second degré 
à établir , opération tout à fait primitive en algèbre 
galante. On entre de plain-pied dans l'analyse indé- 
terminée, dans les quantités imaginaires. Les solutions 
sont innombrables et le plus souvent approximatives. 
Ainsi donc, c'est en toute occasion une vaine tentative 
que de chercher' à réduire l'amour en science exacte. 
On y devient pédant si l'on s'obstine à formuler son 
expérience en lois mathématiques, et le pédantisme du 
fat est de toutes les affectations la plus insuppor- 
table. 

Un homme d'esprit se tire d'affaire par de l'esprit, 
quand il s'aperçoit à temps qu'il se donne des ridi- 
cules en adoptant la gravité scientifique. II appelle à 
son aide le paradoxe ; il invente des mots singuliers 
pour désigner des choses communes qui prennent aus- 
sitôt de l'éclat. Beyie ne se fait pas faute de ces artifices ; 
son excuse, c'est qu'il réussit à merveille dans cette lit- 
térature de convention où tant d'autres sont lourds et * 
plats. Quoi de plus joli, par exemple, que ce mot de 
cristallisation appliqué, par un heureux néologisme, 



STENDHAL. III 



au phénomène le plus mystérieux de la passion nais- 
sante ! « Laissez travailler la tête d'un amant pendant 
vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez : 
— Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les 
profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'ar- 
bre effeuillé par l'hiver ; deux ou trois mois après on 
le retire couvert de cristallisations brillantes ; les plus 
petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que 
la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de 
diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut plus 
reconnaître le rameau primitif... Ce que j'appelle cris- 
tallisation, c'est l'opération de l'esprit, qui tire de tout 
ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de 
nouvelles perfections... » 

Les amiâ des figures mythologiques, des feux et des 
flammes de tragédie ont ri comme des frileux de ce 
mot de cristallisation, qui semble offrir dans un état de 
congélation symétrique la plus ardente des impressions 
humaines. Riez, mais le mot est juste. On ne peut pas 
en dire autant de cette ingénieuse définition, souvent 
reproduite à cause de sa profondeur superficielle, si 
ces deux expressions peuvent se rapprocher sans vio- 
lence : « La beauté, c'est la promesse du bonheur, n 
J'en demande pardon à Beyle, le sentiment de la beauté 
n'est pas raisonneur à ce point. On dira : « Cette 
femme est belle, w sans songer directement au plaisir 
qu'elle donnerait, comme on admire un paysage semé 
de vignes et d'oliviers, sans songer à l'huile et au vin 



lia SENSATIONS D^UN JURE. 



que l'automne en fera jaillir. En résumé , quoique cet 
impertinent traité de VAmour soit fort agréable à lire, 
on aimera mieux la passion mobile et agissante dans 
les romans de Beyie que froide et desséchée dans une 
série de classifications qui exhalent le parfum de 
rherbier. 

Ici nous prenons congé de l'artiste, dont nous avons 
tâché d'expliquer les causeries sur la littérature et les 
arts, sur la France et l'Italie, et sur vingt autres sujets 
intéressants abordés tour à tour avec une verve incom- 
parable. 

Nous voici maintenant en présence de l'écrivain, du 
romancier, de l'admirable auteur qui a signé cette 
oeuvre de génie : la Chartreuse de Parme, Mais avant 
de quitter ce bizarre homme d'esprit qui va se trans- 
former, permettons-lui d'emprunter à M*** de Lespi- 
nasse l'apologie de ce qu'on appelle ses exagérationSy 
ses enthousiasmes, ses contradictions, ses disparates, 
ses,..f etc. Il y a dans la lettre de cette charmante 
femme du xviii* siècle, lettre contre-signée par Beyle 
dans sa Vie de Rossini, une fine et vive lumière qui se 
répand autour du caractère mystérieux dont nous 
avons cherché à éclairer les traits saillants. M"« de 
Lespi nasse établit une distinction subtile entre les gens 
exagérés et les gens outrés : « Tous les deux vont 
par delà le but; mais les uns s'y sont montés, tandis 
que les autres y ont été jetés, entraînés; les uns ont 
fait le chemin pas à pas, les autres ont sauté les 



STENDHAL. II3 



bornes sans s'en apercevoir. Enfin je trouve qu'il y a 
cette différence entre les gens exagérés et ceux qui 
sont outrés, qu'on évite les premiers et qu'on quitte 
les derniers , mais c'est à condition d'y revenir le len- 
demain ; car ce qu'on aime par-dessus tout, c'est à 
être aimé, et voilà l'avantage qu'on éprouve avec les 
gens passionnés : ils révoltent sans doute, souvent ils 
choquent, ils fatiguent; mais en les critiquant, en les 
condamnant, même en les haïssant, on les attire et on 
les recherche... » Est-ce M^^* de Lespinasse, est-ce 
Beyle qui parle ? C'est l'un et l'autre. L'amie passionnée 
de M. de Guibert tend le clair miroir où se reproduit, 
à côté de la sienne, la physionomie de cet homme 
outré qui révolte, qui choque, qui fatigue, qu'on hait 
peut-être, mais qu'on attire et qu'on recherche en le 
critiquant et le condamnant. 



« L'homme n'est pas libre de ne pas faire ce qui 
lui fait plus de plaisir que toutes les autres actions 
possibles. » 

Cette maxime de fataliste dirige et maîtrise Beyle 
dans ses œuvres d'imagination; il l'applique à ses 
personnages comme une pierre de touche qui trahit 
infailliblement les divers alliages du métal humain. 
Chaque être intelligent, sur cette terre, s*en va tous 
les matins à la chasse du bonheur. Les ruses et la 
force qu'il déploie dans cette chasse constituent le 



il4 SENSATIONS d'uN J U & É. 



seul intérêt de la vie réelle et Tunique attrait du roman. 

En littérature comme en philosophie, Beyle est 
donc un fils du xviii^ siècle. Il avoue d'ailleurs avec 
une fatuité néovoltairienne qu'il n'est point assez 
chrétien pour sentir certaines beautés de l'art moderne. 
Quoi de plus humain que le système d'Helvétius ! Cet 
honnête philosophe n'a eu qu'un tort, c'est de ne pas 
remplacer ce vilain terme, Vintérêty par ce joli mot 
le plaisir. 

Épicurien jusqu'à la sauvagerie raffinée, Beyle adore 
l'instinct et la passion absolue, cette fille implacable 
de l'instinct. Les plus attrayantes périodes de l'histoire 
de Fhumanité sont, à son avis, celles où la violente 
énergie des caractères, éclatant sans obstacle dans la 
confusion des mœurs publiques, réalise Pidéal des 
grands crimes et des grandes vertus. Comme la vo- 
lonté, faible encore, n'est que la servante du désir, 
aucun raisonnement ne saurait arrêter la brusque ex- 
pansion des penchants naturels qui jaillissent à flots 
comme une source bouillonnante. L'homme prend aisé- 
ment, à ces époques troublées, la fière apparence des 
héros. Mais, hélas ! voici la civilisation qui désavoue 
les passions héroïques. La volonté grandit et délibère: 
elle attaque l'instinct et parfois le renverse. L'homme 
se dégage du héros, et la conscience publique est dé- 
sormais représentée dans cet être social qui, forcé de 
mener ses passions au combat, emporte dans son cœur 
le plus mortel ennemi de son instinct personnel. Là 



STENDHAL. II5 



réside, concentré, tout le drame de la vie moderne. 
L'individu aux prises avec la société, voilà l'inévitable 
sujet que les réalités de ce siècle offrent aux roman- 
ciers. Lequel a raison des deux adversaires ? et quel 
est sur ce point le sentiment de Stendhal ? 

Juge et partie, comme chacun de nous, Stendhal a 
peut-être mieux étudié que personne les champions de 
Pinstinct personnel et les défenseurs de la société. 
Ceux-ci, pour la plupart, sont des êtres froids, mé- 
diocrement intelligents, médiocrement éclairés, des 
demi-vivants qui ne comprennent rien aux grands 
rêves des âmes d'élite. Ceux-là, noirs pessimistes, 
déclament avec fracas contre les impossibilités de la 
vie sociale, au sein de laquelle, disent-ils, les plaisirs 
réservés aux plus riches natures sont toujours confisqués 
par les plus sottes. Ils ont en main le remède univer- 
sel à tous les maux de l'humanité, pourvu que l'hu- 
manité les serve à genoux. Qu'on les laisse agir, et la 
théorie du bonheur absolu va recevoir une triomphante 
application. 

« Fi de vos systèmes ! dit Stendhal. Périssent les 
déclamateurs pour la masse d'ennui qu'ils traînent 
après eux ! Il ne s'agit point de prononcer emphati- 
quement des mots sonores : résumons les faits du 
procès; ce sont les faits qui parlent. Allons visiter le 
théâtre des meurtres accomplis, comptons les victimes 
et racontons leur histoire, sans phrase, en style du 
Code civil. » 



1 l6 SENSATIONS d'un JURÉ. 

Tel est précisément le but que poursuit dans ses 
œuvres d'imagination l'auteur de Rouge et Noir et de 
la Chartreuse de Parme. 

Avant ces deux romans, Beyie avait écrit : Armance, 
ou quelques scènes dans un salon de Paris en 1827. 
Ce livre n'est pas un chef-d'œuvre, tant s'en faut, 
mais il a le mérite de marquer le point de départ de 
Beyle et de faire comprendre la signification impor- 
tante des œuvres qui ont suivi. Octave de Malivert est 
le frère de Julien et de Fabrice. Ces trois victimes de 
la vie sociale, ces trois représentants de l'instinct, qui 
ne tombent pas pour un coup d'épingle comme Us 
risibles martyrs de certains romans humanitaires; ces 
âmes en proie appartiennent à une même famille : 
Octave tranche la difficulté suprême par le suicide, 
Julien par le meurtre, et Fabrice, trop cruellement 
frappé pour avoir l'énergie de tuer ou de mourir, 
laisse faire la souffrance, qui le gagne peu à peu 
comme un froid mortel. Après la blessure fatale, il 
voit le dénoûment s'avancer, il l'attend et baisse la 
tête au moment prévu. Pourquoi hâterait-il d'une 
seconde l'heure du sacrifice ? 

La conclusion de Beyle est bien plus humaine que 
ses prémisses. Ses idées, assez indécises d&ns Armanee 
jusqu'à la catastrophe finale, acquièrent dans Rouge 
et Noir un degré de résolution criminelle, et viennent 
enfin s'apaiser doucement dans les dernières pages de 
la Chartreuse, 



8TKNDHAL. Il/ 



Quand il publiait Armance^ en 1827, il avait pour 
son compte des projets de suicide, et cette circonstance 
explique pourquoi le héros de son premier roman, 
sans transition, presque sans motif, arrive à terminer 
son existence par un coup de pistolet. Rien dans le 
cours de Paction n'indique cette issue violente. Le 
caractère d'Octave, chrysalide imparfaite de celui de 
Julien, flotte dans le vague; il a quelque chose d'in- 
compréhensible pour qui n'a pas lu les dernières 
œuvres de l'auteur. Énergique par accès, il est presque 
constamment en butte aux plus sombres mélancolies. 
Raisonneur obscur, il découvre un prétexte d'apathie 
où le clair logicien verrait un stimulant à l'action. 
Beyle, évidemment, promène ce songeur à travers les 
brouillards qui l'environnent lui-même. Tout à coup, 
il arme un pistolet et fait son testament. II se contente 
d'ajouter un codicille pour Octave. L'auteur et son 
héros s'enferment ensemble pour mourir de la môme 
mort. Le pistolet part et ne tue que le héros : l'auteur 
nous reste, et c'est fort heureux vraiment ; car dans la 
tête qui avait conçu Octave, remuait déjà le germe de 
Julien et de Fabrice. 

Beyle se reprend à la vie pour la maudire. Il écrit 
Rouge et Noir, il invente le type infernal de Julien, 
et cette seule création justifierait le reproche de mé- 
chanceté qu'on a fait à Beyle, reproche qu'il semble 
s'adresser à lui-même dans les lignes suivantes : « Vous 
avez eu mille fois raison, écrit-il à l'un de ses amis; 



Il8 SENSATIONS d'un JURE. 

je m'étonne encore que l'on ne m'ait pas étranglé. Je 
m'étonne, mais sérieusement, d'avoir un ami qui 
veuille bien me souffrir. Je suis dominé par une furie; 
quand elle souffle, je me précipiterais dans un gouffre 
avec plaisir, avec délices, il faut le dire... Ne me 
répondez pas, car cela vous fatigue; mais laissez-moi 
vous écrire, cela m'adoucit l'âme... Je le sens vive- 
ment. L'étonnant, c'est qu'on me souffre. Quel malheur 
d'être différent des autres ! Ou je suis muet et com- 
mun, même sans grâce aucune, ou je me laisse aller 
au diable qui m'inspire et me porte, i» 

L'inspiration diabolique anime en effet cette singu- 
lière création de Julien; mais, entendons-nous, le 
démon i de Beyle n'est point un de ces vulgaires esprits 
de ténèbres qui jettent feu et flamme à tout propos, 
traînant de longues chaînes sur les dalles de quelque 



I. C'est ce démon que M. Taine, le critique-cyclope, n'a 
pas même entrevu avec l'oeil unique de sa fameuse méthode. 
Voyez cette étude curieuse où Stendhal est représenté sous 
les traits d'un homme du monde qui se comporte devant ses 
lecteurs comme dans un salouy qui croirait tomber au rang d'ac- 
teur si son geste ou sa voix trahissait une grande émotion inté- 
rieure. Ne dirait-on pas un d'Orsay ou un Brummel roman- 
cier ? Stendhal, au contraire, entre comme un démon dans 
l'âme de ses personnages : il parle par leur voix, et regarde 
par leurs yeux. On le reconnaît, par exemple, dans Julien, 
comme je ne sais plus quel personnage d'Edgar Poê reconnaît 
le regard de sa première femme dans les yeux de Métella. 



STENDHAL. IIp 



église maudite, et secouant avec des gestes furibonds 
une torche empestée. Il faut renoncer au merveilleux 
des fantasmagories. Nous sommes dans le monde réel, 
notre diable a pris forme humaine, et si complètement 
que je défie l'œil le plus pénétrant d'apercevoir le pied 
fourchu sous la botte vernie. Il ressemble à s'y mé- 
prendre à l'ange exterminateur de M. de Maistre. 
Tous deux, partis des extrémités les plus opposées, 
se rencontrent au pied d'un échafaud; tous deux 
reconnaissent le bourreau comme le seul magistrat 
logique de ce monde. 

Quelqu'un demandait à Beyle s'il s'était peint dans 
Julien; l'écrivain répondît : (( Oui, Julien c'est moi, » 
du même ton que dut prendre Byron quand il disait : 
« Je suis Child-Harold. » Il serait ridicule de chercher 
à prouver l'identité parfaite de l'auteur et d'un per- 
sonnage de roman sorti de son imagination. Ici pour- 
tant la ressemblance, sinon l'identité, saisit plus d'une 
fois l'esprit : la perpétuelle hypocrisie de Julien attentif 
à déguiser ses moindres impressions, le tour orgueil- 
leux de ses méfiances, les froids calculs de son intelli- 
gence opposés aux énergiques mouvements de son 
âme, tous ces traits se retrouvent chez Beyle et lui 
sont communs avec son héros. 

Voici la pensée tout entière de Rouge et Noir : Un 
jeune homme, le fils d'un paysan, est enlevé à sa mi- 
sérable sphère par un caprice du hasard. Il est sou- 
dainement jeté sur le grand chemin de la fortune au 



J20 SENSATIONS D'uN JURE. 

milieu d'un tourbillon de poussière qui lui cache ses 
compagnons de voyage. Peu à peu la poussière tombe, 
il se voit pressé de tous côtés par une foule avide qui 
le coudoie, qui le heurte, qui l'éclaboussé, et le pous- 
sera bientôt, s'il n'y prend garde, jusque dans la 
bourbe du fossé. Comment lutter, chétif et inconnu, 
avec la plupart de ces heureux voyageurs solidement 
montés sur un cheval de course ou mollement accou- 
dés sur les coussins de leur calèche ? Julien se fait 
petit et rusé. Il reçoit sans broncher humiliations, 
dédains et menaces. La violence de ses grands instincts 
est comprimée par une indéfectible volonté. Pour 
satisfaire ses désirs^ au lieu d'aller franchement au 
but, il suit avec une ténacité logique les mille détours 
de la ligne brisée. Sa conviction intime, c'est qu'un seul 
mouvement irréfléchi compromettrait à tout jamais les 
secrètes ambitions de son cceur, les folles espérances de 
sa tête ardente. A chaque heure, néanmoins, il joue son 
avenir sur un coup de dé. C'est une audace indomptable 
dans la conception de ses plans; mais quelle fermeté 
calme dans l'exécution! Le cerveau brûle et la main est 
de marbre. Il marche vers le précipice pour le franchir 
glorieusement ou s'y abîmer sans retour, avec un air 
de magnifique insouciance. On ne distingue le fond de 
sa pensée qu'après l'avoir vue. paraître dans une action 
d'éclat. Encore s'efforce-t-il souvent d'e£facer la trace 
de cette action, par crainte de livrer le secret de son 
âme. 



STENDHAL. 121 



Que de sophismes entasse ce malheureux dans le 
but de comprimer ses généreux élans ! Ne voit-il donc 
pas que cette jalousie de soi-même lui enlève le plus 
délicat parfum des joies de la vie ? Deux femmes ado- 
rables, l'une au cœur simple et irréfléchi comme celui 
d'une jeune fille, l'autre échauffant ses sentiments au 
feu d'une imagination exaltée, aiment tour à tour ce 
fourbe sublime. Ni les cris d'amour d'une âme en 
délire, ni les égarements d'un puissant esprit féminin 
qui cherche son maître, ne peuvent arracher à Julien 
cet empire de soi qui fait la repoussante grandeur 
de ce caractère. M™* de Rénal se jetterait d'elle- 
même dans les bras de son amant, si celui-ci avait la 
magnanimité de laisser quelque répit à cette vertu 
expirante. La pauvre femme n'aura pas même le mérite 
du sacrifice spontané de son honneur. Julien fera vio- 
lence à cette noble créature; il la ravira, prête à se 
donner : tout cela par une sorte de tyrannie superbe, 
et non par la témérité conquérante de la passion. Tel 
est le premier amour de ce jeune homme, fruit amer 
d'une volonté cruelle, appliquant un triple sceau sur 
les richesses enfouies d'une sensibilité plus qu'hu- 
maine. Le second surpasse encore le premier, tant 
Julien déploie de brutalité froide dans la poursuite de 
M^^« de La Mole ! Conquis tout d'abord par l'ori- 
ginalité d'esprit et les grâces royales de cette orgueil- 
leuse fille, il exerce bientôt sur elle une si grande 
fascination qu'il l'amène à renouveler celte scène 

i6 



laa SENSATIONS d'un juré. 



impossible et si vraie de la Phèdre de Racine, décla- 
rant son amour à Hippolyte. Un moment il est près 
de s'abandonner à cette nouvelle maîtresse. II se 
redresse tout à coup au premier retour de l'orgueil 
féminin, et M^^* de La Mole, habituée désormais à 
trembler devant une énigme vivante, accepte le rôle 
d'esclave comme M™* de Rénal. 

Julien touche à la réalisation de ses ambitions les 
plus hautes. M^^* de La Mole avoue à son père les 
relations indissolubles qui l'unissent au fils du paysan. 
Julien va*devenir le gendre du grand seigneur, lors- 
qu'une lettre arrachée par l'intrigue à M"** de Rénal, 
précipitée par ses remords dans une sombre dévo- 
tion, fait voir à M. de La Mole un misérable intri- 
gant dans l'homme adoré de sa fille. Dès que les 
plans de Julien sont compromis, ce héros de dissimu- 
lation perd la tête, et sa volonté toute-puissante, qui 
si longtemps était restée debout malgré les plus rudes 
assauts de l'instinct, tombe culbutée par une violence 
imprévue. Saisi d'une noire folie, Julien tire un coup 
de pistolet sur M"* de Rénal et va porter sa tête sur 
l'échafaud. 

Ce roman est terrible; on le lit avec une angoisse 
profonde jusqu'au dénoûment; on n'ose pas le relire, 
de peur d'y puiser de nouveau l'immense dégoût de 
la vie et de la mort, sentiment mille fois plus poignant 
que celui qui mène au suicide. L'effrayante pensée de 
l'ouvrage est développée avec une effrayante constance. 



STENDHAL. laj 



La sécheresse ardente des horizons, qui encadrent la 
scène où se joue cette dramatique partie de Rouge et 
Noir, ajoute encore à l'effet d'un grand nombre de 
situations passionnées, écrites avec une simplicité sou- 
veraine. Tous les personnages sont vrais. Le noble de 
province, M. de Rénal; le bourgeois de petite ville, 
M. Valenod; les trois abbés Friler, Pirard et Casta- 
nède; l'homme du monde, M. de Croisenois, et ce 
ministre in partibus, M. de La Mole, sont des phy- 
sionomies tracées par un maître. Je ne parle pas de 
M™* de Rénal et de M^* de La Mole; je craindrais de 
paraître emphatique dans mon admiration. On me 
permettra de ne pas discuter le plan de Rouge et 
Noir. Bien des événements me semblent inexplicables 
dans cette puissante conception; mais je les accepte 
sur la foi .du terrible logicien qui tient la plume. 

En abordant la Chartreuse de Parme, mon esprit 
se trouve plus à l'aise : car il n'est plus contraint de 
suivre l'auteur à travers une sorte de désert enflammé 
où l'air manque tout à fait à la respiration haletante. 
Le héros de ce beau livre, empreint d'une grandeur 
épique, entre dans la vie par la porte de l'illusion, que 
Beyle n'avait point ouverte à Julien. Il quitte l'Italie, 
|a tête remplie d'idées de liberté, d'amour et de gloire ; 
il part pour la France, où Napoléon vient de rentrer 
après le court exil de l'île d'Elbe. Les combats vont 
renaître, et l'enthousiasme pousse Fabrice dans la 
mêlée. Il assiste comme volontaire à la bataille de 



12^ SENSATIONS D^UN JURÉ. 

Waterloo. Son destin lui montre le côté réel de ces 
grandes journées héroïques , si magnifiquement éclai- 
rées dans les lointains de l'histoire , et qu'on ne peut 
voir de près que sous les rayons d'une lumière 
funèbre. 

Jamais la guerre moderne avec ses détails horribles 
n'avait été retracée par un pinceau plus vigoureux que 
celui de Beyie. La description de cette dernière lutte 
de l'Empire contre les armées de l'Europe se réduit, 
dans la Chartreuse de Parme, à un ensemble de petits 
faits saisissants, admirablement ordonnés. Nulles 
phrases : Beyle les déteste ; il n'est question ici ni de 
Napoléon, ni de Wellington, ni de Blûcher; l'œil n'a 
point à juger un tableau d'histoire composé par l'un 
de ces peintres de batailles qui lisent Quinte -Curce 
pour représenter les grands chocs des peuples modernes; 
Beyle ne quitte pas son héros et ne raconte que les 
faits entrevus par Fabrice. C'en est assez pour émou- 
voir le lecteur, et tourmenter son attention plus vive- 
ment que ne pourraient le faire les plus sanglants 
récits des épopées grecques et romaines. 

Après la chute de l'Empire, Fabrice revient en Italie. 
Là, il se résout au parti embrassé tout d'abord par 
Julien ; il revêt l'habit noir de l'abbé ; on lui a démon- 
tré qu'après son équipée , il n'a point d'autre carrière 
ouverte que celle de l'Église ; son ambition accepte ce 
pis-aller. Comme il est d'une famille noble, on lui 
donne bientôt les bas violets du monsignor; et, par la 



STENDHAL. 12$ 



protection de sa tante, la maîtresse da premier minis- 
tre de Parme, il ne tarde pas à devenir archevêque de 
cette petite capitale. Fabrice, entré dans les. ordres 
sans vocation, finit par se démettre de ses dignités 
ecclésiastiques et s'enseve]it]dans une chartreuse, où il 
s'éteint doucement vers les derniers beaux jours de la 
jeunesse. « 

Comment ce dénoùment arrive-t-il? Par une suite 
dMntrigues politiques et amoureuses, telles qu'en aurait 
pu imaginer un Machiavel romancier. Gina del Dongo, 
maîtresse du ministre Mosca, adore Fabrice, son neveu, 
tandis que celui-ci aime d'une passion infinie Clélia 
Conti , \fL fille d'un sot , chef de l'opposition à Parme. 
Toutes ces passions en guerre, les jeux tragiques de la 
politique et de Pamour amènent une série d'événements 
où l'intérêt grandit avec une formidable logique. La 
beauté de certaines scènes atteint au sublime. C'est 
toujours, d'ailleurs, l'instinct qui lutte et succombe. 
Les principaux personnages de l'action se consument 
dans les efforts désespérés que leur coûte la poursuite 
du bonheur. . 

Ce roman, nous l'avons déjà dit, est un chef-d'œu- 
vre : le génie seul peut réaliser une conception aussi 
simplement belle. Oui, le génie! Et si nous employons 
ce mot , dont notre époque a tant abusé , c'est qu'ici 
tout l'appelle et le justifie. Nous ne voyons pas, comme 
M. de Balzac, le portrait de Mctternich dans celui du 
ministre Mosca délia Rovère, ni Je profil superbe de 



126 SENSATIONS d'un JUR^. 



M"** de B... dans la physionomie de Gina fiel Dongo, 
duchesse Sanseverina ; mais cela ne nous empêche 
pas de partager , à l'égard de ces deux nobles créa- 
tions, tout l'enthousiasme de l'auteur de la Comédie 
humaine. « La duchesse, dit M. de Balzac (et M. de 
Balzac a raison) , est une de ces magnifiques statues 
qui font à la fois admirer l'art et maudire la nature, 
avare de pareils modèles. La Gina, quand vous aurez 
lu ce livre, restera devant vos yeux comme une statue 
sublime; ce ne sera ni la. Vénus de Milo ni la Vénus 
de Médicis, mais la Diane avec la volupté de Vénus, 
avec la suavité des vierges de Raphaël et le mouve- 
ment de la passion italienne. Corinne, sachez-le bien, 
est une ébauche misérable auprès de cette vivante et 
ravissante créature. Vous la trouverez grande, spiri- 
tuelle, passionnée, toujours vraie ; et cependant l'au- 
teur a soigneusement caché le côté sensuel. Il n'y a pas 
dans tout l'ouvrage un mot qui puisse faire penser aux 
voluptés de l'âme ni les inspirer. Quoique la duchesse, 
Mosca, Fabrice, le prince et son fils, Clélia ; quoique 
le livre et les personnages soient, de part et d'autre, 
la passion avec toutes ses fureurs; quoique ce soit 
l'Italie telle qu'elle est, avec sa finesse, sa dissimula- 
tion, sa ruse, son sang-froid, sa ténacité... la Char- 
treuse de Parme est plus chaste que le plus puritain 
des romans de Walter Scott... » 

Ce jugvîment de l'auteur à^Eugénie Grandet, publié 
dans une revue en 1840, est encore aujourd'hui d'une 



STENDHAL. 12/ 



vérité absolue. Nous n'ajouterons rien à cet bommage 
de pair à pair , et nous nous garderons bien aussi de 
nous étendre , après la Chartreuse et Rouge et Noir, 
sur les Nouvelles inédites de Stendhal qui sont restées 
malheureusement inachevées, et qui, telles qu'elles 
sont, font Teffet de belles ruines toutes neuves. Le 
temps a manqué à Stendhal pour mettre la dernière 
main à ces écrits incomplets. Sa correspondance peut 
seule nous fournir encore d'utiles indications sur son 
humeur et son génie. Elle se compose de deux cent 
soixante-douze pièces, comprenant un espace de trente- 
trois ans, du $ avril 1809 ^u 29 janvier 18^2. Grif- 
fonnées au vol de la plume et de la pensée, ces 
lettres sont de vérita'bles lettres timbrées des quatre 
coins de PEurope, de Smolensk, de Moscou, de 
Dresde, de Rome, de Milan, de Trieste, de Civita- 
Vecchia, de Paris. Aucune ruse académique ne vient 
donner à ces conversations aériennes un air d'imprévu 
calculé. On y voit des passages tout à fait énigmati- 
ques jetés à travers de longs développements très» 
clairs : espèce de ponts coupés sur un chemin à res- 
sauts qui franchit une suite de torrents. L'attention, 
déroutée ou surmenée, trébuche souvent aux embarras 
de la route; mais, en revanche, les points de vue 
intéressants ne manquent jamais; car la vie de Sten- 
dhal jalonnée par lui-même, sa vie intérieure surtout, 
s'y déploie franchement, avec les plis et les replis, les 
illuminations et les méfiances, les audaces réfléchies ei 



l-JiS ilENSATIONS d'un JURÉ. 

les peurs d'enfant, les assauts glorieux et les promptes 
retraites de cet être ombrageux qui raisonne, de ce 
tempérament passionné qui s^analyse, de cette âme 
d'action qui alambique ses pensées. 

L'inquiétude est au fond de cette vie, inutilement 
ballottée de l'Empire à la Restauration et de la Res- 
tauration à i8jo. Trop artiste pour être brutalement 
l'homme du fait, trop entraîné par le courant des faits 
pour se résigner à être simplement artiste, tourmenté 
d'ailleurs par ces horribles gênes d'argent, dont le plus 
sûr effet est d'asservir tout être supérieur à des êtres 
médiocres, Beyie a souffert plus qu'un autre de l'état 
actuel de la société en France, état de révolution et de 
transition, où la place n'est vraiment bonne que pour 
les conducteurs de voitures de déménagement. « Je ne 
suis pas roi, dit BeyIe dans une de ses lettres les plus 
charmantes, je ne suis pas chef de peuple, législa- 
teur , etc. ; je suis un petit citoyen fort obscur , fort 
peu fait pour influer sur les autres ; je cherche le plai- 
sir tous les jours, le bonheur quand je puis; j'aime la 
société, et je suis affligé de l'état de marasme et d'irri- 
tation où elle se trouve. N'est-il pas bien triste pour 
moi, qui n'ai qu'une journée à passer au salon, de le 
trouver justement occupé par les maçons qui le reblan- 
chissent , par les peintres qui me font fuir avec l'in- 
supportable odeur de leur vernis; enfin par les menui- 
siers, les plus bruyants de tous, qui remettent des 
chevilles au parquet à grands coups de marteau ? Tous 



STENDHAL. 129 



ces messieurs me jurent que sans leurs travaux le 
salon tomberait. — Hélas! messiejurs, que ne m'a-t-il 
été donné d'habiter le salon la veille du jour où vous 
y êtes entrés ! » 

Ajoutons ici, pour éclairer en plein cette âme inquiète 
qui tourne un moment à l'élégie, que si, par hasard, 
le maître du salon, s'adressant tout à coup à Beyie, 
lui eût dit : « Sois le directeur de ces maçons, de ces 
menuisiers et de ces peintres, » Beyle n'aurait plus 
songé un seul instant aux inconvénients de la truelle, 
du pinceau et du marteau ; il aurait bien vite reconnu 
qu'il y avait des réparations à faire au salon, des chan- 
gements à opérer dans la société ; car on n'est pas 
pour rien, comme il le dit de lui-même, un chien de 
libéral. 

On se tromperait étrangement si, en le voyant épris 
de musique et de beaux-arts pendant une longue 
période de sa vie, on s'imaginait que Stendhal n'a 
jamais songé à mettre la main aux affaires. Cette 
ambition, qui n'est venue à la plupart de nos hommes 
de lettres qu'après la satisfaction de l'ambition litté- 
raire, il l'a fortement éprouvée bien avant de pour- 
suivre la gloire d'écrivain. Sous l'Empire, il aurait 
volontiers été préfet; sous la Restauration, député; 
sous Louis-Philippe, ministre. Oui, il se sentait de 
taille à manier les hommes, et de sa part, nous 
l'avouons, une telle prétention nous paraît tout aussi 
raisonnable qu'elle le serait chez un avocat célèbre ou 

17 



130 SENSATIONS d'un JURE. 



chez un gros manufacturier. Comme Loève-Veimar, 
qui rêva aussi de portefeuille rouge, Beyle finit par 
abriter ses déconvenues dans un petit poste de la 
diplomatie commerciale, il devint consul à Civita- 
Vecchia. C'est là que, dans ses heures de résignation 
et de mélancolie, profondément ennuyé de la grande 
comédie universelle, il tombait par mépris dans une 
sorte d'égoïsme épicurien. « Je ne suis point, écrivait-il, 
de ces philosophes qui, lorsqu'il fait une grande pluie 
le soir d'un jour étouffant du mois de juin, s'affligent 
de la pluie parce qu'elle fait du mal aux biens de la 
terre et, par exemple, à la floraison des vignes. La 
pluie, ce soir-là, me semble charmante, parce qu'elle 
détend les nerfs, rafraîchit l'air et enfin me donne du 
bonheur. Je quitterai peut-être le monde demain : je 
ne boirai pas de ce vin dont la fleur embaume les 
collines de la Côte-d'Or. » 

La mort ne l'épouvantait pas, il la regardait seule- 
ment, ainsi que l'explique son ami Mérimée, comme 
une chose sale et triste. Dans la campagne de Moscou, 
il l'avait vue plusieurs fois face à face, et quand, à la 
suite de nos armées, il entrait dans les capitales de 
l'Europe le pistolet au poing, la sensation du danger 
ne faisait que donner plus de saveur aux impressions 
de sa vie active. Beyle aurait dû naître au xvi* sijcle, 
dans une de ces républiques italiennes où le jeu de 
l'énergie personnelle tenait tant de place dans la bataille 
des passions privées ou publiques. La sécurité plate 



STENDHAL. Ijl 



d'une civilisation régulière le mettait trop vivement 
aux prises avec lui-même. Il s'ennuyait de ne pou- 
voir se jeter, hors de soi, sur quelque proie bril- 
lante et mobile. De là ses premiers abattements à la 
chute de l'empire, et sa fuite à Milan, où il croyait 
ressaisir, où il ressaisit en effet quelques traces de la 
vie instinctive et violente, telle qu'on la menait dans 
l'ancienne Italie municipale. A Milan, en plein xix^ siè- 
cle, les passions se déployaient encore par explosions 
soudaines qui ravissaient Stendhal. Après avoir mar- 
tyrisé un ministre détesté à coups de parapluie, les 
Milanais, retombés sous le )oug de la domination 
autrichienne, cherchaient avec emportement d'autres 
émotions que celles de la place publique. Ils s'exal- 
taient et se battaient pour une jeune chanteuse, pour un 
nouveau compositeur, pour un simple mime de ballet, 
La correspondance de Beyle, en ce temps-là, est toute 
pleine de détails sur les favoris que l'enthousiasme 
milanais élève ou précipite, au théâtre de la Scala. Les 
détonations fantasques de cet enthousiasme l'enivrent ; 
il accompagne joyeusement ces effrénés dans leur 
chasse éternelle au plaisir. 

Assis dans la loge de monsignor Lodovico de Brame, 
côte à côte avec lord Byron, l'admirateur passionné 
d'Elena Vigano pensait et vivait en Milanais. Sur les 
boulevards de Paris, chez M. Colomb, son parent, 
chez M"** V. A.., ou chez son ami Mérimée, l'ancien 
protégé de Daru pensait et vivait en Parisien, bien 



132 SENSATIONS D 'u N JURÉ. 

qu'il n'eût pas tout à fait perdu J'iiabitude de la gri- 
mace italienne.] 

Quoique fort occupé de littérature, Beyie n'eut 
jamais à Paris beaucoup de relations avec les hommes 
de lettres. Peu s'en fallut pourtant qu'il ne devînt 
journaliste. Il répondit à je ne sais plus quelle propo- 
sition la boutade suivante : 

«... Comme on ne lit «plus que les journaux, un 
honnête homme peut écrire dans un journal : cela me 
convient donc. . Quel est le degré d'absurdité et de 
mensonge exigé par le rédacteur en chef? C'est là la 
question. Comme on Huit toujours par être connu, 
s'il faut être ridicule ou mentir trop fort, je n'en suis 
pas... M 

Avec une humeur si accommodante, on n'écrit dans 
un journal qu'à la condition d'en être rédacteur en 
chef. C'est à quoi Stendhal pensa un instant lorsqu'il 
fit le plan de VAristarque, ou Indicateur universel 
des livres à lire, qui devait contenir des extraits et 
des résumés de tous les ouvrages remarquables qui 
paraîtraient en Europe, en Amérique et aux Indes. 

Ce projet de journal purement critique demeura 
toujours à l'état de projet; mais en parcourant dans 
la Correspondance les nombreuses lettres adressées à 
M. X..., à Londres, qui sont de véritables comptes 
rendus de livres, on peut deviner parfaitement quel 
aurait été l'esprit de VAristarque. 

Les lettres critiques de Stendhal font la guerre à deux 



STENDHAL. 1)3 



modes' littéraires qui durent encore : le style empha- 
tique et le style scintillant, qu'il appelle style impé- 
rieux. Voici ce qu'il dit de ce dernier : « Encore 
aujourd'hui le style impérieux, qui réveille le lecteur 
malgré lui, est charmant, et même nécessaire pour un 
article de journal; il fait lire trois pages avec un 
plaisir vif, mais il fatigue à la dixième. C'est un valet 
chargé d'une commission, et qui, au lieu de rapporter 
nettement ce dont son maître l'a chargé, veut être 
aimable et jette de l'obscurité sur ce qu'il doit dire. » 

N'est-ce pas comme emphatique ou impérieux que 
Beyle condamne M. Victor Hugo à ses débuts? 
« M. Hugo a un talent dans le genre de Young, 
l'auteur des Nig^ht's Thouffhts;i\est toujours exagéré 
à froid... On ne peut nier, au surplus, qu'il ne sache 
fort bien faire les vers français; malheureusement il 
est somnifère. » M. Guizot, l'homme au talent jaune, 
est aussi un emphatique; « il se croit du génie et n'a 
que de l'esprit. » Ce sont là les opinions de Stendhal, 
à qui nous en laissons toute la responsabilité. Nous 
citerons encore ce qu'il écrit à M. Mérimée sur 
M. Mérimée, et à M. Sainte-Beuve sur M. Sainte-Beuve: 

« Je serais trop sévère, dit-il à M. Mérimée, pour 
votre style, que je trouve un peu portier... Vous avez 
peur d'être long... cela sent le goût vaudevillique 
de 1829... Souvent vous ne me scmblez pas assez 
délicatement tendre. Or, il faut cela dans un roman 
pour me toucher. » 



134 SENSATIONS D*UN JURE. 

« Je VOUS crois appelé, monsieur, écrivait-il à 
M. Sainte-Beuve, aux plus grandes destinées littéraires ; 
mais je trouve encore un peu d'affectation dans vos 
vers. Je voudrais qu'ils ressemblassent davantage à 
ceux de La Fontaine... Pourquoi révéler des choses 
intimes ? Pourquoi dcë noms ? Cela a l'air d'une roue- 
rie, d'un puff. Voilà, monsieur, ma pensée et toute ma 
pensée. Je crois qu*on parlera de vous en 1890; mais 
vous ferez mieux que les Consolations, quelque chose 
de p\M% fort et de plus pur, » 

Ce qui serait curieux et ce qui manque dans cette 
correspondance, ce serait l'opinion de Stendhal en 184JO 
sur ces mêmes écrivains, Hugo, Guizot, Mérimée, 
Sainte-Beuve, etc., qu'il jugeait si lestement de 1820 
à i8jo. 

Après ces lettres critiques, il y aurait encore à exa- 
miner quelques lettres d'une autre sorte, écrites par le 
libéral k M. le baron de B..., ultra. Elles nous con- 
duiraient, si nous voulions les analyser, à des discus- 
sions inopportunes. Remarquons seul^ent que, par 
une exception singulière, Beyle était le seul libéral 
qui fût romantique, ou le seul romantique qui fût 
libéral. S'il tenait à Shakspeare plus qu'à Racine, c'est 
que le nom de Shakspeare signifiait liberté. Mais 
Racine^ à son avis, avait été romantique en son temps, 
car il avait écrit selon le goût et les mœurs de la cour 
de Versailles, c'est-à-dire de ses contemporains. Écrire 
selon le goût et les mœurs de la société où l'on vit, 



STENDHAL. 1)5 



tel est le romantisme de Beyle. Par cette définition, il 
se rapproche beaucoup plus de Mercier que de Victor 
Hugo et de son école. Mercier, en effet, longtemps 
avant les romantiques de la Restauration, avait demandé 
que la société de 1789 eût une littérature différente de 
celle que la société de Louis XIV avait produite. Lui 
aussi avait déclaré comme Beyle que les prosateurs 
étaient nos vrais poêles, et flétri les littérateurs clas- 
siques du sobriquet d'hommes de collège , expression 
que Stendhal répète avec passion, sans en indiquer 
l'origine. Seulement Mercier adorait le style d'Atala, 
qui donnait des crispations nerveuses à l'auteur de 
Rouge et Noir. Il prêchait en outre, avec une sorte 
de rage, la doctrine du néologisme, et, plutôt que de 
tomber dans ce travers, Stendhal aurait accepté, 
comme pis-aller, la formule de Lamartine : « Roman- 
tique dans la pensée, classique dans l'expression. » 

Les dernières de ses lettres, écrites de Civita-Vecchia, 
sont profondément attristantes. Beyle languit et s'en- 
nuie en Italie. La place de consul ne lui donne que 
des embarras ; il désirerait être nommé professeur des 
beaux-arts à Paris ; il quitterait son poste s'il avait 
quatre mille francs de rente; il le quitterait encore, 
s'il en avait deux mille, pour aller habiter un cin- 
quième étage rue Richepanse et travailler en repos, le 
soir, entre deux bougies. Presque à la dernière page 
du second volume, on lit ce mot prophétique : « Je 
trouve qu'il n'y a pas de ridicule à mourir dans la 



Ij6 SENSATIONS d'un JURE. 

rue quand on ne le fait pa$ exprès. » C'est dans la 
rue qu'il mourut, à quelques mois de là, d'une mort 
terrible et subite, qui n'avait en effet rien de ridicule. 
Mérimée, son ami et son biographe, remarque qu'il 
eut la fin de César, repeniinam, inopinatamque. Il est 
bon d'ajouter, pour que cette comparaison ne réveille 
pas le nom de Brutus, que Stendhal fut foudroyé par 
une attaque d'apoplexie. 

Je ramène les yeux, en terminant, sur le portrait 
physique de Stendhal. Ce portrait me saisit et me 
parle : il m'affirme criîment la. méchante sagacité du 
puissant satirique, comme la tête de Balzac, avec ses 
prunelles miroitantes, ses narines ouvertes, ses lèvres 
épanouies, annonce la joyeuse expansion d'un peintre 
désintéressé de la fourmilière humaine. Jamais deux 
natures ne furent plus dissemblables que celles-ci'. Au 
milieu de ses plus ténébreuses inventions, Balzac garde 
toujours le large sourire d'un optimiste amoureux de 
la vie; à travers les fantaisies les plus comiques de 
Stendhal, on devine l'âme pessimiste, blessée par le 
spectacle du monde social, une âme chimérique et 
romanesque, une âme tragique! Pour la postérité, 
l'auteur des Parents pauvres sera le bon Balzac, tan- 
dis que l'auteur de Rouge et Noir, malgré sa profonde 
tendresse, sera, je le crains, le cruel Stendhal. 




THIERS ET MIGNET 




HiERs et Mignet, Mignet et Thiers! 
Deux Siamois de Provence qui ont eu 
pendant un demi-siècle la singulière fa- 
culté de rester distincts en restant unis. 
Ils sont venus ensemble, bras dessus 
bras dessous, de leur bonne ville d'Aix, le plus petit 
marchant en avant, avec des bottes de sept lieues , et 
disant crânement à son grand frère : 

c( Cache-toi derrière moi, et n'aie pas peurl Alexis, 
Paris est à nous, c'est Adolphe qui t'en donne sa 
parole. » 

Ils deviennent tous deux journalistes , tous deux car- 
bonari, tous deux historiens. Adolphe marchant sans 
cesse, et Alexis ne demandant qu'à s'asseoir. Sur ces 
entrefaites , M. de Polignac lance les ordonnances 
contre la presse, afin que les journalistes trouvent 

tS 



138 SENSATIONS d'un JURE. 

enfin l'occasion de devenir ministres. Adolphe monte 
sar les épaules d'Alexis pour signer, avec Nestor 
Roqueplan, cette fameuse protestation qui fit tant rire 
M, de Polignac et qui amena la chute de Charles X, 
Ce jour- là Thiers et Roqueplan , Roqueplan et Mignet 
jouèrent sérieusement leurs têtes provençales; mais le 
soleil de Juillet était si beau ! 

Je me suis toujours figuré que la Révolution de 
1830 avait été successivement gaie. Les combattants 
étaient jeunes ; il y avait, dans les rues, des Suisses et 
la garde royale, la poudre sentait bon : les femmes 
étaient aux fenêtres ! On se battait sous leurs yeux en 
chantant et en riant. L» Dieu des bonnes gens, inventé 
par Béranger dans une goguette, semblait sourire lui- 
même, du haut des buttes Montmartre, à l'École poly- 
technique, à la garde nationale et à nos aimables fau- 
bouriens. Une véritable révolution d'été ! Après la 
bataille, on pouvait s'en aller manger une matelote au 
bord de Peau. 

M. Mignet, dit-on, croquait des cerises à Montmo- 
rency, en compagnie de M. Thiers, pendant qu'on se 
battait dans les rues de Paris. Oh ! les bonnes cerises 
de juillet 1830 ! M. Mignet et M. Thiers n'en ont 
jamais mangé de meilleures. 

On sait ce que devint M. Thiers après le triomphe 
des libéraux, et, dès ce temps-là, on avait pris l'habi- 
tude, toutes les fois qu'on voyait M. Thiers, de se 
demander avec anxiété : — Où est donc M. Mignet? 



THIERS ET MICNET. IJÇ 

Oh ! M. Mignet n'était pas bien loin , allez ! II se 
tenait à portée de la voix, et tandis que M. Thiers 
montait à la tribune, franchissait le $euil d'un minis- 
tère, gravissait le perron des Tuileries, il ne guettait, 
lui, qu'une bonne occasion de s'établir sans combat 
dans une sityation indépendante. 

Dès quMl eut à son habit la palme verte, et à son 
cou la cravate rouge de commandeur, il ne lui man- 
qua plus, pour être heureux, que de devenir secrétaire 
perpétuel, comme M. Villemain. 

Immortel à l'Académie française, Perpétuel à l'Aca- 
démie des sciences morales, voilà M. Mignet à l'abri 
de toutes les tempêtes de ce monde. Mais les tempêtes 
de son ami Thiers l'intéressent et l'inquiètent toujours. 
Il est reparti, le petit grand homme, sur cette vieille 
et glorieuse carcasse navale qu'on appelle encore à Ver- 
sailles le navire de l'État. Mignet le suit en pleine 
mer avec la plus belle longue-vue de son confrère Le 
Verrier; et quand le ciel devient noir, quand les 
vagues chevauchent l'une sur l'autre jusqu'au ciel, il 
faut voir quelles angoisses ! Mignet, qui n'est pas 
dévot, se ressouvient de Notre-Dame de la Garde , la 
compatriote de son ami Thiers : « Bonne Notre-Dame, 
priez pour nous ; sainte bonne Vierge, sauvez-nous ! » 
Oh ! soyez tranquille, le hardi petit Thiers se sauvera 
bien lui-même, et, avec lui, cette noble métaphore 
flottante, le glorieux navire de l'Etat. 

A mesure qu'il vieillit, ce damné petit homme gran- 



I^O SENSATIONS d'uN JURE. 

dit. Chaque révolution, au lieu de le submerger, 
l'élève. Quel chemin il a fait, depuis son départ de 
Marseille ! Lui, simple avocat, il est devenu un grand 
journaliste, un historien illustre, un orateur merveil- 
leux, un premier ministre , et le voilà maintenant pré- 
sident de la République française. 

II délivre son pays, en proie à ces deux fléaux, la 
guerre «étrangère et la guerre civile. Plus d'insurrection 
et plus d'invasion : c'est la paix au dedans et au 
dehors. 

u Allons , sois Washington maintenant , et même 
Cromwell, s'il le faut. 

— Je ferai la République française ou je tomberai. » 
Ni Cromwell, ni Washington ! Il tombe président, 

et se relève député. C'est égal, ses ennemis tremblent 
devant lui, et la France entière l'admire, autant pour 
les services qu'il a rendus que pour les talents qu'il a 
déployés. 

« Montons au Capitole ! s'écrie Mignet radieux, en 
le serrant dans ses bras. 

— Non, je reste à Versailles, » dit malignement 
l'ex-président. 

Ami incomparable, Mignet n'a jamais envié un seul 
instant la fortune politique et la renommée européenne 
de M Thiers. D'ailleurs, si M. Thiers a été puissant, 
et même tout-puissant, M Mignet, lui, a été beau et 
même fort beau. 

Oui, de l'aveu de tous ses contemporains, M. Mignet, 



THIBRS ET MIGNET. 14! 

qui date de 1796, a été, non pas un des princes char- 
mants, mais un des bourgeois adorables du règne 
constitutionnel de Louis-Philippe. 

Bourgeois adorable et adoré ! Une princesse ita- 
lienne, une vraie princesse. M"'* de Belgiojoso, exilée 
de son pays vers 1830 pour ses opinions politiques, a 
fait avec lui, rue Montparnasse, quantité d'omelettes 
presque champêtres. C'était le bourgeois provençal 
qui cassait et battait les œufs, c'était la princesse 
italienne qui tenait la queue de la poêle. Ces omelettes 
à deux ont été assez souvent mangées à trois, et la 
troisième, fourchette les a toujours trouvées succu- 
lentes. 

Rue Montparnasse, et plus tard à Port-Marly, la 
troisième fourchette a plus d'une fois changé de nom. 
Elle s'est appelée tour à tour Alfred de Musset, Victor 
de Laprade, le pianiste Dœhler, dont s'est tant moqué 
Henri Heine. La fourchette-Laprade et la fourchette- 
Dœhler, n'ont jamais taché la nappe de la princesse ; 
mais un soir, le dîner fut troublé par Alfred de Musset, 
qui agita sa fourchette comme un trident, et blessa la 
princesse au visage. Ce coup de fourchette a laissé 
une trace dans les œuvres du poète ; nous avons tous 
lu cette belle pièce Sur une Morte qui finit ainsi : 

Elle est morte, et n'* point vécu, 
Elle fftisait semblant de vivre. 
De. ses mains est tombé le livre 
Dans lequel elle n'a rien lu. 



I42 SENSATIONS d'uN 3V RÉ. 

Alfred de Musset est mort, et sa Morte ne cherche 
plus à revivre, dans les splendides villas du lac 
Majeur, tandis que François-Auguste-Âlexis Mignet 
presque octogénaire, passe encore, la jambe tendue, 
sur le quai Malaquais. Immortel, vous dis-je, et per- 
pétuel ! 

Vous verrez qu'il aura le temps de terminer son 
Histoire de la Ré/orme, avant que M. Thiers n'ait 
terminé son Histoire de la gravure, et l'histoire de sa 
présidence. L'aimable M. Mignet, j'en suis sûr, ne 
s'embarquera pour l'autre monde qu'après avoir mis 
en voiture tous ses contemporains, sans^ excepter 
M. Thiers. II prendra tranquillement le train de 
minuit quarante, le train des spectacles, comme s'il 
allait passer le dimanche à Pontoise, chez une vieille 
amie du bon Dieu. 

Homme heureux, voici ton épitaphe anticipée : 

« Ci-gît un historien de cabinet qui ne porta jamais 
sa barbe entière, et n'écrivit jamais qu'en lunettes. 
Avec lui disparaît le genre de la notice académique, 
comme s'est éteinte avec M. Mole la tradition d'un 
autre genre littéraire bien regrettable, ce genre si 
français, le billet du matin ! » 

A qui me reprocherait le ton léger de cet article, je 
répondrais sans le moindre embarras : Est-ce que 
vous croyez qu'il m'eût été difficile de faire une étude 
carrée sur ces deux têtes académiques ? Ce qu'il m'a 
plu de voir et de peindre en ces hommes illustres 



THIERS ET MIGNET. I43 

c'est (qu'on me passe Pexpression) une paire d'amis. 
Les renommées, politiques ou littéraires, ont leurs 
variations, d'âge en âge. Honneur, en définitive, à ces 
grandes amitiés dans ces hautes situations ! 







M. OU M8^^ DUPANLOUP 




AUT-iL l'appeler Monseigneur ou Mon- 
sieur? Est-ce un prélaf, est-ce un dé- 
puté? Est-ce un journaliste^ est-ce un 
évêque ? 
On n'a jamais dit Monseigneur Veuillot, 
ni Sa Grandeur Chesnelong. Tout le monde compren- 
dra mes perplexités : faut-il l'appeler Monsieur ou 
Monseigneur ? 

Journaliste et même pamphlétaire, évêque et député, 
gallican et romain, Monsieur ou Monseigneur Dupan- 
loup (Félix- Antoine-Philibert) est un peu tout cela 
depuis un demi-siècle, successivement ou simultané- 
ment, selon le lieu et le milieu, selon les révolutions 
et les réactions, et surtout selon sa belle humeur 
guerroyante, qui est celle d'un vrai soldat. 

Étrange soldat, cependant, avec sa capote violette, 
et sa croix en verrouil, et sa crosse en chassepot ! 

On distingue en lui plusieurs personnages d'âge 
différent, condamnés à vivre ensemble, et qui ne se 

'9 



1^6 SENSATIONS d'UN JURÉ, 

font pas trop bonne mine. Il y a, d'un côté, l'ex-con- 
fessenr du duc de Bordeaux^ et, de l'autre, Pex-caté- 
chîste des princes d'Orléans; il y aie confrère à l'Aca- 
démie française du matérialiste Tissot, et le transfuge 
de rÂcad;:'mie, depuis l'élection du positiviste Littré; 
il y a le gallican d'avant le concile, et le quasi-romain 
d'après, l'ancien professeur de Sorbonne, et peut-être 
le futur cardinal ; il y a encore le prédicateur d'Orléans, 
le journaliste de Paris, et l'orateur politique de Ver- 
sailles; il y a enfin un faux vieillard de soixante-douze 
ans, et un jeune homme colère de vingt ans. Entre 
des hommes si divers, je cherche vainement un lien, 
un modîis vivendi, une espèce d'accord siamois. Au 
repos, ils semblent unis; à l'heure de la bataille, 
rupture. Plus de caractère : un tempérament ! 

C'est sans doute monsieur Dupaoloup qui s'élance, 
et c'est probablement Monseigneur Dupanloup qui 
recule. Allons, la logique le veut ; nous pourrons dire, 
à notre gré,~ Monsieur ou Monseigneur. 

Bien qu'il soit né en Savoie, quelle /ur/a francese 
a montrée M. Dupanloup! Rappelez-vous avec quel 
emportement il attaquait jadis Voltaire et M. Veuil- 
lot, M. Veuillot et M. About, le journal le Siècle et 
M. Veuillot. 

Voltaire ne répliquait pas... un buste! S'il y a 
d'ailleura en France quelqu'un qui ait plus d'esprit 
que Voltaire^ ce n'est certes pas M. Dupanloup tout 
seul, qui, évidemment, a moins d'esprit que tout le 



M. ou m6'' dupanloup. 147 

monde. En plus d'une rencontre, hélas! M. Dupan- 
loup a été tout seul rudement assaHliparle Siècle, par 
M. Âbout et par M. Veuillot, sous le buste même du 
grand railleur qui dominait le combat de son diabo- 
lique sourire. 

« Que vouliez- vous qu*il fît contre trois?... Qu'il 
mourût?? » 

Bah! sa crosse en béquille, il rentrait de Paris à 
Orléans un peu déconfit, il est vrai, mais ne songeant 
déjà qu'aux moyens d'en sortir : car il ne fait pas de 
longs séjours dans son bercail, le bon pasteur, qui a 
)uré d'y rapporter, vivante ou morte, la brebis égarée, 
Veuillot. 

Et la résidence, Monseigneur? 

Oh! la résidence! Comment oserait-on parler de 
résidence à un pasteur itinérant, à ce prélat éperonné, 
qui s'intitule lui-même l'évêque de Jeanne Darc? 
MS' Dupanloup, sachez-le bien , renouvelle et pour- 
suit la mission de la Pucelle; et s'il fait de brusques 
sorties, c'est pour dégager le chemin de Reims, où, 
comme au temps de la Pucelle, doit être historique- 
ment sacré le roi. 

N'a-t-il pas écrit l'an passé au comte de Chambord, 
pour lui offrir la couronne ? 

« Apportez-moi la bannière de Jeanne Darc,^» a 
répondu l'héritier des Bourbons. 

Comme si la Pucelle d'Orléans n'avait jamais 
arboré d'autre drapeau que celui des princes d'Or- 



148 SENSATIONS d'un JURE. 

léans, MK' Dupanloup, ami de Chesnelong, s'est mi» 
à déployer les trois couleurs. 

On connaît la fin de l'histoire, elle- est encore toute 
fraîche. Qui a été courroucé? Le comte de Cham- 
bord. Qui a été penaud? MS' Dupanloup. Mais il 
ne l'a pas été longtemps, je vous le garantis. Avant 
les dernières vacances, je l'ai vu triomphant sur son 
siège, à l'Assemblée. C'était, dans la droite et dans 
l'extrême droite, à qui recueillerait un ds ses mots, à« 
qui surprendrait un de ses regards ou de ses gestes, 
à qui intercepterait subtilement une de ses poignées 
de main. Les vieillards le considéraient d'un œil 
attendri, comme s'il eût été l'image de leur dernière 
jeunesse, et lui, tout plein de flamme dans sa conver- 
sation, les joues empourprées et le front rad'cux sous 
ses cheveux blancs, il étincelait, il éclatait, ÏY bouil- 
lonnait, il débordait. Le volcan sous la neige est un 
vieux trope qu'il faut avoir le courage d'employer, si 
Ton veut peindre M. Dupanloup sur son banc, à 
l'Assemblée nationale, pérorant et gesticulant au milieu 
d'un groupe de députés quelques minutes avant l'ou- 
verture des séances. Ces conversations sont des érup- 
tions. 

Au premier coup de sonnette, tout s'éteint. 
« Messieurs, la séance est ouverte! » 
Cherchez le groupe Dupanloup, il s'est dissipé. 
Cherchez M. Dupanloup lui-même: il s'est éclipsé. Les 
siances de la Chambre le fatiguent, il n'y assiste 



M. ou Mf^' DUPANLOUP. I4P 

presque jamais. Où va donc M. Dupanloup, quand i! 
sort de la Chambre? Et pourquoi s'est-il fait nommer 
député d'Orléans? 

Si la première question doit rester une éftigme, la 
seconde peut être mise sur le tapis sans la plus légère 
indiscrétion. 

Sous Louis -Philippe comme sous Napoléon III, 
après le 24 février comme après le 4 septembre, 
■M^' Dupanloup, nous devons le reconnaître, a tou- 
jours combattu pour la liberté de l'enseignement, 
c'est-à-dire pour le droit divin de l'Église, pour le 
droit exclusif du clergé à l'enseignement universel. 

« Ite et docete... allei et enseigne:^! » Quel est 
le texte de loi qui puisse être mis en balance avec 
un verset du Nouveau Testament? Il y a parole 
d'Évangile : l'État enseignant, l'État usurpateur n'a 
qu'à sMncliner et à abdiquer... Telle était, je le répète, 
depuis trente ou quarante ans, la seule façon dont 
MS' Dupanloup comprenait la liberté de ^instruction 
à tous les degrés. Mais survint le 4 Septembre, et 
M. Jules Simon reprit tout à coup le portefeuille des 
Guizot, des Cousin, des Villemain. Avec lui, l'ensei- 
gnement laïque entrait au ministère. Quel danger 
pour la théorie évangélique de la liberté d'enseigne- 
ment! « Ite et docete! » cria une voix intérieure à 
l'apôtre de cette théorie. « Allez aux élections, et 
posez votre candidature à l'Assemblée nationale! » 
Ce fut pour lutter à la tribune contre M. Jules Si- 



I$0 SENSATIONS d'uN JU&é. 

mon que MS' Dupanloup se fit nommer député dans 
sa bonne ville d'Orléans. 

Malheureusement pour les prédicateurs, la tribune 
politique ne ressemble pas à la chaire sacrée. Vous 
imaginez-vous Bossuet au Corps législatif, ou Fénélon 
à Versailles, demandant la parole à M. Buffet? Si 
j'explique pourquoi Fénelon et Bossuet auraient été de 
mauvais orateurs politiques, on ne sera pas surpris 
que, même pour ses amis de la droite, MS' Dupan- 
loup n'ait pas la valeur oratoire d'un Jules Simon, 
d'un Gambetta, voire d'un Batbie ou d'un Raotil Duval. 

Supposez donc Bossuet député de Meaux, ou Féne- 
lon élu à Cambrai; Bossuet légitimiste et ultra-con- 
servateur, Fénelon orléaniste et conservateur libéral ! 
Ils sortent tous deux de la réunion des Réservoirs, 
et voici l'évêque de Meaux qui paraît à la tribune. 
Murmures de la gauche et de l'extrême gauche. 

A l'extrême droite : Chu.t, chut! 

A LA DROITE ET AU CENTRE DROIT : SllCDCe, 

silence ! 

Le Président: Messieurs, je réclame pour l'ora- 
teur une attention religieuse. Sachons tous respecter une 
des gloires de l'épiscopat français. 

Cris a gauche: Il a approuvé les dragonnades! 
Il a conseillé la révocation de l'édit de Nantes... Il a 
encensé la royauté absolue... Bossuet croise les bras, 
impatient et menaçant, 

A l'extrême droite : Parlez, parlez! 



M. OU Mfif DUPANtOUP. 151 

Les murmures continuent, les interpellations s'en- 
tre-choquent, la sonnette du président fait des appels 
désespérés à la concorde et à la paix. Un chevau- 
léger se lève, et désignant la gauche : « Un pareil 
tumulte est un scandale; oui^ je le répète, ce tumulte 
est scandaleux, ce tapage est indécent. » 

Une voix de stentor, a l'extrême 
gauche: Il n'y a d'indécent que vous, entendez- 
vous? 

Cependant l'évêque de Meaux, profitant d'un mo- 
ment de calme, s'écrie tout à coup : « Messieurs, 
la France se meurt, la France est morte ! » 

Et voilà la tempête qui recommence au milieu d'un 
véritable chaos. 

« Parlez pour M*"« Henriette d'Angleterre., , La 
France ne s'appelle pas Henriette... Si, sit... non, 
non!... assez, assez... Je demande la parole... Des- 
cendez, descendez... Poursuivez, Monseigneur!... 
Monsieur le Président, rappelez l'orateur à l'ordre : 
M. Bossuet insulte la France. » 

FéNE£ON, de sa placé: Si l'Assemblée veut bien 
le permettre, je lui expliquerai fort aisément le véri- 
table sens d'une parole malheureuse... Ce que voulait 
dire M. de Meaux, c'est... 

Bossuet, d'un ton hautain : Je remercie bien 
sincèrement M. de Cambrai, dont j'apprécie tout le 
zèle, et dont je redoute l'esprit. Mais je ne puis que 
m'opposer à tout commentaire de sa part, si conci- 



15a SENSATIONS D'un JURE 

liant et si ingénieux qu'il puisse être. Ce que ie vou- 
lais dire, je l'ai dit. Maintenant, que mes amis me 
permettent d'ajouter un seul mot. Je me retire d'une 
Assemblée où un ministre de Jésus-Christ n'est pas 
écouté avec les sentiments' de respect qu'il est habitué 
à rencontrer dans toute assembl.^e de chrétiens. 

Un inconnu : Nous ne sommes pas dans une 
église 1 

Bossu ET, reprenant : Je dépose entre les mains 
de M. le président ma démission de député. J'engage 
M. de Cambrai à déposer aussi la sienne. 

FéNELON : Permettez, Monseigneur, permettez! 
Cris : A la tribune, à la tribune! 
FÉNBLON, d'un ton insinuant : Je ne demande 
pas mieux. Monsieur le président, veuillez m'accorder 
la parole. 

M . Buffet, après avoir agité la sonnette: Mon- 
seigneur de Cambrai, vous avez la parole, et je suis 
convaincu que l'Assemblée tout entière vous écoutera 
avec la déférence qui vous est due. 

Une voix : Pas de privilège! Ici, nous sommes 
tous députés au même titre et par conséquent tous 
égaux. 

Une autre voix: C'est vrai, c'est vrai! Nous 

ne devons à M. de Fénelon que la déférence que 

nous nous devons les uns aux autres comme collègues : 

rien de plus, rien de moins. 

FÉNELON, reposant le verre d'eau sucrée qu*il 



M. OU mS' oupanloup. i$3 

vient de porter à ses lèvres : Je ne réclame pas 
autre chose... 

La même voix : A la bonne heure! 

FÉNBLON, avec onction : Mes frères... 

L'interrupteur inconnu : Dites donc 
Messieurs; encore une fois, nous ne sommes pas dans 
une église 

FéNBitON, souriant: Messieurs... puisque je 
vous blesse en vous appelant mes frères.,. 

Cris: Non, non... Si, si! pas d'épigramme dou- 
cereuse ! 

F é N B L G N : . . . Messieurs , je regrette que le véné- 
rable évêque de Meaux ait déjà quitté cette enceinte. 
Il aurait approuvé, j'en suis sûr, en m'écoutant, les 
paroles de conciliation contre lesquelles sa dignité 
offensée a cru devoir protester d'avance. 

A l'extrême droite : Il a bien fait. 

FéNELON : Je ne le crois pas. A sa place, je 
n'aurais pas hésité à développer, à expliquer une ex- 
pression malheureuse qui a blessé le patriotisme, un 
peu ombrageux sans doute, de quelques-uns de nos 
collègues... 

Un autre interrupteur: Nousnesommes 
pas aussi ombrageux que le suppose M. de Fénelon. 
M. Bossuet a dit : « La France se meurt, la France 
est morte. » Ce qu'il fallait dire, en face de nos 
ennemis, c'est que la France se relève, c'est que la 
France ne meurt pas ! 

20 



I$4 SENSATIONS O'UN JURÉ. 

— Bravo, bravo! 

FéNBLON : Ce qu'il a voulu dire, messieurs, j'en 
suis persuadé , c'est que la France se mourait, c'est 
que la France était morte, si la République... 

Interruptions: Âhinous y voilà... C'est tou- 
jours la même chanson... Vous voulez la monarchie, 
vous aussi... Il a raison... La République nous tue... 
C'est vous, au contraire, qui perdez la France... A 
Frohsdorf! Â Frohsdorf! 

FéNELON, suppliant : ... Messieurs, messieurs.... 

Nouvelles interruptions : Assez, assez!... 
Ce que veut M. de Fénelon , c'est ce que demande 
M. Bossuet... Descendez, descendez... La clôture, la 
clôture!... Imitez M. Bossuet : donnez votre démis- 
sion... Oui, oui... Non, non.. A Cambrai, à Cam- 
brai!... 

F^NBLON, tristement : Puisque je ne puis réus- 
sir à me faire entendre, je suis bien obligé de suivre 
le conseil qu'on me donne. Monsieur le président, 
j'imite M. de Meaux, je dépose sur le bureau ma dé- 
mission de député. 

Si MS' Dupanloup lit par hasard cette séance ima- 
ginaire, il comprendra peut-être qu'il aurait dû, lui 
aussi, résigner depuis longtemps son mandat. 

Sans doute, il n'a pas encore eu sa séance ora- 
geuse ; mais c'est parce qu'il n'a pas défié la tempête, 
c'est parce qu'il monte très-rarement à la tribune, et 
que, lorsqu'il y paraît, c'est pour y tenir des propos 



M. OU mS' dufanloup. 155 

insignifiants ou puérils, avec l'attitude d'un homme 
violent tout effarouché. 

Il prêche à la tribune, et même il y prêchote. Ses 
discours ronflants ou menus sont des amplifications 
d'église ou des commérages de sacristie. Tantôt il re- 
fait pompeusement Fhistoire du lion de Florence, et 
compare l'armée française au Minotaure; tantôt il 
plaisante ses dévotes et donne des bons points à ses 
curés, quand il ne laisse pas tomber de singulières 
phrases, comme les suivantes que j'ai recueillies tex- 
tuellement : « Nous avons eu à Orléans, sous l'Empire, 
un régiment de voltigeurs de la garde. Ah ! ces braves 
jeunes gens nous ont donné bien des consolations 1 » 

C'est le cas de répéter, avec quelque développe- 
ment, une interruption de ma séance imaginaire : 

« Nous ne sommes pas dans une église ! » 

A l'église, monsieur Dupanloup, vous parlez tout 
seul à des fidèles^ sans avoir à craindre ni réfutation 
ni interruptions. Vous répondre serait une impiété; 
vous répliquer, un sacrilège. Au moindre bruit, vous 
vous arrêtez et vous semblez dire à l'assistance : 
tt Vous manquez de respect à la parole de Dieu. » 

A l'église, monsieur Dupanloup, vous n'avez d'au- 
tres tempêtes qu'un enfant qui pleure, une femme qui 
tousse, un chien qui jappe, une porte qui s'ouvre, 
une chaise qui grince, un vieillard qui ronfle, une 
mouche qui vole. 

Qu'auriez-vous dit, avant d'être député, si, de la 



1^6 SENSATIONS D'uN JURé. 

chaire où retentissait votre voix de prédicateur, vous 
aviez entendu tout à coup sous les voûtes de la ca- 
thédrale de violentes exclamations comme celles-ci : 
« Ah! Ah! Ah! Oh! Oh! Oh! Ce n'est pas vrai. Je 
demande la parole. Assez, assez! Aux voix! La clô- 
ture! V 

Et qu'auriez-vous fait si l'un de vos auditeurs, 
s'élançant de sa place, était venu soudainement vous 
couper la parole et vous disputer la chaire? 

Le R. P. Lacordaire, un grand prédicateur celui-là, 
eut un. jour comme vous la fantaisie de devenir un 
orateur politique. Il échoua tout de suite et se retira. 
Pourquoi restez-vous? 





LE R. P. LACORDAIRE. 



'MU 




'ai entendu Lacordaire à Notre-Dame, je 
l'ai vu à la tribune du Palais-Bourbon; 
je l'ai retrouvé plus tard, debout sur 
un tertre, la tête nue au grand soleil^ 
prêchant l'Évangile à des millions de 
Méridionaux, campés sur les dicombres d'un vieux 

couvent. 

* 

Ses discours et ses écrits, je les connais tous, depuis 
la fameuse lettre où il annonçait sa conversion, jusqu'à 
sa correspondance avec M"** Swetchine. 

Quoiqu'il ne soit, à vrai dire, ni un théologien, ni 
un moraliste, ni un philosophe, ni un homme politique, 
ni un écrivain, avec son imagination riche et mobile, 
sa raison combattue par sa foi, sa soumission à la règle 
et son amour de la liberté, ses fuites soudaines vers 
la solitude et ses brusques retours vers la vie sonore 
et active, c'est bien un caractère et un type de notre 
t mps : l'enfant de l'Église est aussi un enfant du siècle! 

Dépaysé dans le siècle, dépaysé dans l'Église, on a 



I$8 SENSATIONS D'UN JURE. 

pu le prendre pour un second Lamennais^ pour un 
nouveau Savonarole, pour un démocrate chrétien. 
Avant tout, cet artiste et ce poète en capuchon, ce 
libéral de 1830 présentant le crucifix à la République' 
de 1848, est et demeure Lacordaire, c'est-à-dire le 
plus brillant représentant du romantisme catholique, 
apostolique et monastique. 



LE R. P. LACOROHIRB. 1 59 



Ea lisant Chateaubriand et Joseph de Maistre, en 
récitant Lamartine, en écoutant Lamennais, Henri 
Lacordaire, prêtre-orateur, comprit sans effort la néces- 
sité de renouveler l'éloquence chrétienne. Qu'avait-il 
à faire de la rhétorique épuisée des prédicateurs clas- 
siques? Il fallait parler en chaire une langue hardie, 
imagée, pittoresque, agressive; car il fallait s'adresser 
aux lecteurs du Génie du Christianisme, aux enthou- 
siastes des Méditations, à ces disciples du terrible 
auteur du livre du Pape qui sentaient déjà vibrer le 
souffle révolutionnaire des Paroles d'un croyant, à 
ces artistes épris de Tart gothique, sur la parole de 
Walter Scott et de Victor Hugo, qui avaient entendu 
rebondir, dans les querelles de parti, l'impertinente et 
fameuse apostrophe de Paul-Louis Courier : « Quel 
est le confesseur de M. de Chateaubriand? » 

La génération nouvelle avait dépouillé le vieil 
homme du xviii® siècle : il passait dans l'air comme 
un pressentiment de rénovation universelle, un fré- 
missement généreux des esprits que chacun inter- 
prétait selon ses espérances. Les libéraux étaient entraî- 
nés à une révolution, les romantiques marchaient à la 



l60 8BN8ATIONS D'uN JURÉ. 



conquête d'un nouveau monde, les âmes o'cligieuses 
entrevoyaient, à travers le prisme de la politique et de 
la 4>oé8ie, un miraculeux épanouissement de la foi dans 
la société prochaine. 

Emporté comme la génération tout entière de i8jo, 
Henri Lacordaire n'était pas homme à reculer devant 
une révolution : il recula devant un schisme; et d^s 
lors commencèrent les inévitables contradictions de sa 
destinée, fidèlement reproduites par les contradictions 
de ses pensées, de ses écrits, de ses paroles, de toute 
sa vie religieuse et civile, oratoire et publique. Une 
anecdote, qui date de sa jeunesse^ met dans une vive 
lumière l'élément d'imagination qui explique ces con- 
tradictions par une fatalité personnelle de l'esprit aussi 
bien que par les influences générales de l'époque. Dans 
un collège royal de Paris, Henri Lacordaire fut invité 
un jour par l'aumônier à remplir dans une suite de 
conférences le rôle d'avocat du diable. On sait en quoi 
consiste ce rôle. Celui qui en est chargé doit adresser 
un certain nombre d'objections au prédicateur. Il est 
bien convenu que l'orateur du bon Dieu doit toujours 
terrasser l'orateur diabolique. Lacor.daire, dominé par 
son rôle, fit triompher le diable, mais, feignant tout 
à coup d'être foudroyé par la grflce, les yeux en pleurs, 
il s'écria : Credo quia absurduml 

Les évêques de France, gardiens de la tradition 
monarchique, religieuse et littéraire, soupçonnèrent 
longtemps en lui comme un levain d'hérésie. Le fond 



LE R. P. LACOROAIRB. l6l 



et la forme de ces étranges sermons, qui ressemblent 
si peu aux vieux sermonnaires, le ton général de ces 
rapides entretiens où retentissent toutes les tempêtes 
du dehors, les libertés que prenait souverainement cet 
enfant du siècle dans le giron de TÉglise, tout effarou- 
chait leur ombrageuse responsabilité, tout alarmait la 
pudeur de leur triple orthodoxie. Henri Lacordaire, 
en qui palpita^^ Tâme d'un de ces saints audacieux qui, 
d'époque en époque, transformèrent l'apologétique 
chrétienne, Henri Lacordairc, avec ses grands rêves 
d'éloquence indépendante et militante, avec ses aspira- 
tions au rôle d'un Tertullien ou d'un Origène ; lui qui, 
en un autre temps, aurait interpellé un Pape avec la 
franchise d'un Sidoine Apollinaire ou d'un saint Ber- 
nard ; lui, dont les visées n'allaient pas à moins qu'à 
montrer aux incrédules de sa génération un Père de 
l'Églis: contemporaine ; Henri Lacordaire, se sentant 
menacé dans ses fonctions de tribun sacré par les aver- 
tissements et les censures de l'autorité ecclésiastique, 
alla tout à coup s*enfouir dans un couvent d'où il sor- 
tit en habit de frère prêcheur, avec la torche enflam- 
mée du fondateur de son ordre. Très-sincèrement et 
très-angéliquement, le jeune prêtre, dès qu'il fut moine^ 
crut avoir conquis pour sa parole la liberté de l'esprit 
prophétique et apostolique. 

Ce qui est certain, c'est que, sous ce gothique habit 
dont s'accommodait fort bien son romantisme et dont 
la foule romantique était frappée, le génie oratoire de 



21 



l6a SENSATIONS d'UN JURé. 



Lacordaire se développa sans crainte, avec l'élan d'une 
source qui, d'abord captive dans les profondeurs d'une 
grotte, jaillit à l'air libre et réfléchit les clartés du 
ciel. L'abbé Lacordaire avait disparu : l'Église et le 
siècle avaient devant eux leur enfant sublime, avec sa 
figure définitive et son véritable nom, désormais con- 
sacré : le Révérend Père Henri-Dominique Lacordaire. 

Parler à son siècle pour l'Église, parler à l'Église 
pour son siècle, telle a été la préoccupation constante 
du nouvel apologiste chrétien. Quelquefois il a eu le 
bonheur, grftce à son éloquence^ sympathique, de rap- 
procher un instant ces deux puissances, mais il n'a 
jamais réussi à les concilier hors de lui, n'ayant jamais 
pu les concilier en lui. 

Lacordaire était-il donc un de ces amants platoni- 
ques du passé, chevaleresques et burlesques rêveurs, 
dont la vue est sans cesse blessée par le spectacle des 
réalités présentes? 

Non, non, quoi qu'il en eiît, l'orateur de Notre-Dame 
était souvent ramené par ses plus franches sympathies 
vers l'esprit irrésistible des temps nouveaux, il rendait 
à la société actuell une éclatante justice, il sympathisait 
sans arrière-pensée avec les progrès de la science et du 
génie modernes. «Abrégez l'espace, s'écriait-il alors dans 
un élan de généreuse exaltation, diminuez les mers, tirez 
de la nature ses derniers secrets, afin qu'un jour la vé- 
rité ne soit pas arrêtée par les fleuves et les monts. » 

Il est vrai que l'année d'après on pouvait l'entendre 



LE R. P. LACORDAIRF. 163 

se contredire avec la même éloquence : « O montagnes 
inaccessibles, disait-il, neiges éternelles, sables brû- 
lants, marais empestés, climats destructeurs, nous 
espérons en vous, vous nous protégerez contre les 
forts de ce monde, vous ne permettrez pas à la chimie 
de prévaloir contre la nature! n Et il fulminait contre 
ses contemporains les plus menaçantes prédictions : 
« Jouissez de l'unité perdue, du plaisir de commencer 
et de finir en vous, du bonheur de rire de vos pères 
et d'être moqués de vos enfants, de n'avoir en commun 
que le doute et l'anarchie... Jouissez-en, messieurs! » 
Mais ces anarchiques contemporains avaient la conso- 
lation, un peu plus tard, d'admirer sans réserve le 
même orateur, lorsqu'il célébrait les miracles de valeur 
des armées républicaines, lorsqu'il glorifiait les succès 
du premier consul, lorsqu'il s'écriait enfin, avec la plus 
illogique sincérité : « Je suis citoyen des temps à 
venir! » Ce qui n'empêchait pas le citoyen très-sin- 
cère des temps à venir de regretter bien sincèrement 
ce qu'il appelait la monarchie chrétienne. 

Qu'entendait-il par ces mots singuliers? Il inven- 
tait, au mépris de l'histoire, une légende romantique 
où il mettait en présence deux personnages : le peuple 
et le roi. 

Le roi, disait-il, est sorti des entrailles de la so- 
ciété par une venue et une croissance naturelle, comm e 
le chêne sort du germe qui se développe avec le 
temps. Rien de brusque, rien de violent dans son 



1(^4 SENSATIONS d'un JURé. 

avènement. La vénération se joint à l'obéissance pour 
faire du chef chrétien un père autant qu'un magis- 
trat. Le roi a foi dans le peuple, et le peuple dans 
\î roi. Des effusions réciproques mettent l'un et l'au- 
tre en communion perpétuelle. Si le roi se trompe, 
le peuple pardonne au roi, comme un enfant à son 
père, et quand le.roi meurt, il confie les rejetons de 
la race royale à ce bon peuple si fidèle, et le peuple, 
les voyant petits et sans force, les garde en attendant 
d'être gardé par eux. 

Certes, voilà une liaison fort touchante entre un 
monarque et ses sujets; mais à quelle époque et dans 
quel pays s'est produit un tel phénomène? La monar- 
chie chrétienne, d'après Lacordaire, se serait pro- 
longée en France jusque sous le règne de Louis XIV, 
et même, à certains égards, jusqu'à la Révolution 
française. Or, parmi les rois très-chrétiens, quel est 
le type du monarque chrétien? Serait-ce Clovis, se- 
rait-ce Pépin, serait-ce Charlemagne, serait-ce saint 
Louis? Je ne vois sous leurs règnes, pleins de vio- 
lences, de guerres et de révoltes, rien qui me rap- 
pelle « la croissance du chêne, sortant du germe et 
se développant avec le temps. » Une dynastie succède 
toujours à l'autre au prix de massacres et de tonsures. 
Les enfants du roi sont si bien gardés par le peuple, 
qu'ils ont à choisir uniquement entre le dokre et la 
tombe. Mille souverains, mille tyrans se hiérarchisent 
entre le peuple et le roi. Que fait le roi pour le peu- 



LE R. P. LACORDAIRE. l6$ 

pie? Un miracle à époque fixe : il gaérit lesécrouelles! 
Saint Louis rend la justice sans doute sous le fameux 
arbre de Vincennes. Combien de malheureux pourtant 
ont-ils pu recourir à ce tribunal paternel ? A côté de 
la justice du roi^ n'y avait-il pas la justice haute^ 
basse et moyenne des seigneurs? 

L'inventeur de la monarchie chrétienne rapportait 
trois anecdotes, pour montrer en quoi ce gouverne- 
ment paternel différait du pouvoir antique et du pou- 
voir moderne. 

Première anecdote. — Devant Louis XIV, à Ver- 
sailles, quelqu'un parlait du shah de Perse et de l'exé- 
cution quMl avait faite des grands de son royaume. Le 
roi dit : « Voilà ce qui s'appelle régner! — Oui, sire, 
répliqua le duc d'Estrées, qui avait été ambassadeur 
en Perse, mais j'en ai vu étrangler trois dans ma vie. » 

Seconde anecdote. — Sous Louis XV, un ministre 
est disgracié. « Où est la cour? demande le roi, 
voyant ses salons déserts. ^ Â Chanteloup, où s'est 
retiré le ministre... » 

Troisième anecdote. — Le roi Louis XVI, dans un 
voyage en Normandie, voit une paysanne s'approcher 
de» lui et demander à lui baiser la main. « Et pour- 
quoi pas la joue? » répond le monarque. 

Telle était dans la monarchie chrétienne, concluait 
Lacordalre, la familiarité du grand et du pauvre. 

Que signifient une réponse hardie faite par un 
grand seigneur ou un homme du peuple à Louis XIV 



l66 SENSATIONS D*UN JURE. 

OU à Louis XV, et cet innocent baiser appliqué par 
Louis XVI sur la joue d'une paysanne? Si b roi était 
de mauvaise humeur, il ne souffrait pas de réplique ; 
si la paysanne était laide, le roi ne l'embrassait pas. 
Je ne devine guère, je Pavoue, en quoi ces petits faits 
peuvent caractériser exclusivement la monarchie chré- 
tienne. Un roi païen aurait très-bien pu, dans des 
circonstances identiques, se conduire à la façon du 
monarque chrétien. 

A travers cet ingénieux roman, je cherche la véri- 
table pensée du R. P. Lacordaire. Il aura voulu sans 
doute prouver que la doctrine catholique avait allégé 
le joug du despotisme pendant le moyen âge. 

Mais à quoi bon réfuter les paradoxes philosophi- 
ques ou historiques du R. P. Lacordaire? Quand on a 
examiné de près ces rêveries d'artiste, il demeure bien 
avéré, selon la remarque d'un malicieux oratorien de 
la rue du Regard, que, pour tout ce qui touche à la 
logique et à la philosophie, à l'histoire ou à l'esthéti- 
que, la tête du R. P. Lacordaire était au moins aussi 
faible que celle de Victor Hugo. En dépit des préten- 
tions de l'un ou de l'autre à la gloire du penseur, tous 
deux sont uniquement de grandes organisations d'ar- 
tiste, celui-ci dans le domaine de la poésie, celui-là 
dans le domaine de l'éloquence. 



LE R. P. LACORDAIRB. 167 



II 



Il ne faut pas lire le R. P. Lacordaire : il fallait 
l'entendre ! A la tribune sacrée^ je ne dis pas à la tri- 
bune politique, c'était vraiment un orateur; non pas 
un orateur préparé, mais un orateur de vocation et 
d'entrailles, de parole et de pantomime, un orateur 
involontaire, un orateur-né. 

La jeunesse l'aimait, parce qu'elle se plaît toujours 
à être maîtrisée, pourvu qu'on la soumette par quel- 
que surprise hardie, et qu'on lui commande au nom 
de la poésie et de la liberté. Devant elle, Lacordaire 
jouait volontiers au jeune capitaine : il se plantait, 
selon son expression, à la tête d'un régiment d'idées, 
pour ordonner le ^/e à droite et le file à gauche, 

Se9 défilés, je m'en souviens avec émotion, étaient 
souvent pleins d'éclat. Même lues après des années, 
pour qui les a entendues autrefois, certaines parties 
de ses discours ressemblent aux plus brillantes* revues 
du Champ de Mars. Les tambours battent, les clairons 
sonnent , épées et cuirasses reluisent au soleil ; et 
tandis que les cavalcades ébranlent les cœurs, une 
brise sonore déroule à grands plis les étendards. 

Je retrouve dans mes papiers les fragments d'une 



i68 SENSATIONS d'un juaé. 

lettre que j'écrivais^ en sortant de Notre-Dame, à un 
de raes amis^ jeune séminariste qui rêvait de Lacor- 
daire en province. On me permettra de reproduire 
ces fragments, à titre d'impression de jeunesse. L'im- 
pression me semble exacte, malgré sa couleur méta- 
phorique : 

«... Tu me demandes, cher abbé, si j'ai en- 
tendu Lacordaire. Je l'ai entendu et vu : c'est-à-dire 
que j'ai ressenti vivement dans mon âme le contre- 
coup d'une grande âme "ardente qui bouillonne et dé- 
borde. Son regard est une flèche, sa voix un éclair, 
son éloquence un orage des tropiques. C'est à croire 
que le chemin de Damas coupe la grande nef de 
Notre-Dame... Je ferme les yeux pour ne rien per- 
dre de mon émotion et te la transmettre tout en- 
tière... 

Le voilà replié sur lui-même, les bras croisés, 
disparaissant presque sous le pavillon de la chaire. 
Sa physionomie est dans l'ombre, son organe voilé. 
Je sens pourtant que je suis de plain-pied avec lui, 
au même degré de température morale, si bien que je 
devinerais et que je réciterais la suite de son discours, 
dans le cas où il manquerait d'haleine... 

« . . Aujourd'hui, la source de l'improvisation 
coule harmonieusement, mais goutte à goutte, comme 
si elle allait s'épuiser... Tout à coup, je ne sais quelle 
baguette magique frappe le rocher : l'eau vive jaillit 
à flots avec un poétique murmure. Cette parole voilée 



LE R. P. LACORDAIRB. Kip 

a repris une xlarté blessante, cette physionomie éteinte 
sort de l'ombre, toute lumineuse; l'orateur se trans- 
figure, il est éloquent à tort et à travers. Les bras 
étendus, le corps penché en avant, de manière à bra- 
ver toutes les lois physiques, il demeure suspendu 
dans sa chaire comme par miracle, et développe dans 
une sorte d'hymne ou de cantique les grandes, les 
pures vérités de l'Évangile... C'est en ce moment 
qu'il est sublime; c'est en ce moment qu'il trouve 
ses belles phras.s de tempête, impétueuses comme 
la mer, retentissantes et chaudes, et soudainement 
terminées par un grand mot, qui est un cri de 
l'âme... / 

« Veux-tu que je te donne le mouvement et Técho 
d'un de ces grands flots d'éloquence? J'ai retenu pour 
toi les paroles suivantes : .N'y a-t-il donc . aucune 
doctrine qui soit assez divine, assez humaine pour 
fonder l'unité des esprits? Ah ! faites silence! J'entends 
au loin et tout proche, du sein de ces murailles, du 
fond des siècles et des générations, j'entends des voix 
qui n'en font qu'une, la voix des enfants, des vierges, 
des jeunes hommes, des vieillards, des artistes, des 
poëtes, des philosophes; la voix des princes et des 
nations, la voix du temps et de l'espace, la voix pro- 
fonde et musicale de l'unité!... Je l'entends! Elle 
chante le cantique de la seule société des esprits qui 
soit ici-bas ; elle redit, sans avoir jamais cessé, cette 
parole, la seule stable et la seule consolante : Credo 

22 



170 SENSATIONS d'un JURÉ. 

in unam, sanctam, catholicam, apostolicam eccle- 
siam Credo, j'y crois! 

« Ainsi étendues sur ce froid papier, ces rapides 
périodes n'échapperaient pas, tu le sens, à une analyse 
sévère. Mais il fallait les voir voler, éclater, tout ani- 
mées du souffle de l'enthousiasme religieux, et tantôt 
soutenues, tantôt coupées par un geste énergique. On 
admirait à plein cœur, on était ravi» La tête renver- 
sée et tournée vers la voûte, les bras serrés sur la 
poitrine, Lacordaire prononçait ce mot final, Credo, 
comme un Polyeucte du xix* siècle!... » 

£n relisant aujourd'hui ces lignes, écrites airec tout 
l'abandon de la jeunesse, je trouve que mon Polyeucte 
en habit blanc aurait très-bien pu s'appeler (que 
saint Dominique me pardonne!) le Révérend Père 
Talma ! 




0: 




ALFRED DE VIGNY 




BTTB noble figure d'hier reste ane vraie 
figure d'aujourd'hui : car elle a reçu, 
toute jeune, un rayon d'immortalité. Je 
parle du poète vivant qui s'appelle Alfred 
de Vigny, et non pas de l'auteur drama- 
tique et du romancier qui portèrent un certain temps 
le même nom. 

Il y a quatorze ou quinze ans, je croisais assez 
souvent vers quatre heures, sur le pont des Arts, un 
singulier promeneur vêtu d'un habit bleu et coiffé 
d'un chapeau noir hardiment cambré sur une tête 
fine qui rappelait à la fois le cheval et l'oiseau. Ve- 
nait-il du côté du Louvre ou du côté de l'Institut? Je 
l'ignore. Il allait de droite et de gauche, entraîné ou 
plutôt tyrannisé par un petit chien blanc, qu'il tenait en 
laisse, et qu'il suivait docilement dans ses zigzags^ tout 
en lui criant de seconde en seconde : « Ici, Fidèle, ici! o 
— Voyez-vous cet hippocygne, me dit un jour un 
ex-fouriériste de mes amis, en me montrant le pro- 



17* 



SENSATIONS d'UN J U R É. 



meneur inconnu. C'est l'auteur d'Éloa et de Moïse, 

c'est Alfred de Vigny. 

Je fermai les yeux, et toute l'époque romantique 
m'apparut avec son vague crépuscule, peuplé de fan- 
tômes charmants, son éblouissant lever de soleil, son 
midi splendide et radieux, et enfin sa longue soirée, belle 
encore de reflets éclatants, mais peu à peu transformée 
en une vaste nuit, où se débattent pêle-mêle squelettes et 
diablotins, âmes du purgatoire et mornes loups-garous ! 
Au milieu de cette fantasmagorie, du fond de ce» 
ténèbres agitées je vis bientôt se dégager dans la 
pure lumière du matin une figure céleste aux yeux 
bleus et aux cheveux blonds : je reconnus le véritable 
Alfred de Vigny, le poète angélique de la Restaura- 
tion; et c'est ainsi que je le vois encore, c'est ainsi 
que je le verrai toujours, dans l'inaltérable sérénité 
d'une jeunesse immortelle. 

Beaucoup d'autres poètes, ses contemporains et ses 
rivaux, se sont modifiés et troublés au branle étour- 
dissant des événements politiques. La révolution 
de 1830, qui les surprit dans leurs r«ves, les jeta 
brusquement de ciel en terre, au milieu d'un bouil- 
lonnement confus d'idées nouvelles et de mots nou- 
• veaux. De là tous ces changements, tous ces arrêts, 
toutes ces conversions ou développements en sens 
divers, dont la trace demeurera profondément gravée 
dans notre histoire littéraire. 

Devons nous aujourd'hui condamner les enthou- 



ALFRED DE VIGNY. I7J 

siastes ardents et changeants? Faut-il glorifier exclu- 
sivement le^ immuables et les fidèles? Savons-nous 
seulement si le poëte est une flme libre, ou si c'est un 
esclave divin, une grande force naturelle impérieu- 
sement docile à quelq ie irrésistible impulsion? Que 
l'on rassemble à Paris un grand concile littéraire, il 
est vraisemblable que personne n'osera, parmi les 
casuistes de la critique, dénier absolument au poëte 
l'usage de la liberté; mais combien, en revanche, 
inclineront à le soumettre sans réserve à la mystique 
domination de la grâce! 

Je crois prudemment pour mon compte que, dans 
l'imagination du poëte, la grâce et la liberté sont en 
lutte, comme dans la plus humtile tête d'homme, 
comme dans le plus tendre cœur de femme, comme 
dans le plus simple cœur d'enfant. La femme et 
l'enfant, dans toute nature poétique, appartiennent 
presque toujours à la grâce ou à l'inspiration, tandis 
que l'homme, souvent rebelle, parvient quelquefois, 
parvient rarenîent à exercer sa liberté. Plus le génie 
est viril, plus il est libre; plus il est féminin et enfan- 
tin, plus il est angélique au fond, plus il est glorieu- 
sement soumis à la loi de la grâce et de Tamour, à la 
fatalité céleste, à l'invincible prédestination. 

Alfred de Vigny, le poëte évangélique, est certai- 
nement un prédestiné. La pure énergie de son intelli- 
gence n'a jamais eu à lutter. Il lui a suffi d'obéir, 
les yeux ouverts, pour accomplir des merveilles. Quand 



17^ SENSATIONS d'un JURÉ. 

on lit dan8 Je recueillement une page d'Eloa ou de 
Moïse, il est impossible de ne pas chanter à mi-voix 
les pieux versets du Magnificat : Mon âme de lecteur, 
mon esprit de critique, glorifie le Seigneur; que son 
saint nom soit béni ! Et que soit béni en même temps 
le nom du plus noble esclave de la grâce divine, qui 
ait jamais prêté Foreille à la voix de Pinspiration ! 

K Je crois fermement, dit "Alfred de Vigny dans 
Stello, |e crois en une vocation ineffable qui m'est 
donnée, et j'y crois à cause de la pitié sans bornes 
que m'inspirent les hommes, mes compagnons en 
misère, et aussi à cause du désir que je me sens de 
leur tendre la main et de les élever sans cesse par des 
paroles de commisération et d'amour. » 

Cette pitié sans bornes est-elle vraiment la frater- 
nelle sympathie d'un de nos semblables ému de nos 
douleurs? Non, c'est bien plutôt la commisération 
sereine d'un exilé céleste qui regrette sa patrie et vou- 
drait nous y ramener avec lui, d'un ange en mission 
sur la terre qui montre doucement aux humains le 
chemin du ciel. Éloa, la tendre héroïne de Vigny, est 
née d'une larme du Christ; le génie poétique de Vigny 
semble né lui-même de la première larme d'Éloa. Ses 
plus belles œuvres ne sont que l'inspiration d'une 
pitié surhumaine. 

Il pleura.— Larme sainte à ramitié donnée, 
Oh ! vous ne fûtes point aux vents abandonnée ! 



ALFRED DE VIGNY. 17$ 

Des séraphins penchés Turne de diamant, 
Invisible aux mortels, vous reçut mollement ; 
Et comme une merveille, au ciel même étonnante. 
Aux pieds de TÉternel vous porta rayonnante. 

Ce qui prouve bien, d^ailleurs, que la pitié d'Alfred 
de Vigny émane d'un être supérieur à l'humanité, 
c'est qu'elle ne s'adresse pas seulement à de faibles 
victimes, comme la femme adultère ou la fille de 
Jephté, mais qu'elle s'étend jusque sur les plus fortes 
intelligences et sur les âmes les plus fières. Alfred 
de Vigny pleure sur Roland, l'héroïque neveu de Char- 
lemagne; il pleure sur Moïse, il pleure sur Satan! 
Une note lointaine du cor qui frappe son oreille : 

Dieu I que le son du cor est triste au fond des bois ! 

l'attendrit tout à coup, à mille ans de distance, sur 
la fin du héros de Roncevaux..S'il songe par hasard 
à un grand homme comme Moïse, croyez-vous que 
la glorieuse carrière du législateur des Hébreux lui 
inspire quelque mouvement de biblique enthousiasme ? 
Non, il rêve et s'attriste; il tend mélancoliquement 
la main à cet illustre malheureux. Qu'est-ce que 
Moïse en effet? Pensez-vous que ce ministre de Dieu 
ait jamais eu un instant de félicité sur la terre? 
Ecoutez la plainte éloquente, écoutez le cri désespéré 
qu'il jette vers le ciel : 



176 SENSATIONS d'un JVKÈ, 



Il disait au Seigneur : « Ne finirai-je pas? 
Où voulez- vous encor que je porte mes pas? 
Je vivrai donc toujours puissant et solitaire?... 
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. » 

Il a la science, il a le pouvoir, il a le génie ; mais 
il répète tristement, dans la solitude de son triomphe, 
ces paroles dignes d'un Job couronné : 

« Pour dormir sur un sein, mon front est trop pesant ; 
Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche, 
L'orage est dans ma voix, Téclair est sur ma bouche; 
Aussi, loin de m'aimer, voiU qu'ils tremblent tous. 
Et quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux I 
O Seigneur! j'ai vécu, puissant et solitaire; 
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. 

Moïse, le glorieux Moïse, est si content de la vie, 
qu'il implore la mort comme un bienfait mérité, 
comme une récompense et une justice quiiont dues 
à son martyre. Que dirait de ce Moïse nouveau 
le vieux Moïse-Titan de Michel -Ange? Le doux Ra- 
phaël lui-même comprendrait -il cette profonde et 
toute moderne création d'Alfred de Vigny? Pas plus 
quMl ne reconnaîtrait le Satan d*Éloa, lui qui a si 
franchement percé à coups de lance, par la main 
foudroyante d'un archange, les écailles métalliques 
de l'antique dragon ! Satan, comme Moïse, gémit de 
•a solitude et de sa puissance ; Satan n'est pas heu- 
reux ; Satan implorerait la mort, s'il ne se sentait irré- 



ALFRED DE VIGNY. I77 

vocablement condamné à Tim mortalité. Ne pensez plus 
désormais, en le regardant, à PArimane des chré- 
tiens : c'est un ange attristé, jeune et charmant, qui 
s'accoude mollement sur un nuage 

Pareil & ces divans o'a dort la molle Asie. 

C'est un beau jeune homme inconnu qui apparaît 
dans Pair lumineux à la tendre Éloa, qui est « une 
ange charmante, » mais qui « est une femme aussi ! » 

Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait. 

Plaignons le jeune homme inconnu, plaignons le 
nouveau Satan, le type des plus orgueilleux, des plus 
libres, des plus intelligents et des plus malheureux 
fils de l'homme; plaignons du fond de l'âme ce Mau- 
dit irrésistible et bien-aimé, dût-il nous entraîner au 
fond des abîmes avec Éloa, cette Kitty Bell des cieux 
supérieurs. 

Le poëme de Moïse est une œuvre parfaite. Le 
poème d'Éloa, malgré quelques longueurs et quelques 
réminiscences de Chateaubriand et d'Ossian, restera 
on des monuments les plus beaux et les plus purs de 
la poésie française. J'avouerai qu'en le relisant, j'ai 
souvent éprouvé ce sentiment d'admiration exaltée 
qui se rapproche du ravissement extatique, ou, pour 
parler plus nettement, de l'adoration. Oui, cette œuvre 
d'Éloa n'est pas seulement admirable; elle est ado- 

23 



178 



SENSATIONS D'UN JURE. 



rable ! Après Éloa et Moïse, les poésies qai me sem- 
blent les plus pénétrées du génie angélique d'Alfred 
de Vigny, sont les deux mélodies si intimement mu- 
sicales qui ont pour titre: la Neige, le Cor, Toutes 
ses poésies d'ailleurs ont un même caractère: l'éléva- 
tion dans la pureté ! 





'^^ 



MON BÉRANGER 



SOUVENIR 




HACUN a son Béranger : voici le mien. 
H II ne reftsemble ni à celui de M. Renan, 
ni à celui de M. Pelletan, ni à celui 
de M. Veuillot, ni à celui de M. Boi- 
teau. Je traduis librement une impres- 
sion, un souvenir. 

Cinq ou six mois avant sa mort, je rencontrai Bé- 
ranger devant la Banque de France. 

Où allaitril en ce moment? Peut-être marchait-il au 
hasard, à travers les places et les rues du fourmillant 
Paris, écoutant quelque vif refrain qui se croisait dans 
sa tête avec un refrain mélancolique. Toute sa figure 
avait l'air triste, excepté son regard qui pétillait de 
flamme et de gaieté. Je Ta vais reconnu tout de suite 
à son front chauve (il portait son chapeau à la main}, 
à sa grande lévite, à son cou penché, au laisser-aller 
de sa démarche paysanne, au curieux sourire de 



l8o SENSATIONS d'UN JURiS. 

Démocrite-Héraclite qui révélait l'habitude de sa pensée. 

L'illustre chansonnier s'était arrêté devant la 
Banque, à considérer le flux et le reflux des allants 
et des venants, réjoui peut-être devant le tableau de 
la richesse publique, attristé sans doute au ressouve- 
nir de quelques misères sociales. Devina-t-il qu'an 
inconnu l'observait, ou ne reprit-il instinctivement sa 
marche que pour remettre sa pensée distraite en 
mouvement? II tourna brusquement le dos à la sta- 
tue de Louis XIV, longea d'un pas assez leste les 
murs d'enceinte de la Banque, et descendit par on 
étroit passage dans le jardin du Palais-Royal. 

II était près de midi : le soleil rayonnait jusque sous 
les arcades; une multitude de petits garçons et de 
petites filles couraient dans les allées, jouaient au cer- 
ceau, sautaient à la corde, ou suivaient curieusement sur 
les eaux du bassin les mouvements d'une flottille lilli. 
putienne. Béranger fit une halte sur sa canne devant la 
Méditerranée du jardin, devant la marine des enfants 
de Paris. Mais au bout de cinq minutes, se sentant 
pressé, entouré de toutes parts et reconnu, il s'ouTrit 
doucement un chemin vers la rue Vivienne, et dispa- 
rut comme un souverain dont on a on instant troublé 
l'incognito, et qui se dérobe aux adorations de son 
peuple. Vingt minutes après son départ, il n'y avait 
dans tous les groupes de promeneurs qu'un seul sujet 
de conversation : Béranger! On fredonnait ses chan- 
sons; on admirait sa bonne figure et son caractère 



MON BÉRANGER. i8l 



sympathique ; on parlait surtout de sa gloire et de sa 
modestie. Je ne soupçonnais guère alors qu'on en 
viendrait bientôt à attaquer son caractère, à contester 
sa gloire, à honnir ses chansons, et à déclarer publi- 
quement que Béranger n'était ni un poète populaire, 
ni un poëte national. 

Aux premières attaques dirigées contre sa mémoire, 
je me rappelai presque à mon insu la douce réponse 
que Béranger avait adressée à une jeune femme qui 
n'aimait pas la Lisette du chansonnier : 

« Si vous m'aviez donné à deviner quel vers vous 
avait choquée dans le Grenier : 

J'ai su depuis qui payait sa toilette, 

je vous l'aurais dit. Ah! ma chère amie, que nous 
entendons l'amour différemment! A vingt ans j'étais à 
cet égard comme je suis aujourd'hui. Vous avez donc 
une pauvre idée de cette pauvre Lisette? Elle était ce- 
pendant si bonne fille ! si folle ! si jolie ! je dois même 
dire si tendre! Et quoi? parce qu'elle avait une espèce 
de mari qui prenait soin de sa garde-robe, vous vous 
fâchez contre elle. Vous n'en auriez pas eu le cou- 
rage, si vous l'aviez vue alors. Elle se mettait avec 
tant de goiît, et tout lui allait si bien! D'ailleurs, elle 
n'eût pas mieux demandé que de tenir de moi ce 
qu'elle était obligée d'acheter d'un autre. Mais, com- 
ment faire? Moi, j'étais si pauvre : la plus petite 



i8a SENSATIONS d'un juré.. 

partie de plaisir ,me]^forçait à vivre de panade pen- 
dant huit jours; que je faisais moi-même, tout en en- 
tassant rime sur rime, et plein de l'espoir d'une 
gloire future. Rien qu'en vous parlant de cette riante 
époque de ma vie, où sans appui, sans pain assuré^ 
sans instruction, je me rêvais un avenir, sans négliger 
les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de 
larmes involontaires. Ohl que la jeunesse est une belle 
chose, puisqu'elle peut répandre du charme jusque sur 
la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre! Em« 
ployez bien ce qui vous en reste, ma chère amie. 
Aimez et laissez- vous aimer. J'ai bien connu ce bon« 
heur : c'est le plus grand de la vie, etc. » 

L'erreur de la jeune dame qui se scandalisait des 
mœurs de Lisette est absolument semblable aux mé- 
prises de la critique sur l'immortel chansonnier : c'est 
tout uniment une erreur historique. Cette doctrinaire 
vaporeuse, qui avait sans doute vingt ans sous 
Charles X , aurait^volontiers donné pour maîtresse à 
Béranger une Béatrix, une Éléonore, une Laure, une 
Elvire : mais elle oubliait trop naïvement que cet en- 
fant du peuple, devenu bourgeois, que cet ancien ty- 
pographe, que ce petit-fils de tailleur, que ce filleul 
de la fée des chansons, n'était ni le Dante, ni le 
Tasse, ni Pétrarque, ^i Lamartine. De même les cri- 
tiques, avec plus ou U/oins de bonne foi, ont reproché 
à Béranger de n'avoir été ni un grand homme d'État, 
ni an grand tribun, ni un grand philosophe, ni un 



MON BÉRANCER. 183 

grand poëte lyrique, tout à fait désintéressé da mou- 
vement des passions contemporaines. Ils ont prétendu 
le transformer, celui-ci en grand prêtre de la monar- 
chie impériale, celui-là en apôtre de l'église démo- 
cratique, un autre en bourgeois frondeur, mais satis- 
fait, du règne de Louis-Philippe. Un écrivain de 
beaucoup de sens et de courage, M. Paul Boiteau^ a 
combattu sans relâche l'injuste réaction qui de' tout 
côtés assiégeait la mémoire de Béranger. Sans parta- 
ger l'enthousiasme belliqueux de M. Boiteau, nous 
défendrons sans peine Béranger en l'acceptant et le 
peignant tel qu'il se donne, et tel qu'il est réelle- 
ment. * 
Toute chanson, à notre avis, est une pièce de 
théâtre composée et jouée par la même personne, par 
un auteur-acteur. La chanson, comme le théâtre, ne 
doit-elle pas s'inspirer des événements et des pas- 
sions du temps? Le mérite de Béranger consiste, non 
pas, comme on l'a dit, en ce qu'il a élevé la chanson 
au niveau de l'ode, mais en ce qu'il a tenté pour la 
chanson ce que La Fontaine avait tenté pour la fable. 
Il a inventé la comédie et la satire chantantes, comme 
La Fontaine avait réalisé l'apologue définitif, l'apo- 
logue satirique et comique. Est-ce à dire pour cela 
que Béranger ait atteint à la hauteur de La Fontaine? 
Loin de là; son génie tenait trop de l'humeur de 
Franklin et de la verve courante de Voltaire pour 
être essentiellement un génie poétique. Sainte-Beuve, 



184 SENSATIONS D'uN JURE. 

tout en rendant justice au rénovateur de la chan- 
son, n'en marque pas [moins les défauts du style de 

Béranger. 

« Ce style, dit-il, est en général clair, vif, pur, 
aiguisé de traits justes et imprévus, ennobli d'images. 
On y relèverait pourtant quelques défauts. On y sent, 
à de certains moments, que l'espace manque ; il y a 
trop 'de densité, en quelque sorte. Le couplet trop 
tendu crie à force de pensée, comme une malle trop 
pleine. Quelquefois, le poëte est resté trop fidèle à 
d'anciens mots du vocabulaire poétique; alarmef, 
courroux : ainsi dans la chanson de La Fayette : 

Il a des rois allumé le courroux. 

Quelquefois il est obscur à force de malice, ou par 
gêne de la rime : ainsi par exemple /^otn/ d'Albanèse, 
et tout ce couplet dans la chanson de Margot. Quel- 
quefois il y a de la manière et du rafiSnement mytho- 
logique : 

Sur ma prison vienne au moins Philomèle. 
Jadis un roi causa tous ses malheurs, 

« Quelquefois on sent la concision pénible et un 
peu trop marquée, comme dans le refrain de la Cait- 
tharide : 

Rends à l'Amour tous les feux que tes ailes 
Ont d ce dieu dérobé dans les airs; 



MONBBRANGBR. l8$ 



et dans le refrain d'Octavie: 

Viens sous l*ombrage, où, libre avec ivresse, 
La volupté seule a versé des pleurs. 

Toutes nos critiques rentreraient dans quelqu'une de 
celles-là. » 

Sainte-Beuve a raison de faire toutes ces réserves 
par dévotion à la vraie poésie. Je préfère de beau- 
coup, et Béranger lui-même aurait sincèrement préféré 
ces justes restrictions aux perfides louanges d'un con- 
tempteur de la poésie comme Proud'bon qui, en 
haine des lyriques, proclama Béranger le plus grand 
poëte du xix" siècle. Béranger, du reste, se jugeait 
mieux que personne, lorsqu'il disait que les chanson- 
niers étaient en littérature ce que les ménétriers sont 
en musique: « Il en est pourtant quelques-uns, ajou- 
tait-il avec finesse, qui ne jouent pas du violon 
pour tout le monde ; plusieurs ne seraient pas indignes 
de faire partie de la musique dont le grand Condé se 
servait pour ouvrir la tranchée. » Que de larges 
tranchées il a ouvertes, en effet, du côté de l'avenir, 
au son des violons de Lérida, et plus souvent encore 
aux roulements du tambour républicain, aux éclats de 
la trompette impériale ! Il était avant tout, quoi qu'on 
en dise, un homme d'impression et d'instinct; d'im- 
pression généreuse et d'instinct loyal. Son patriotisme 
expansif et humain ne s'arrêta jamais à ces lignes 

24 



l96 SENSATIONS d'un JURÉ. 

capricieuses des frontières que franchissent si gaiement 
ses Contrebandiers. La belle chanson de la Sainte- 
Alliance des peuples, qui date de 1818, et le magni- 
fique chant des Vendantes attestent glorieusement que 
Béranger n'adorait sa nation que parce qu'il voyait en 
die une institutrice vaillante et désintéressée de l'huma- 
nité tout entière : 

Vendangeons, et vive la France ! 
Le monde un jour avec nous trinquera! 

Est-ce que son orgueil de patriote n'était pas celui de 
la France elle-même, ayant conscience à la fois de 
son génie et de sa destinée? Écartons, si l'on veut, 
Fépithète rebattue de poète populaire et de poëte na- 
tional ; Béranger n'en restera pas moins, selon l'expres- 
sion de Lamartine, « le ménétrier dont chaque coup 
d'archet avait pour cordes les cœurs de trente-six mil- 
lions d'hommes exaltés ou attendris. » 

Ménétrier! Le mot est plébéien sans doute, et c'est 
pour cela peut-être que Béranger l'a revendiqué le 
premier pour bien caractériser son talent. Le chan- 
sonnier s'était baptisé ménétrier de la même façon qu'il 
s'était écrié, en narguant sa particule : 

Je suis vilain et très-vilain. 

Oui, vilain! oui, ménétrier! Mais l'archet de ce 
grand ménétrier retentit encore plus haut que les lyres 



MON BÉRANGBR. 187 

gothiques de certains poètes gentilshommes. Et s'il a 
éma tant de cœurs, et s'il a déridé tant de fronts, c'est 
qu'avec l'accent de la gloire et du plaisir, il avait 
aussi l'accent de la justice et de la fraternité. Béran- 
ger, comme tous les chansonniers, fut un épicurien, 
sans doute, mais un épicurien de ce grand banquet où, 
la main dans la main, et levant leurs verres, les 
gneux, les bohémiens, les contrebandiers, tous les fiers 
parias d'une civilisation réglée, peuvent ironiquement 
chanter leurs joies, peuvent dédaigneusement épancher 
leurs tristesses. 





AUGUSTE BRIZEUX 



ET 



FREDERIC MISTRAL 




RizEux, Mistral! Ces deux noms se 
rapprochent d'eux-mêmes. On ne peut 
parler de l'auteur de Mireille, sans son- 
ger à Vauteur de Marie. Parlons d'abord 
de Brizeux. 



I 



Dans un espace de vingt-sept ans (c'est ce qui l'a 
distingué) mais isolé), de 1831 i 18$ 8, Auguste Bri- 
zeux, toujours fidèle à la poésie, n'a pas daigné offrir 
au public une page de vile prose; il reste le seul, 
parmi les poètes contemporains, qui n'ait point 
demandé le succès ou la gloire au roman, au théâtre, 



IÇO SENSATIONS d'un JURÉ. 

au journal, à Thistoire, à la critique, à la politique. Né 
pour chanter dans la langue des dieux, il refusa obsti- 
nément de parler dans la langue des hommes. Crai- 
gnait-il de déroger ou de faillir? obéissait-il à un 
sentiment d'orgueil olympien? ou quelque défaut angé- 
lique le tenait-il malgré lui suspendu entre ciel et 
terre? On ne peut que soupçonner ses fiertés; on ne 
peut que deviner ses impuissances. Nous savons qu'il 
frémissait d'indignation, quand on osait comparer 
devant lui l'élément romanesque à l'élément poétique : 
c'était comme si on eût comparé le Berry, la Bour- 
gogne, la Provence ou le Languedoc, à son incompa- 
rable, à sa divine Bretagne. L'Apollon celtique aurait 
volontiers écorché de ses mains tous les Marsyas du 
roman moderne. Brizeux, dans ses accès de misan- 
thropie sacrée, devait regarder comme des impies, des 
apostats, des athées, des hommes raisonnables et pra- 
tiques, Lamartine, qui avait écrit les Girondins et 
Gra\iella, Alfred de Vigny, l'auteur de Chatterton, 
Alfred de Musset, le conteur de Frédéric et Berne- 
rette, Sainte-Beuve enfin, le romancier de Volupté, le 
critique hebdomadaire du Constitutionnel, du Temps 
et du Moniteur, Pardonnait-il à son ami Victor de 
Laprade de n'avoir pas professé en vers dans sa chaire 
de Lyon? Aurait-il toléré, s'il les avait connues, les 
rares excursions de son ami Barbier dans le plat pays 
de la prose? Enfant révolté d'un siècle de prosateurs, 
Auguste Brizeux (et c'est là le trait original de sa phy- 



A. BRIZBUX ET F. MISTRAL. I9I 

sionomie littéraire), le platonique amant de Marie et 
de la Fleur d'or, a gardé tout à la fois à son pays et 
à sa mase une inviolable fidélité d'esprit, une reli- 
gieuse soumission de cœur. Gardons-nous d'expliquer 
trop vite, par des motifs purement humains, l'ado- 
rable mystère de cette poétique sainteté. 

Julien-Anguste-Pélage Brizeux naquit à Lorient dans 
les premières années du siècle : 

Dans notre Lorient tout est clair dès qu'on entre ; 
De U Porte de Ville on va droit jusqu'au centre : 
Ainsi marchent ses fils au sentier du devoir. 

Sa famille, originaire d'Irlande, s'était fixée, dit-on, 
en Bretagne à la suite de la révolution de i<S88. Les 
Brizeux ou Brizeuk (Brizeuk signifie Breton, deBreiz, 
Bretagne) ne changèrent donc point de patrie en se 
dépaysant; car l'Arvor et l'Erin sont deux rameaux 
sacrés de la même souche celtique. A l'âge de 
huit ans, le jeune Auguste fut confié aux soins d'un 
bon curé de village, le recteur d'Arzanno, M. Lenir; 
il passa ensuite sous la direction de son grand-oncle, 
M. Sallentin, auprès duquel il termina ses études au 
collège d'Arras. Rentré à Lorient, il perdit chez un 
avoué deux belles années de jeunesse, et partit enfin, 
vers 1834, pour Paris, avec l'intention d'y faire son 
droit. Trois ans après, il donnait au Théâtre-Français 
nne petite pièce anecdotique imitée d'Andrieux. Mais 
ce n*est qu'en i8ji que le nom de Brizeux commença 



IÇa SENSATIONS D*UN J U R é. 

à être connu des lettrés : le poSme idyllique de Marie 
venait de paraître. Il fut suivi^ à divers intervalles, 
des Ternaires ou la Fleur d*or, du poème intitulé les 
Bretons, des Histoires poétiques et de la Poétique 
nouvelle. Quand on a relu Marie et la Fleur d*or, on 
connaît tout le talent et tout l'esprit de Brizeux. Après 
ces deux œuvres originales, le poëte aurait pu mou- 
rir. Il ne fit, en effet, que traîner sa vie depuis cette 
époque, et se consumer peu à peu en stériles efforts. 
Ce mystique amoureux des brumes de l'Armorique s'en 
alla expirer à Montpellier, loin de son pays, les yeux 
fixés sur le soleil. 

En Bretagne, à Paris, à Marseille, à Florence, à 
Rome, à Venise, à Naples, Auguste Brizeux avait 
presque toujours vécu dans la solitude. L'ami dévoué 
qui l'a soutenu et assisté à ses derniers moments ne 
peut lui-même nous apprendre rien de nouveau sur 
l'existence du solitaire. Après nous avoir informé des 
menus détails de son enfance ; après avoir rappelé que 
l'élève du curé d'Arzanno fit quatre séjours en Italie, 
M. Saint'René Taillandier se borne forcément i dis- 
cuter cette question biographique : Auguste Brizeux 
a*t-il connu, a-t-il aimé la chaste héroïne de son 
po'ime, 

Cette grappe du Scorf, cette fleur du blé noir, 

la petite Marie aux pieis nus? L'a*t-il revue mariée 
et mère de famille? L'a-t-il, en un mot, peinte d'après 



A. BRIZBUX BT F. MISTRAL. IÇJ 

• 

Datare? Oa l'a-t-il imaginée dans set rSves, d'a- 
près de vagues souvenirs? Le doate à ce sujet nous 
semble permis, car les témoignages contradictoires 
abondent. Marie n'a pas existé, dit un camarade 
d'école du poète. Un frère de Brizeux affirme, de son 
côté, que Marie a vécu en chair et en os, quMI l'a vue 
de ses yeux et qu'il a été témoin des principales 
scènes racontées dans le poème. Marie, tout bien 
considéré, n'est qu'une vision de la Bretagne à Paris. 
Marie ou la Fleur d'or, c'est tout un. Le symbole 
qu'elle représente est clairement exprimé dans une 
charmante petite pièce, la Verveine, que je veux citer 
tout entière : 

Des bronzes, des- cristaux et des senteurs d'Asie 1 
Dans une existence choisie 
Se plaît cet esprit délicat; 
Il faut, plus qu'à toute autre femme, 
Des parfums subtils pour son âme. 
Et subtils pour son odorat. 

Pourtant on a cueilli, loin des eaux de la Seine, 
Cette humble tige de verveine 
Destinée à ses cheveux bruns. 
Afin qu'on respire autour d'elle, 
Mêlée aux plus riches parfums, 
Cette odeur fraîche et naturelle. 

La vivante odeur de la nature bretonne, voilà bien 
certainement ce qui embaume dans le polme de Marie s 

as 



19^ SENSATIONS d'UN JURÉ. 

odeur délicate et aérienne dont on n'a que le souve- 
nir concentré dans la Fleur d'or. Que Brizeux ait 
adoré sa Bretagne tout naïvement ou qu'il Tait aimée 
par système et de parti pris^ toujours est-il que cette 
passion de l'esprit ou cette possession du cœur a été 
poussée jusqu'à l'enthousiasme, jusqu'au délire, jus- 
qu'à l'idolâtrie. Brizeux ne s'est pas contenté d'être 
Breton et poète ; il a voulu être un barde celtique, un 
^s de l'Armorique, un Hindou de l'Arvor, un con- 
temporain chevelu des Druides et des Eubages. Même 
à son retour d'Italie, tout frémissant encore de ses 
admirations classiques, il revendique en beaux vers 
l'honneur d'être un barbare : 

Des villes d'Italie où j'osai, jeune et svelte, 
Parmi ces hommes bruns montrer l'œil bleu d'un Celte, 
J'arrivai plein des feux de leur volcan sacré, 
M&ri par leur soleil, de leurs arts enivré 
Mais dès que je sentis, ô ma terre natale. 
L'odeur qui des genêts et des landes s'exhale. 
Lorsque je vis le flux, le reflux de la mer. 
Et les tristes sapins se balancer dans l'air. 
Adieu les orangers, les marbres de Carrare I 
Mon instinct l'emporta, je redevins barbare. 
Et j'oubliai les noms des antiques héros. 
Pour chanter les combats des loups et des taureaux... 

Un barbare, un homme de pur instinct, est-ce pœ-. 
sible? Auguste Brizeux, un barbare? Non. Ce serait 
phit6t un élégant d'Alexandrie, un raffiné de simpli- 
eité, un précieux de naturel, un aristocrate de rasti- 



A. BRIZEUX ET F. MISTRAL. I95 

J . a 

cité naïve et de bonne sauvagerie. Avant que l'exagé- 
ration de système ne devienne chez lui un défaut, 
Brizeux est dans le fond beaucoup plus Parisien que 
Bas-Breton. Le fils spirituel du curé d'Arzanno me 
semble encore plus le descendant d'un autre Breton, 
de René. Il en a les ennuis, les combats, les incerti- 
tudes, les dégoûts amers et les doutes, la mélancolie 
incurable. Ce qui le préserve parfois de cette peste 
du siècle, et ce qui par moments le rend enchanteur, 
c'est la puissance d'artiste consommé qui lui fait tout 
à coup retrouver son cœur sous les vapeurs noires do 
son esprit. Alors la Muse pastorale le porte dans se» 
bras et l'inspire. Le charme virgilien, le soufBe de 
Théocrite passent en mouvements lumineux dans ses 
tableaux. Un rayon descend sur ses vers, et la rosée 
s'en élève : on songe sans s'en douter à quelque jeune 
Raphaël de la poésie. Mais dès qu'Auguste Brizeux, 
préoccupé de symboles, adopte le rhythme ternaire 
des vieilles proses de nos rituels, dès qu'à force de 
raffinement il croit être devenu un vrai primitif, tout 
charme s'évanouit, toute lumière et toute clarté dis- 
paraissent : il ne reste plus que des vers martelés, 
ternis, énigmatiques et vides. On ne peut plus songer 
à Raphaël ni même à Pérugin, à Giotto ou à Cima- 
bué; on se rappelle involontairement je ne sais quelle 
famille étriquée de peintres qui ont fait école un in- 
stant de l'autre côté du détroit : Auguste Brizeux est 
devenu, en littérature, un préraphaélite. 



IÇ6 SENSATIONS d'un SVk£, 



II 



J'ai ri, je l'avoue, et sans méchanceté, lorsque 
M. Frédéric Mistral lança sur Paris les six mille 
vers incandescents de Mireille. Je ne soupçonnais pas 
alors que M. Gounod mettrait ce patois en musique : 
je ne prévoyais pas les huit ou neuf cents strophes 
de Calendau ou Calendal, qui pourrait bien à son 
tour être mis en musique par quelque Serpette ou 
quelque Massenet. 

Ayant relu naguère Marie et la Fleur cPor, j'ai 
tenté de relire Mireille, et j'ai relu Calendal, Eh 
bien oui, j'en conviens, ce sont de vrais libretti 
d'opéra : mais traiter ces historiettes de polmss, quel 
enfantillage! 

M. Frédéric Mistral, dans son second livre, invoque 
fièrement l'âme impérissable de la Provence, comme 
si la Provence, au xix* siècle, avait une âme distincte 
de celle de la France. L'invocation est étonnante ; la 
voici : 

« Âme de mon pays, s'écrie le félibre, toi qui 
rayonnes manifeste dans son histoire et dans sa lan- 
gue... par la grandeur des souvenirs, toi qui nous 
sauves Tespérance, toi qui, dans la jeunesse, et plus 



▲. BRIZBUZ ET F. MISTRAL. IÇJ 

chaad et plus beaa, malgré la mort et le fossoyeur, 
fais reverdir le sang des pères ; toi qui inspiras les doux 
troubadours, et fis plus tard mistraliser la voix de 
Mirabeau... Âme éternellement renaissante, âme 
joyeuse et fière et vive, qui hennis dans le bruit du 
Rhône et de son vent, âme des bois pleins d'harmo- 
nie et des calanques pleines de soleil, âme pieuse de 
la patrie, je t'appelle ! incarne-toi dans mes vers pro- 
vençaux! » Et savez-vous ce que l'Âme de la Pro- 
vence, ainsi appelée, va chanter sur la grande lyre, 
après son incarnation? Tout simplement les amours 
d'un pêcheur d'anchois et d'une sauvagesse, qui vit à 
demi nue dans les bois de sapins, dans les grottes 
suspendues aux flancs des montagnes, sur les falaises 
inaccessibles battues par les flots de la Méditerranée! 
Il est vrai que cette sauvagesse descend des princes 
de Baux, illustre famille provençale, qui descend 
elle-même de Balthazar, un des trois mages de 
la légende évangélique. De plus, elle est si savante 
qu'elle peut enseigner à Calendal, le pêcheur d'an- 
chois, toute l'histoire guerrière, littéraire et galante de 
l'immortelle Provence. Et ses enseignements ne se 
bornent pas là, croyez-le bien. Elle apprend encore à 
Calendal la sainte religion de la Nature (une sorte 
de panthéisme provençal), les sublimités raffinées du 
pur amour (l'amour exclusivement provençal) et les 
héroïques grandeurs du vrai patriotisme (le patriotisme 
strictement provençal). Si l'on supprimait, tout le 



198 SENSATIONS d'UN J U R é. 

long da poëme/ les innombrables strophes remplies 
de ces prédications de Pâme de la Provence, il reste- 
rait une historiette cent fois moins intéressante et, en 
revanche, cent fois pins courte que celle de Mireille, 
La poésie et la langue de Calendal sont pour le 
moins aussi artificielles que la poésie et la langue de 
Mireille. Même style plaqué de vieille mosaïque pro- 
vençale et de marqueterie moderne, à la française. 
Mélange de sentiment populaire et d'enflure pseudo- 
lyrique, pseudo-romantique. Versification tour, à tour 
emphatique, précieuse et vulgaire, où quelques cris 
naïfs interrompent trop rarement le roulement mono- 
tone d'une perpétuelle vague de sonorité. A nos yeux, 
le beau roman de ce regrettable Jules de la Madelène, 
le Marquis des Sq^ras, quoique écrit en français, a 
bien plus de saveur provençale que les œuvres de 
l'auteur de Mireille, Notre langue française, vivantt 
et complète expression d'un grand peuple, a bien plus 
de ressources^ même pour peindre la nature et les 
mœurs de la Provence, que cette langue d'oc entière- 
ment dégénérée qui, tout en se vantant de sa préten- 
due richesse, demande à chaque instant, et sans s'en 
douter, le pain et le vêtement à la littérature fran- 
çaise. M. Frédéric Mistral, et ses deux amis, MM. Rou- 
maniile et Aubanel, précisément parce qu'ils ont du 
talent, sont forcés d'écrire en français sous un masque 
provençal : comment se fait-il qu'ils ne jettent pas le 
masque, et qu'ils n'écrivent pas en français purement 



▲. BRIZEUX ET F. MISTRAL. I99 

et simplement? Le poëte gascon Jasmin a recueilli 
autant de couronnes en son temps que M. Frédéric 
Mistral dans le nôtre. L'auteur des Papillotes, comme 
l'auteur de Mireille, a été chevalier de la Légion 
d'honneur et lauréat de l'Académie française. Que 
restera-t-il de Jasmin et de Mistral? Ce qui resterait 
du poëte Brizeux^ s'il avait chanté en bas-breton. 



aOO SENSATIONS d'UN JUR^. 



III 



Certes, il adorait sa Bretagne, cet Âugaste Brizeuz, 
ce fils de Lorient, autant que les félibres, riverains 
du Rhône, peuvent adorer leur Provence. Et personne 
ne doute que la langue celtique se soit moins altérée 
dans le pays des druides que la langue d'oc dans la 
patrie des troubadours. Mais Brizeuz ne mettait pas 
sa muse à la suite de M. de Villemarqué, tandis que les 
félibres, dans leur T«ine tentative de renaissance, se 
sont laissé enivrer à knr insu par la poussière de 
roses qui s'exhale des livres de Raynouard et de Fau- 
riel. C'est en vers français que Brizeuz a immortalisé 
la Bretagne : de là ce beau poëme de Marie ou la 
Fleur d^or, qui gardera toujours une place ezquise 
dans le livre sacré de notre poésie nationale. 

M. Frédéric Mistral aurait pu être le Brizeuz de la 
Provence. En tentant, avec ses félibres, je ne sais 
quelle renaissance ou plutôt quelle restauration im- 
possible, il s'est réduit auz proportions d'un Jasmin 
provençal qui se serait fourvoyé dans une Vendée 
littéraire. Le peintre Hébert ne l'a pas moins repré- 
senté, au frontispice du nouveau poème, l'œil au ciel, 
le front rayonnant, comae un jeune lord Byron. 



A. BRIZBUX ET F. MISTRAL. 20I 

Le philosophe Joufifroy a raconté avec une navrante 
éloquence comment les dogmes finissent. Si j'étais un 
Joufifroy linguiste, je raconterais à mon tour com- 
ment finissent les langues : car les langues ne sont 
pas plus immortelles que les religions. Les nations 
elles-mêmes passent comme les hommes, et l'on 
pourrait aussi expliquer comment finissent les na- 
tions. Ceux qui croient à la perpétuité de la langue 
provençale croiraient-ils par hasard que la Provence 
est une sorte de Pologne française qui crie de siècle 
en siècle, 'par la voix de ses poêles, qu'elle ne veut 
pas et qu'elle ne peut pas périr? Est-ce que la Pro- 
vence a jamais été une nation distincte, est-ce qu'elle 
a jamais eu une existence indépendante^ une religion 
spéciale, des mœurs tranchées, une langue typique, 
tout ce qui fait qu'un peuple cristallise et se forme 
autour du noyau d'une race? Non, pas plus que le 
Languedoc ou la Bretagne, pas plus que la Bourgogne 
ou la Normandie, cette fraction de la vieille Gaule 
ne possédait en son sein cette vitalité concentrée d'où 
jaillit un peuple nouveau avec une langue nouvelle. 
Que me parlez- vous «de Simon de Montfort? Si le 
midi de la France avait été résolument albigeois, 
comme certaines contrées en Europe sont devenues 
invinciblement protestantes, nous aurions peut-être vu 
surgir une France du midi, avec des institutions mé- 
ridionales, et peut-être alors la langue provençale, au 
lieu de s*épuiser en une brillante saison, se serait-elle 

a6 



302 SENSATIONS d'UN JURE. 

déployée de règne en règne avec autant de variété, 
d'élasticité, d'originalité que la langue française elle- 
même. Mais quoi! cette demi-France, moitié espa- 
gnole, moitié italienne, pouvait-elle se créer une exis- 
tence nationale entre l'Espagne et l'Italie? Aurait-elle 
jamais eu la puissance d'absorber la France du nord ? 
Et même, en la supposant victorieuse au delà de la 
Loire, qu'eût-elle fait de son imprudente conquête? 
Aurait-elle imposé à Paris la langue des trouba- 
dours? Non, j'en suis convaincu, cette langue chan- 
tante, flottante et vagabonde, cette langue de plein 
vent et de plein soleil, si appropriée un instant à 
l'humeur voyageuse des rapsodes du Midi, n'était 
pas plus faite pour exprimer nettement les tendances 
de la civilisation moderne que nos mobiles et bril- 
lantes populations méridionales n'étaient faites pour ^ 
donner une nation nouvelle à l'Europe transformée. 







GERARD DE NERVAL 




^ EST aujourd'hui la fête des morts. On 
court de tous côtés avec des couronnes 
d'immortelles, à Montmartre, à Mont- 
parnasse, au Père-Lachaise. Les rideaux 
tirés, le feu allumé, la porte close, je veux 
avoir aussi ma fête du souvenir : critique attendri, 
je veux évoquer et fêter un poëte. 

Le voilà devant moi, c'est Gérard de Nerval. lime 
sourit des yeux et des lèvres, il me regarde du fond 
de l'âme. Je le reconnais vite, car je l'ai bien aimé. 

Quelle fine originalité dans tous ses traits, si dou- 
cement éclairés par le soleil intérieur ! Sans doute, mon 
pauvre Gérard n'a pas sur les pommettes la bizarrerie 
enfantine des poètes échevelés, ni sur le bout du nez 
la verrue monumentale des faux grands hommes. Mais 
ce qui rayonne sur so,n visage, c'est cet enchantement 
surnaturel, ce charme délicat de la vie idéale et cet 
air de naïveté chimérique, de raillerie innocente et de 
céleste bonhomie qui reviennent en mémoire à tous 
ceux qui l'ont connu, dès qu'on prononce son nom. 



a04 SENSATIONS O'UN JUR£. 



I 



II est à remarquer, lorsqu'on examine les jugements 
de l'opinion, que les contemporains se trompent rare- 
ment sur les gens d'esprit. Le contraire arrive quel- 
quefois pour les prétendus hommes de génie. Où ceux- 
ci se noient, les autres surnagent, et c'est merveille de 
voir avec quelle bouffonne majesté s'abîment les faux 
colosses, tandis que le moindre bel esprit file légère- 
ment entre deux eaux. 

Avant tout, Gérard de Nerval est un homme d'es- 
prit ; mais cet esprit a son lest, composé de beaucoup 
d'étude et de raison. 

Dès qu'il s'agit de lui assigner une place,. les roman- 
tiques le réclament. L'auteur de Léo Burkart a bien 
traversé leur pays, il y a par hasard dressé sa tente : 
on ne prouvera pas qu'il y ait bâti sa maison. 

D'où venait donc Gérard de Nerval lorsqu'il est 
tombé en plein romantisme? 

En remontant sa carrière littéraire, je le trouve 
d'abord dans la bibliothèque de son oncle, aux prises 
avec toutes les séductions du xviii" siècle. Voltaire 
le fait sauter sur ses genoux en appliquant des chique- 
naudes à sa jeune raison; ce qui lui donne l'éveil 



o£rARP PE NERVAL. 30$ 

de la curiosité satirique. Diderot Penlève dans ses 
bras et le promène an Salon; ce qui lui révèle le 
premier sentiment de l'art. Rousseau l'emmène avec 
lui à l'Ermitage, et le voilà plongé dans les mysté- 
rieuses délices de la rêverie. 

Mais la. bibliothèque de l'oncle ne comprend pas 
seulement les grands classiques de l'époque voltai- 
rienne. Plus haut que les encyclopédistes, sur le rayon 
qui touche presque au plafond, il y a toute la famille 
des romanciers et des pamphlétaires : c'est le rayon 
de Tantale! 

L'enfant grimpe à l'échelle, les joues tout empour- 
prées par le reflet du fruit défendu : il y met la main 
et retire l'échelle. Où ira -t -il se cacher pour lire à 
son aise ces auteurs réprouvés, Crébillon, Louvet, 
Mercier, Laclos, Rétif, Cazotte et tant d'antres célé- 
brités du moment, qui ne sont aujourd'hui qu'un objet 
de curiosité historique ?. . . 

Tandis qu'il dévore ces mauvais livres, un appel 
souverain le fait tressaillir. L'heure est venue d'ap- 
prendre sa leçon d'allemand ou d'arabe. Son père, 
qui est un ancien Jeune de langues, lui offre des alpha- 
bets grimaçants et lui jette dans l'oreille des mots bar- 
bares. 

Que lui restera -t-il de cette époque? 

D'abord le goût des voyages et le rêve des pays 
inconnus dont il a bégayé l'idiome. Il passera le Rhin, 
pénétrera au cœur de l'Allemagne et reviendra en 



ao6 SENSATIONS d'un jur£. 

France avec la traduction de Faust et le plan de Léo 
Burkart, Plus tard, c^est l'Orient qui Pattire vers ses 
lointains poétiques. II voit Constantinople, et il écrit 
les Nuits du Rama\an, Il descend en Egypte, pais en 
Syrie, et nous rapporte les Scènes de la vie orientale. 

Mais Gérard n'oubliera jamais ses premières lectures, 
dans la bibliothèque de son oncle : c'est le Musée secret 
d'où sortiront plus tard les chaudes esquisses des Con^ 
Jidences de Nicolas, 

Ayant fréquenté les sceptiques, Gérard demeurera 
toujours sceptique. Seulement, comme il n'a point 
d'infâme à écraser, il quittera, plein de tolérance, la 
bruyante école des philosophes intolérants.' 

Le mysticisme de Saint-Martin et le merveilleux de 
Cazotte le sauveront peut-4tre de l'esprit de Voltaire : 
cependant il fera ses débuts au milieu des voltairiens 
libéraux de la Restauration. 



GERARD DE NERVAL. 2O7 



II 



Casimir Delavigne écrit les Messéniennes ; Gérard 
de Nerval publie aussitôt la France guerrière. 

C'était un recueil de chants nationaux, moitié dithy- 
rambes, moitié satires. Les satires lui firent plus d'hon- 
neur que les dithyrambes. Aussi donna -t- il au public, 
quelque temps après, trois satires dramatiques; trois 
scènes, dont deux ressemblent à de véritables pièces. 
La principale était dirigée contre M. de Villèle et si- 
gnée du nom de Beuglant. 

Pour comprendre aujourd'hui cette bizarre signa- 
ture, il faut se rappeler que, dans le vieux théâtre, le 
poëte Beuglant est l'ami de ce Cadet-Roussel qui 
devint un type politique. 

Gérard de Nerval alla chez Touquet, Beuglant vint 
saluer le héros de la complainte. Touquet regarda son 
jeune visiteur, parcourut ses vers, et, se posant en 
oracle, lui dit d'un ton prophétique : « Jeune homme, 
vous irez loin ! » 

J'ai entendu raconter le fait à Gérard lui-même, qui 
ajoutait plaisamment : « Touquet était un phrénologue 
méconnu; il avait entrevu sur mon crâne, pendant 
que je le saluais, la protubérance du voyageur. » 



S03 SENSATIONS d'UN JUR^. 

Ces essais de littérature politique n'empêchaient 
point Gérard de Nerval de se mêler an mouvement 
poétique de cette époque de transition. La mode était 
alors aux pléiades, on ronsardisait. L'Académie elle- 
même céda au goût nouveau. Elle mit au concours 
l'influence des poëtes du xvi* siècle sur la littérature 
classique. Gérard de Nerval concourut; mais son 
étude arriva trop tard aux mains des juges. L'hon- 
neur du concours resta au jeune Sainte-Beuve. 

En réalité, Gérard de Nerval ne se révèle pas en- 
core. Il se prépare dans l'ombre par de timides essais 
qu'il signe à peine de son prénom ou de son pseudo- 
nyme. 

L'école romantique l'attire, et ne l'absorbe pas. Gé- 
rard n'a jamais chanté de la voix flûtée de l'enfant de 
chœur VHosanna retentissant des dieux romantiques. 
Il étudiait, ce qui valait mieux que de chanter, et, 
plein d'admiration pour Goethe, il arrivait à ce génie 
après avoir, comme le poëte de Weimar, subi la 
double influence de Voltaire et de Shakespeare. Ainsi 
s'explique le succès de sa traduction de Faust, que 
l'auteur de Faust trouvait charmante, ainsi que le 
rapporte fidèlement Eckermann : 

a Goethe avait pris en main la dernière traduction 
française de son Faust, par Gérard, qu'il feuilletait 
et paraissait lire de temps à autre. De singulières 
idées, disait-il, me passent par la tête, quand je pense 
que ce livre se fait valoir dans une langue dana 



GKRARD DE NERVAL. 2O9 

laquelle Voltaire a régné il y a cinquante ans... Goethe 
fit l'éloge de la traduction de Gérard, en disant que, 
quoique en prose pour la meilleure partie, elle lui 
avait très-bien réussi. Je n'aime plus lire le Faust en 
allemand, disait-il, mais dans cette traduction fran- 
çaise, tout agit de nouveau avec fraîcheur et viva- 
cité. » 

La Révolution de i8jo arriva. Ce fut comme un 
coup de foudre pour l'école romantique. Les luttes 
parlementaires allaient effacer les questions d'art et 
de poésie. Il n'y avait plus que le théâtre, en littéra- 
ture, qui pût rivaliser avec la tribune. Gérard de 
Nerval fit un drame. 

Léo £ur/rar/ réussit. .. littérairement. Une décora- 
tion qui manqua refroidit un peu le succès. Il fallait 
au quatrième acte une vue de ruines monumentales, 
dominées par le château de la Wartbourg. Harel, par 
économie, ensevelit le quatrième acte dans un caveau. 

Le défaut d'harmonie entre le théâtre de l'action et 
l'action elle-même jeta quelque indécision dans le mou- 
vement de la pièce. Léo Burkart obtint cependant une 
série de trente représentations. L'œuvre était trop 
philosophique et trop impartiale pour devenir réelle- 
ment populaire. La conclusion restait suspendue entre 
les divers champions de la lutte dramatique : per- 
sonne n'avait tort, personne n'avait raison, et l'auteur 
semblait lui-même indifférent aux doctrines de ses 
héros, qu'il laissait se débattre pendant cinq actes 



210 SENSATIONS d'uN JUE£. 

sans que son intenrention indiquât an public le vain- 
queur ou le vaincu. Diego le conspirateur s'écriait : 
tt Les rois s'en vont... Je les pousse! » Le mot était 
applaudi à tout rompre, et Ton croyait une minute à 
des intentions révolutionnaires. Mais presque aussitôt 
la suite du dialogue venait démentir cette hardiesse. 
Léo Burkart, qui représâitatt le pouvoir, abandonnait 
son prince ; Frantz Lehmann, qui était l'instrument de 
l'opposition, reculait au moment d'agir. 

A part cette erreur de perspective théâtrale, Léo 
Burkart demeure aujourd'hui encore un drame remar- 
quable. Le sérieux de la donnée, la mâle sobriété du 
style excluent toute idée de comparaison avec les 
œuvres tourmentées de l'école romantique. Gérard de 
Nerval s'inspire hautement de Gœthe et de Shakspeare, 
sans grimacer à l'anglaise ou rêvasser à l'allemande. 



GERARD PE NBEYAL. 211 



III 



Les divers écrits qai, après une interraption dou- 
loureuse, sont venus compléter l'œuvre de Gérard, 
Lorely, les Filles du feu, Sylvie, etc., se distinguent 
par la grftce plus que par la force. Ses Voyages aonx 
charmants, ses études littéraires, sa critique de théâtre 
portent l'empreinte d'une certaine ironie veloutée qui 
s'accorde parfaitement avec son caractère ; une espèce 
d'éclectisme lumineux et doux comme une belle mati- 
née d'automne ; le sensualisme à fleur d'âme. 

Ce qui me charme surtout en lui, c'est le sens ex^ct 
de la proportion en toutes choses. Son talent ne pèche 
jamais par la surabondance. Gérard ferme à demi les 
yeux quand il observe l'objet qui attire son attention ; 
mais il en perçoit ainsi l'image nette et précise. 

Les Confidences de Nicolas révèlent un moraliste; 
les Nuits du Ramadan et les Scènes de la vie orien- 
tale mettent en plein relief ses qualités de conteur et 
d'observateur. 

Je ne veux point m'appesantir sur ces cécitt 
attrayants. C'est au lecteur de s'embarquer .pour 
l'Orient avec Gérard de Nerval et de le suivre dans 
le poétique labyrinthe de ses aventures de touriste* 



aia SENSATIONS d'un iur£. 

Pour moi, je ne fais que résumer ici une impressioa. 

Gérard de Nerval est très-certainement un voya- 
geur avant d'être un- auteur de voyages. Il nous avertit 
lai-même qu'il a « Pestomac d'un Lapithe et les jambes 
d'un Centaure. » Il ne voyage pas pour écrire, il 
s'en va naïvement an pays de ses rêves, afin de com- 
parer les visions avec la vérité toute nue. Ses décep- 
tions, il ne les cache pas ; ses bonnes fortunes, il les 
avoue. Il prend d'ailleurs un excellent moyen de saisir 
en tout pays le caractère exact des hommes et des- 
choses. A peine débarqué, il accroche au consulat ses 
préjugés de Français et d'Européen. Le voilà devenu 
en un clin d'oui raïa ou fellah, effendi, bey, émir. 

Il se mêle surtout aux classes populaires, qui gar- 
dent le plus longtemps l'esprit d'une nation. C'est là 
qu'il étudie les mœurs, l'activité matérielle et intelli- 
gente, le |eu des passions, et parmi les passions, la 
plus belle et la plus horrible, l'amour ! 

Pour apprendre sûrement comment on aime en 
Egypte et en Syrie, il tombe amoureux fort à point 
d'une femme du Caire et d'une fille du Liban; il 
devient, comme Rétif de la Bretonne, l'acteur impro- 
visé du drame qu'il veut connaître. C'est un specta- 
teur du parterre qui saute par-dessus la rampe et monte 
sur la scène avec les comédiens. 

Quoi qu'il fasse pourtant, quand une idiage de la 
patrie vient le frapper, l'âme du Français se réveille. 
L'émotion le saisit, par exemple, et l'enlérve quand il 



cIrARD de NERVAL. 21) 

entend tout à coup nommer le général « qui prenait 
«on café avec du sucre, et retentir en face des pyra- 
mides le Ya salam, Buonaberti I (je te salue, Bona- 
parte). » 

En toute occasion, c'est un fils de TOrient, un dis- 
ciple de Mahomet, un comte de Bonneval littéraire. 

Ses aventures, qui sont de vrais romans, ont tout le 
reflet du soleil et du pays qu'il admire. Nulle préci- 
pitation et nulle emphase. C'est un conteur sûr de ses 
contes, et qui ne se presse pas de les dire, parce qu'il 
sait que nous l'écoutons sans qu'il ait besoin de nous 
enfoncer des épingles dans le dos pour réveiller notre 
attention. 

Je n'ajoute plus rien qu'un souvenir personnel. 

« Vous avez parlé de moi comme si j'étais mort, » 
me dit Gérard de Nerval, un jour qu'il me remerciait 
de je ne sais plus quel article de journal où j'avais 
loué ses Voyages, 

En me disant ces mots, il me donna, comme un 
signe d'amitié mystique et d'union spirituelle, une fleur 
de glaïeul qu'il tenait à la main. J'ai respiré aujour- 
d'hui cette fleur symbolique entre deux feuillets du 
livre de Sylvie, et il m'a semblé que Gérard, l'âme de 
Gérard, me disait tout bas : 

«Vous avez parlé de moi comme si j'étais vivant! » 



t$* 







GUSTAVE PLANCHE 




'ai entendu plusieurs fois Gustave Plan- 
che causer^ et j'entends encore l'aigre 
fausset de sa voix de paon. Quelque 
temps avant sa mort, il soutenait dans 
les cafés qu'il n'y avait plus de bonnes 
plumes, ni de bonne table à écrire, ni de bonne encre, 
ni de bon papier. Toutes ces lamentations comiques 
voulaient dire qu'il n'y avait plus de Gustave Planche. 
D'où venait la décadence de cet esprit futile et 
lourd? 

En relisant d'anciens articles de la Revue des Deux 
Mondes, je crois avoir trouvé le mot de l'énigme : le 
croquemitaine de l'illustre revue était par tempéra- 
ment un homme d'opposition ; il ne pouvait faire et il 
n'a jamais fait, dans les lettres, que de l'opposition. 

D'autres critiques sont nés avec l'instinct de la 
louange. Ce sont d'aimables optimistes qui ont les 
mêmes tendresses pour le neuf et pour le vieux, pour 
l'original et la copie, pour la niaiserie p/évue et pour 



ai6 SENSATIONS d'un jur^. 

rimpréva sablime. Abeilles tans aiguillon et presque 
sans bourdonnement, on les voit de tous cdtés butiner 
et se délecter avec la plus insouciante et la plus banale 
gourmandise. 

Les vocations littéraires sont fatales : Gustave Plan- 
che fut doué en naissant de l'esprit d'opposition. 

Cet esprit-là, selon les temps et les hommes, est 
une puissance ou un ridicule. Ceux qui en sont pos- 
sédés ont grand besoin d'imagination : car ils plai- 
dent pour ridéal contre le fait; et grand besoin de 
raison : car en sacrifiant ce qui est au perpétuel deve- 
nir, comme disent les Prussiens, ils risquent le plus 
souvent de passer pour des fous. 



OUSTAVB PLANCHE. 217 



Quand Gustave Planche débuta, les romantiques 
venaient de culbuter les classiques, et la jeunesse 
entraînée chantait victoire avec les vainqueurs. Com- 
battre les romantiques, c'était donc combattre le jeune 
public, le public turbulent et actif. 

M. Planche résolut de tenir tête à la fois aux roman- 
tiques, aux vieux classiques et au jeune public. Une 
telle situation ne manquait pas de grandeur: la Revue 
des Deux Mondes crut avoir trouvé son Odilon 
Barrot. 

Nous sommes déjà si loin du règne de Louis-Phi- 
lippe, que ces deux noms de Barrot et de Planche 
pourraient, en vérité, s'appliquer au mSme person- 
nage! Sommes-nous bien sûrs que Gustave Planche 
n'ait pas été au Palais-Bourbon l'adversaire de M. Gui- 
zot et de M. Mole? Qui doiv: foudroyait, du haut de 
la Repue des Deux Mondes, le poète Victor Hugo, le 
po2te Lamartine, le romancier Alexandre Dumas et le 
vaudevilliste Scribe ? N'était-ce pas M. Odilon Barrot? 

Lisez à voix basse les discours de celui-ci, débitez 
à haute voix les articles de celui-là, n'est-ce pas le 
même caractère de probité gourmée et le même ronron 

28 



ai8 SENSATIONS d'un juré. 



de pédanterie théâtrale? Affirmer au lieu de prouver, 
interpeller au lieu de réfuter, voilà le procédé com- 
mun à M. Odilon Barrot et à Gustave Planche. 

Et pourquoi se donneraient-ils en effet la peine d'ar- 
gumenter, ces deux phénix de la vieille opposition 
politique et littéraire? Eux argumenter? Fi donc ! Ils 
prophétisent. 

Je défie qu'on ait jamais surpris Gustave Planche en 
flagrant délit d'émotion, lorsqu'il daignait du haut de 
son trépied abaisser son regard sur la littérature con- 
temporaine. Le front incliné sur la poitrine, les jambes 
indolemment croisées, les mains étalées à plat sur ses 
gros genoux, il n'ouvrait - la bouche que pour laisser 
tomber des prédictions sibyllines: 

« Aucune gerbe ne mûrira sur le sol de la popula- 
rité; 

« Le vent dispersera la semence à peine épa- 
nouie {sic); 

a Le sillon infidèle ne tiendra aucune de ses pro- 
messes; 

« Ni soleil ni rosée ne viendront en aide à cette 
stérilité obstinée ; 

« La charrue sera brisée avant que le laboureur 
aperçoive la moisson. » 

Tant qu'il se bornait (l'homme morose!) à anathé- 

matiser le vent et la charrue, la gerbe et le sillon, la 

rosée et le soleil, qui donc eût pu songer à combattre 

ses anathèmes ou à contester ses prophéties? Mécon- 



GUSTAVE PLANCHE. aip 



tent du ciel et de la terre, Gastave Planche avouait 
d'ailleurs qu'il était radicalement mécontent de lui- 
même : 

« De la vie active et réelle, je sais peu de cho$e... 
Je m'éveille tous les jours avec une idée amère et 
inévitable ; je me demande sincèrement ce qu'il faut 
souhaiter. Je me propose successivement et de bonne 
foi une demi-douzaine d'ambitions diverses, et je ne 
réussis jamais à me décider. » 

yne demi-douzaine d'ambitions ! Ce grand irrésolu, 
qui se flattait peut-être de devenir quelque jour un 
grand philosophe, un grand moraliste, un grand 
romancier, un grand poëte, un grand dramaturge, un 
grand historien, ne nous a donné ni une pièce devers, 
ni un drame, ni un roman, ni le plus petit livre 
d'histoire, de morale ou de philosophie. A-t-il laissé 
du moins quelque livre d'esthétique ou de critique? 

Voilà ses Portraits : regardez ! 

Gustave Planche est-il un peintre d'histoire litté- 
raire? 

A-t-il seulement les instincts du peintre, cet homme ' 
qui déclare qu'il ne sait rien de la vie réelle, et qu'à 
force de réfléchir il a réduit toutes ses émotions en 
idées ? 

Un peintre à idées? Oh! les peintres à idées, nous 
les connaissons : ce sont les fruits secs de l'École. 
Voyons cependant avec impartialité, non plus la pein- 
ture, mais les idées de ce faux peintre littéraire. 



aao tBMtATiONS d'un juré. 

Dans une sorte de manifeste intitulé Moralité de 
LA poétiB, Gustave Planche daigne nous informer que 
l'intime et familière société des poètes, des statuaires 
et des peintres, lui a révélé la véritable destination 
de l'imagination; je cite ses propres paroles. 

Cette véritable destination, quelle est-elle? 

En écoutant attentivement l'oracle, voici ce que 
je recueille de plus clair : « L'imagination a le droit 
de choisir partout, dans les plus hardis comme dans 
les plus chastes épisodes de la vie. n Ou je me trompe 
fort, ou Boileau avait pleinement reconnu ce droit 
dans son Art poétique: 

Il n'est point de serpent ni de monstre odieux 
Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux. 

Évidemment, la société des poètes, des peintres 
et des statuaires n'avait rien révélé à Gustave Planche. 

Pour tout lecteur de bonne foi, 11 n'a jamais eu, en 
fait d'idées, que des impressions de tempérament ou 
de situation. Ainsi, pour citer un exemple, celui qui 
savait si bien la véritable destination de l'imagination, 
lui, le Croquemitaine de la Revue des Deux Mondes, 
quand cette véritable destination menait certains au- 
teurs à la Revue, il devenait tout à coup pour ces 
élus d'une bienveillance et d'une douceur parfaites. 
Charles Nodier, George Sand, Mérimée, n'ont pas 
eu à se plaindre, que je sache, de l'impitoyable cri- 



GVSTAVB PLANCKB. 321 

tiqus. Ils étaient de la maison de Croquemitaine, et 
Croqaemitaine a presque toujours, je ne dira! pas 
admiré ou approuvé, mais toléré leurs écrits. 

Au reste, quand on veut bien saisir le caractère de 
Gustave Planche, on doit se garder de l'étudier en 
ses moments de politesse domestique. Il se déguise 
alors et minaude gauchement; il bégaye comme 
Brid' Oison, il ftnonne comme Perrin Dandin. 

Qu'il soit impitoyable, c'est la loi de son tempéra- 
ment. Haro sur la poésie, sur le roman et sur le 
drame modernes! L'homme qui, de son propre aveu, 
ne sait rien de la vie réelle, et qui n'a d'autre faculté 
que le dédain, n'est pas obligé de vivre avec les 
vivants, de sentir avec ceux qui sentent, ni d'imaginer 
avec ceux que l'imagination enivre. Et voilà pourquoi, 
à diverses reprises, il a rudoyé les critiques ses con- 
frères avec la froide sévérité d'un juge qui ne voit 
partout que des criminels. 



222 SENSATIONS d'un JURE. 



II 



Il y a, disait-il, trois sortes de critiques : 

1^ Les rétrospectifs; 

a* Les admiratifs; 

l" ... Je dois avouer que la troisième épithète 
m'échappe : peut-être prospectifs ou prophétiques ! 

Les premiers sont les interprètes du passé : il les 
déclarait impuissants. 

Les seconds flattent 16 présent : inutiles 1 

Les derniers enfin, ou plutôt le dernier, révèle l'avez 
nir, et celui-là était le critique parfait : car celui-là, 
c'était Gustave Planche. 

Vérifions un peu ses prédictions, et sachons enfin 
s'il faut le classer parmi les grands, les petits ou les 
faux prophètes. Est-ce un Isaïe, est-ce un Barucfa, 
est-ce un Mathieu Lsnsberg? 

Je ne prétends pas qu'il n'ait jamais prédit juste. 
Après la réprésentation de VAngèle d'Alexandre Du- 
mas, il écrivait ces paroles sensées, quoique incor- 
rectes: 

u Vienne le jour, qui peut-être n'est pas loin, ou la 
satiété nous rendra sobres et chastes, ou les serre- 
ments de main vaudront mieux pour nous que les 



OVSTAVB PLANCHE. 23) 

épaules nues, où nos lèvres brûlées par Torgie vou- 
dront se désaltérer, comme les montons de La Fon- 
tJne^, dans le courant d'une onde pure... » 

La vision du critique se réalisa : nous eûmes, en ce 
temps-là, ce qui s'appelle encore en riant VÉcole du 
bon sens. L'avait-il prévue, l'avait-il enfantée? Invi- 
sible pour tous, M. Ponsard était-il, avant Lucrèce, 
au bout du télescope magique de Gustave Planche ? 

Oui, Gustave Planche fut un vrai prophète, si l'on 
confond avec le don de prophétie les simples déduc- 
tions d'une logique banale. Malheureusement pour sa 
santé, le Voyant s'inclina trop souvent sur le réchaud 
de la Revue des Deux Mondes. Il n'y trouva que la 
houille et le coke des économistes, tristes charbons 
d'Isale qui déterminèrent un commencement d'asphyxie 
intellectuelle. 

Les médecins envoyèrent le malade en Italie, et, 
pendant quelques années, il ne fut plus question du 
critique-prophète. Tout le monde le croyait mort, 
lorsque tout à coup on entendit dans la Revue comme 
un écho de ses anciens articles. Quelques lecteurs 
naïfs s'écrièrent : « Voici M. Gustave Planche de 
retour! » Mais les gens de la maison savaient bien 
que la Revue était hantée par un fantdme, et mar- 



I. Des livres qni se désaltèrent comme d«s moutons! quelle 
pureté de langage I 



334 SENSATIONS d'UN lURé. 

mottaient entre eux, avec de grands signes de croix : 
« C'est ce pauvre M. Planche qui revient. » 

Ce pauvre revenant ! Comment se fait-il qu'il appa- 
raisse encore à tous les esprits routiniers, qui le re- 
gardent comme le plus glorieux représentant de la 
critique contemporaine? Mort de son vivant pour les 
lecteurs éclairés, d'où vient qu'il soit aujourd'hui un 
spectre célèbre? 

Il y a là une illusion facile à expliquer. La Revue 
des Deux Mondes a été pendant vingt ans l'organe de 
la haute littérature, et Gustave Planche a déclamé 
pendant vingt ans à la tribune de la Revue des Deux 
Mondes. Plus la Revue des Deux Mondes vieillira, 
plus la renommée de son Odilon Barrot baissera. 



OV8TAVB PLANCHE. 22$ 



III 



Critique littéraire, Gustave Planche, le moins stu- 
dieux des hommes, ignorait presque complètement 
rhistoire littéraire. Toute son érudition se bornait à 
des souvenirs de collège. 

Critique d'art, il ignorait l'histoire des arts. II avait 
vu en pédant les maîtres italiens, et ne connaissait que 
par ouï-dire les Flamands, les Espagnols, les Alle- 
mands et les Anglais. 

Tous ses portraits littéraires, je les donnerais pour 
quatre coups de crayon de Sainte-Beuve, ou pour une 
sanguine de Philarète Chasles. 

Toutes ses études d'art, je les donnerais pour une 
étude vivante et savante de Théophile Silvestre, un 
monologue instructif et fin de Chenavard, ou l'un de 
ces brillants comptes rendus de théâtre que lance tous 
les ans, à l'époque du Salon, Paul de Saint-Victor. 

Homme d'opposition sans imagination, et très-petit 
prophète d'almanach, Gustave Planche avait le cou 
fait comme celui de la femme de Loth. Les yeux 
tournés vers le passé, la nuque vers l'avenir, le men- 
ton triplé par une grimace de dédain, il rendait des 

29 



226 SENSATIONS d'uN JURÂ. 

oracles dans cette langue lourdement vide et pompeu- 
sement incorrecte qui est devenue l'idiome o£Bciel de 
la Revue des Deux Mondes. 

Le jour n'est pas loin, je l'espère, où nos jeunes 
pédants eux-mêmes hausseront les épaules à ses ritour- 
nelles oratoires, et se jetteront à la tête, dans leurs mo- 
ments de récréation, les vieilles béquilles de sa rhéto- 
rique. 








FEU SAINT-MARC GIRARDIN 



ET 



FEU NISARD 




UAND on dit feu Saint-Marc Girardin, 
on peut bien dire feu Nisard, quoiqu'on 
soit encore exposé à entendre M. Ni- 
sard; sinon à le lire. Lequel des deux 
est le plus mort, celui qui survit ou celui 
qui n'est plus? 

Une cérémonie presque funèbre, la réception de 
M. Saint-René Taillandier, nous a cruellement rappelé 
que la littérature professorale était toujours en hon- 
neur à rinstitut. M. Taillandier à l'Académie! Cela 
crie vengeance, et nous allons nous venger en pei- 
gnant face à face , tels que nous les avons vus jadis, 
les deux principaux chefs de la grande famille uni- 
versitaire. 
Cette famille terrible a deux branches, comme l'an- 



aa8 SENSATIONS d'un JVfii. 

cienne famille royale : la branche aînée, composée 
de légitimistes à la Boileau, et la branche cadette, 
composée de libéraux qai admettent pour régler les 
questions de littérature une espèce de charte constitu- 
tionnelle. 

Chef de la branche aînée : 

« Vivent les règles immuables ! » s'écrie M. Nisard. 

Chef de la branche cadette : 

« Âccommodons-nous tant soit peu aux circon- 
stances, répond M. Saint-Marc Girard in. 

— Soyons inflexibles, dit l'un. 

— Soyons élastiques, dit l'autre. 

— Soyons nobles ! 

— Soyons bourgeois ! 

— Soyons sérieux 1 

— Soyons gais! » 

Feu Nisard croit exclusivement à la sainte trinité 
des siècles de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV. H 
proclame l'immutabilité des formes de la pensée, il 
enseigne, par la grâce de Dieu, l'éternité de la tragé- 
die, la légitimité du poëme épique, la hiérarchie sacro- 
sainte des anciens genres littéraires, méprisant et ana- 
thématisant tous les genres modernes, poésie lyrique, 
drame et roman, œuvres subversives et bâtardes qui 
ont usurpé la place de la littérature classique, la lit- 
térature de droit divin ! Aussi préfère-t-il toujours le 
présent au passé, les anciens aux modernes , la cor- 
rection à la hardiesse, l'imitation à l'invention, le 



SAINT-MARC GIRARDIN ET NISARQ. 329 

vieux mot effacé au mot nouveau tout reluisant, et 
marqué d'une empreinte inconnue, comme la monnaie 
du lendemain des révolutions. La doctrine Nisard 
règne encore à l'École normale. 

Feu Saint-Marc Girardin admet dans une certaine 
mesure l'indépendance des esprits. Il voudrait rappro- 
cher et faire vivre en bonne intelligence les principes 
anciens et les libertés modernes. Que la tragédie soit 
moins solennelle et le drame moins violent, que celui- 
ci modère sa marche, que celle-là presse le pas, et 
l'harmonie de TÂrt constitutionnel sera fondée. 

En résuméy pas de différence bien saillante entre 
les légitimistes purs et les souples orléanistes de la lit- 
térature universitaire. M. Nisard s'enferme dans son 
cabinet, et cherche exclusivement dans les livres classi- 
ques le secret des passions et des caractères humains. 
M. Saint-Marc Girardin étudie les mêmes livres dans 
le même cabinet; mais il ouvre de temps en temps la 
croisée, et regarde par intervalles le temps qu'il fait 
et la mine des passants. Il sait que le nuage vole, que ' 
la girouette tourne et qu'il y a du monde dans la rue. 
Il le sait et il le dit; mais M. Nisard ne le croit pas. 

Tous deux ont, d'ailleurs, une haine commune : 
l'Imagination. A leurs yeux, attristés par le bon sens. 
Imagination est synonyme d'Anarchie. M. Nisard 
écrit un jour au Moniteur, à propos de je ne sais quel 
phénix universitaire : 

« Je voudrais persuader aux écrivains d'imagination. 



ajO SENSATIONS d'uN JUR^. 

qui 80Dt si injustement prévenas contre ce qu'ils ap« 
pellent les écrivains universitaires, combien il faut 
d'imagination pour écrire avec cette simplicité expres- 
sive, cette facilité dans la correction la plus exacte, 
cette liberté et cet agrément dans un sujet sévère, et 
combien il faut plus d'invention pour peindre d'après 
leurs écrits les âmes des personnages historiques que 
pour tracer ces portraits romanesques où Ton croit 
imaginer ce qu'on prend à autrui, et dire le premier 
ce qu'on répète. » 

Le sévère docteur qui exprime cette opinion a sans 
doute oublié qu'il a publié autrefois dans la Revue de 
Paris une œuvre d'imagination, une nouvelle, le 
Convoi de la laitière? Il ne se souvient plus évidem- 
ment des portraits romanesques dont il avait orné 
cet étonnant tableau de mœurs, et parmi ces portraits, 
de la noble figure qui dominait toutes les autres, celle 
du Majtrb bulncmissbur chargé d'années (sic)} Le 
souvenir de ce maître blanchisseur devrait hanter 
M. Nisard, sous forme de spectre, et le rendre un 
peu plus indulgent pour les écrivains d'imagination. 

N'ayant point à se reprocher un péché d'imagina- 
tion comme le Convoi de la laitière, M. Saint-Marc 
Girardin a pu, dans sa chaire et dans ses écrits, per- 
sifler avec pliis de succès Vécrivain d'imagination, la 
bête noire de M. Nisard. Beaucoup d'entre nous, 
connaissant le prix du temps, ont hésité à étudier son 
Cours de littérature et de morale; mais qui n'a point 



SAINT-MARC CIRARDIN BT NI8ARO. 2 j I 

assisté à l'une de ses leçons? M. Nisard, comme pro- 
fesseur, n'a exercé aucune influence sur la jeunesse, 
tandis que M. Saint-Marc Girardin a passionné trois 
générations d'auditeurs contre la littérature sincère et 
vivante, contre l'invention et l'innovation, en un mot, 
contre Vimagination, 

« Messieurs, disait-il, messieurs (et il était curieux 
de le voir minauder la lassitude au début de son dis- 
cours), je dirais volontiers aujourd'hui une chose... 
{Suspension.) 

« La dirai-je?... Oh! non pas!... Et pourquoi 
non?... Je la dirais mal peut-être... {Réclamations, 
0ht oh!) Je vous demande pardon, messieurs, et Dieu 
me garde de vous contredire gratuitement, je sens que 
je ne la dirai pas comme je voudrais la dire... et 
pourtant je là dirai, si vous m'y encouragez... {Par-- 
le\! parle\l) 

<c Je dirai donc, messieurs, mais prenez garde... Je 
vais sans le vouloir... et qui sait?... en le voulant 
bien peut-être... je vais blesser quelques-uns d'entre 
vous. {Nonl non/) 

« Si,sil... Permettez, messieurs... et à Dieu ne plaise 
que je fasse de cette chaire un théâtre de divertisse- 
ments comiques... Cette chaire est sérieuse, messieurs. 
Je sens toute la gravité de cette chaire... Qui de vous 
pourrait dire qu'il est tombé de cette chaire une pa- 
role..- je ne dirai pas dangereuse, mais tout simple- 
ment imprudente ?. . , {Personne I personne t) 



aj2 SENSATIONS d'UN JURÉ. 

«... J'avais besoin, messieurs, d'interroger ainsi mon 
|eane anditoire, et de puiser dans quelque manifesta- 
tion sympathique la force d'ouvrir cette main pour 
laisser envoler une vérité... {Sourires d'approbation.) 

«... Oui, messieurs, notre tâche est rude, pourquoi 
ne pas en convenir?... et notre mission pénible, j'ose 
TafSrmer sans vaine gloire... Cependant notre con- 
science et vos suffrages... {Murmures flatteurs.) 

« Âh! tenez, je le répète et je le répète volontiers, 
quoi qu'il m'en coûte... aujourd'hui même... et j'in- 
siste, j'insiste encore, remarquez-le bien... aujourd'hui 
même ma conscience me commande de vous blesser.. 
(Nouvelles réclamations. Oh ! oh !) 

«... Vous avez beau protester d'avance, je vais vous 
blesser, j'en suis sûr, et je l'aurai voulu, bien voulu, 
voulu à mon corps défendant, et malgré moi-même... 
Oh! si je préférais vous flatter!... {Mais non! mais 
non f) 

« J'aime la jeunesse, messieurs, mais je ne la flatterai 
point. .. A Dieu ne plaise qu'une parole servile tombe 
jamais de cette bouche et de cette chaire!... Mais 
enfin, si je voulais vous flatter, je n'aurais, comme tel 
poëte que vous adorez, qu'à exalter vos instincts 
généreux pour les pervertir... Je n'aurais, comme tel 
romancier que vous dévorez, qu'à faire appel à tous 
les dangereux ressorts de votre imagination... L'ima- 
gination, messieurs... c'est la grande menteuse et la 
grande impudique ; elle vous enlève jusqu'aux nues oo 



SAINT-MARC CIRARDIN ET NISARO. ajj 

VOUS plonge dans les abîmes; elle vous enseigne à 
mépriser les conditions moyennes de la vie ; elle fait 
apparaître devant vous mille séduisants fantômes dont 
Péclat.vous cache, la noble tête de votre père, le visage 
attendri de votre m^re, la douce physionomie de votre 
sœur, déjà mariée peut-être à quelque modeste bour- 
geois de province et déjà entourée de charmants en- 
fants, qui ne seront sans doute pas des enfants su- 
blimes, mais qu'on éUvera prosaïquement dans la 
crainte de Dieu, dans Pamour de la famille et dans 
le culte des lois sociales que le génie foule aux pieds, 
messieurs, et que nous autres, bonnes gens, nous 
sommes tenus de révérer, au risque de paraître ridi- 
cules!... oui, messieurs, ridicules, mais, ne l'oublions 
jamais, il y ^àtzx\à\CM\^%iSiCxH\i,. {Applaudissements 
• respectueux.) 

« Eh quoi! messieurs, vous m'applaudissez? Je de- 
meure confondu, mais ravi... Oui, ravi jusqu'au fond 
de l'âme... Et ces applaudissements que je n'atten- 
dais pas, je les accepte et j'en suis fier, parce qu'ils 
vous glorifient vous-mêmes en glorifiant cette chaire 
oCi j'ai l'honneur d'enseigner. 

« Je vous dirai donc. . oui, je puis vous le dire main- 
tenant, ce terrible mot de la sagesse, de l'expérience et 
du bon sens, que j'hésitais à proférer devant vous, par 
un sentiment de défiance que vos applaudissements 
ont glorieusement vaincu... je vous le dirai hautement 
comme le principe, l'essence et le résumé de ce cours 

30 



aj4 SENSATIONS d'un JURi. 

« Messieurs , «i vous voulez être heureux en ce 
monde, et je dirai mieux, si nous désirons être hon- 
nêtes, soyons bravement... quoi donc?... des hommes 
de génie, des réformateurs, des novateurs, des pro- 
phètes, des phénomènes?... Non, messieurs... soyons 
MéDiocREs ! ! ! {Applaudissements frénétiques.) 

« En sortant de cet amphithéâtre, vous emporterez 
dans vos cœurs ce mot que vdns applaudissez aujour- 
d'hui, et que les entraînements de Timagination vous 
feront renier demain. {Non, non!) 

« Allez néanmoins, allez en paix, mes amis, si votre 
jeunesse l'oublie^ votre âge mûr s'en souviendra, je ne 
crains pas de l'afSrmer. Alors vous serez devenus des 
hommes, des citoyens, des pères de famille ; et moi, 
toujours voué à ma tâche, j'aurai vieilli et blanchi 
dans cette chaire... Vous m'enverrez vos enfants... » 
{Tonnerre d* applaudissements,) 

« Soyons médiocres ! » Cet abominable conseil nous 
a valu peut-être vingt ans d'Empire ; il nous a con- 
duits certainement à la fameuse bifurcation de M. For- 
toul, qui mutila et asservit toute une génération. 
« Soyons médiocres ! » Rien que pour ce vilain mot, 
je suis enchanté que feu Saint-Marc Girardin n'ait 
jamais pu réaliser le rêve de tous les professeurs en 
Sorbonne, depuis MM. Guizot, Cousin et Villemain: 
pfésider une distribution de prix en costume de mi- 
nistre de l'Instruction publique ! 







J. MICHELET 




IL Y A CENT ANS 




ic K EX ET écrivait encore il y a troi$ an$^ 
et il écrivait déjà il y a cent ans. 

Vous ne comprenez pas? C'est un phé- 
nomène de réincarnation. Mais je vois que 
vous haussez les épaules... Je m'explique. 
Il y a toujours des spirites à Paris, et quand ils 
sont de bonne foi, ce sont en vérité les meilleures 
gens du monde. Ecoutez-les parler: ils vous récite- 
ront leurs contes de revenants avec des bêlements 
d'agneau et des roucoulements de colombe. Ne trou- 
vez-vous pas que la crédulité, quand elle est inoffen- 
siye, a quelque chose de touchant comme l'innocence, 
de charmant comme la virginité, de poétique comme 
le rêve, de sacré comme la folie par amour ? Ils m'ont 
attendri plus d'une fois, ces êtres crédules qu'on 
appelle spirites. 
J'ai connu deux de ces âmes sereineè et vertueuses, 



2\6 SENSATIONS d' U N JURÉ. 



une ftme d'éditeur, et une âme de magistrat; je jure 
que je ne cherche pas à étonner. 

L'éditeur, c'était le frère Didier, que beaucoup de 
spirites pleurent, et que tous les académiciens re- 
grettent; un homme fort aimable et un galant homme, 
qui, de son vivant, étalait dans la même vitrine les 
doctrines d'ÂlIan Kardec et la philosophie de M. Cou- 
sin. Le frère Didier, je ne suis pas un ingrat, a édité 
quelque chose de moi avant de mourir, quoique je ne 
fusse ni spirite ni académicien. Je serais charmé d'ap- 
prendre, je l'avoue, que cette hardiesse lui a été payée 
dans quelque bonne planète. 

Quant au magistrat, je vous le présente comme un 
dis plus fins écouteurs de Vextra-monde, Oui, cet 
homme-là «it très-fin, quoique très-candide, et sa séré- 
nité de bienheureux n'exclut pas une certaine diplo- 
matie apostolique et mondaine. Il y a du Mélanchthon 
ou du Fénelon chez ce médium robin qui, du haut de 
son tribunal, -juge très-sainement les vivants dans 
l'après-midi, bien qu'il taille le soir de fréquentes 
bavettes avec les morts. 

Dans le monde' spirite, c'est le missionnaire des 
gens de lettres. Il aimerait mieux convertir un journa- 
liste que to«t k Jockey-Club et toute l'Académie des 
sciences morales et politiques. 

a Le. spiritisme décline, parce que nous manquons 
d'écrivains, me disait-il l'autre jour avec une doace 
mélancolie. 



MICHELE T. aj7 



— N'avez- VOUS pas Victoriea Sardoa, l'inventeur de 
la maison de Mozart ? 

— Oh ! oh ! un homme de théfitre! Cela sent le truc. 
Non , ce. qu'il nous faudrait , voyez-vous , c*est un 
Octave Feuillet... pour les femmes, et un H. Taine... 
pour les hommes. 

— H. Taine spirite ! Que dirait l'École normale, 
que dirait PÉcole des beaux-arts? H. Taine médium ! 
Eh ! qu'y gagnerait-il ? Croyez-vous qu'il voulut écrire 
sous la dictée de Sainte-Beuve? 

— Sainte-Beuve ne viendrait pas...^ Ohl non!... 
Mais il viendrait sans doute un autre esprit.. 

— Qui donc? Un Schlegel, un des frères Grimm, 
un Gustave Planche? 

— Point du tout... Un esprit inconnu, qu'on n'au- 
rait pas appelé, qui ae se nommerait pas ou qui signe- 
rait d'un nom tout à fait obscur. Peut-être même per- 
sonne ne viendrait ostensiblement, et pourtant il se 
produirait quelque chose, il y aurait une lumière, une 
voix, une visite, un phénomène de réincarnation... 
. •— Ri-iN-cAa-NA-TiON? Comment dites-vous cela? 
Ré-nf-CAR-NA-TiON ? Oh ! Ic joli mot ! 

. — Croyez-vous à une vie antérieure, croyez-vous 
aux vies successives? Jean Reynaud y a cru, Victor 
Hugo y croit (voyez les Contemplations!), Por- 
phyre, Plotin et Jamblique, toute l'école d'Alexan- 
drie y croyait, et l'école d'Alexandrie... 

— L'école d'Alexandrie était spirite? 



aj8 SENSATIONS d'un jurj. 

— Pas précisément; mais ea professant comme 
nous la doctrine des vies successives, elle embrassait 
comme nous l'idée de la réincarnation^et cette idée-là, 
croyez-le bien, si on l'appliquait avec esprit, elle re- 
nouvellerait non-seulement la philosophie, mais la 
littérature... Et tenez, cher sceptique, je ne veux pas 
vous convertir. Je veux seulement vous montrer par an 
exemple ce que pourrait 6tre la critique nouvelle, la 
critique spirite... Entrez dans mon cabinet : vous y 
verrez M. Michelet il y a cent ans. 

— - Un Michelet du xvixi* siècle? 

— Non, un esprit du xviu® siècle réincarné dans 
Michelet. » 

Quand le cabinet s'ouvrit devant nous, aucun gud- 
ridon ne tourna, aucun fauteuil ne vint en sautillant 
à notre rencontre : il me sembla seulement qu'entre 
les deux fenêtres un portrait accroché au mur avait 
fait un mouvement pour s'élancer hors du cadre. 
Un rayon de soleil avait peut-être produit cette illu- 
sion. 

« Quel est ce portrait? dis-je à mon introducteur. 

— Un portrait d'abbé savant et galant qui, vers 176b 
ou 70, signait quelquefois Machiavellino : en français, 
le petit Machiavel, 

— Et c'est ce petit Machiavel qui s'est incamé en 
Michelet? 

-^ Un jour ou une heure, en ce siècle. 

— L'impertinent! » 



MICHELET. 2J9 



Je le regardai sous le nzz, le poing tendu, avec 
une sorte de colère. 
« C'est un Italien, n'est-ce pas? 

— C'est un Napolitain. 

— Malgré sa perruque de travers et son menton 
rasé, je trouve qu'avec sa grosse tête de petit homme, 
ses yeux étincelants, ses traits réguliers, ses airs de 
physionomie grimacière et câline, votre abbé Machia- 
vellino, moitié singe, moitié chat, ressemble tout à 
fait à un antre Napolitain, à Fiorentino. 

— Physiquement, non; moralement, oui. Tous 
deux étaient venus de Naples à Paris, tous deux se 
connaissaient en musique, tous deux écrivaient le fran- 
çais avec une aisance et une élégance parisiennes; 
tous deux enfin étaient des hommes de peu de foi, de 
peu de scrupules et de beaucoup d'esprit; mais le 
moins scrupuleux des deux et le plus sceptique, c'était 
sans contredit... 

— Fiorentmo? 

— Je vous demande pardon, c'était Machiavellino : 
car je doute fort que le prudent Fiorentino ait jamais 
laissé échapper sur ses sentiments des avis pareils à 
ceux-ci : 

« L'argent et les dignités sont le plaisir parfait... 
Je n'aime que l'argent de mes amis et le lit de mes 
amies.*. Je ne crois rien en rien sur rien de rien. » 

— Allons, votre Machiavellino était un libertin, un 
avare, un athée, un monstre. 



S^O SBirSATlONS D'un JURB. 

— C'était OQ monstre gai, qui résamait la vie hu- 
maine par cette équation : 

X= O 

LB TOUT B8T écAL A z£aO 

— Et VOUS me soutenez sérieusement que ce démon 
s'est incarné en Michelet? » 

Mon juge spirite prit, sans me répondre, un livre 
sur sa table, et, l'ouvrant au premier feuillet, il lut à 
haute voix : 

LES FEMMES 

Dialogue. 

« LB MAEQVis. — Comment définissez-vous les 
femmes? 

« LB CMBVALIBB. — Uu animal naturellement faible 
et malade. » 

MOI. — La femme est une malade? Mais c'est la 
définition même de Michelet {De l'Amour, livre I, 
chapitre ii). 

Le juob. — Attendez, attendez, voici VÀmour de 
Michelet. Suivez, pendant que je lis, aux feuillets mar- 
qués par une corne (lisant) : 

« Lb crbvalieb. — Elle est malade comme 
tous les animaux, jusqu'à parfaite croissance; alors 
viennent ces symptômes communs à toute la classe 
des bimanes; elle en est malade six jours par mois, 



MICHBLBT. 9^1 



l'un portant l'autre^ ce qui fait au moins le cinquième 
de la vie... » 

Moi. — Permettez, je vous arrête ici; c'est encore 
du Michelet : «... Elle est généralement souffrante 
au moins une semaine sur quatre... » 

Le juge. — Ce qui fait le quart de la vie, n'est-ce 
pas? Le quart ou le cinquième, qu'importe? C'est 
toujours l'esprit de.Machiavellino qui parle par la 
bouche de Michelet. Donc, réincarnation ! 

Moi. — Réincarnation? Pourquoi pas réminis- 
cence? 

Lui. — Je suis sûr que M. Michelet n'a jamais 
entendu parler de Machiavellino. Et pourtant, lequel 
des deux est po55^</^ de l'autre? Écoutez encore ce 
démon, ce monstre gai de Machiavellino : 

« Les femmes n'ont que des intervalles de santé à 
travers une maladie continuelle. Leur caractère se 
ressent de cet état presque habituel : elles sont cares- 
santes et engageantes, comme presque tous les ma- 
lades; cependant brusques et fantasques parfois, comme 
les malades... 

« Elles aiment une longue retraite, et, par inter- 
valles, une joyeuse compagnie, comme les malades... 

« Voyez maintenant comment nous nous conduisons 
avec elles, et vous trouverez que noas agissons comme 
avec les malades. 

« Nous les soignons, nous nous attendrissons avec 
elles... nous cherchons k les distraire, à les amuser; 



843 SENSATIONS d'uN JUr£. 

ensuite nous les laissons longtemps seules dans leurs 
appartements; puis nous les recherchons, les cares- 
sons, et puis nous... » Il y a ici une gaillardise, une 
polissonnerie : je passe... et je passe aussi sur cette 
impitoyable conclusion : 

« Quand les femmes ne sont pas malades, elles sont 
nulles. » 

Mais lisez jusqu'au bout l'impertinent Dialogue, 
et relisez jusqu'à la fin le livre de VAmour : vous me 
direz ensuite si, des deux côtés, vous ne voyez pas 
revenir sans^esse ces deux affirmations : 

« La femme, $tre malade ! L'homme, garde-malade! » 

Moi. — Oui, mais le Dialogws est une satire, tan- 
dis que le Livre est une élégie ; le Dialogue rit de la 
maladie, tandis que le Livre s'en afflige jusqu'aux 
larmes, et crée, pour ainsi dire, le culte perpétuel de 
la malade divinisée. 

Lvi. — Eh! sans doute, vous avez cent fois rai- 
son. Machiavellino a fait pénitence dans la peau de 
Michelet. II a expié ses épigrammes par des élégies. 
C'est l'Expiation qui motive et démontre la Réincar- 
nation ! 



La théorie de la possession ou de la réincarnation 
a vraiment quelque chose d'effrayant. Qui de nous 
est assez original pour ne pas £tre un peu possédé? 
Tâte^-vous, de grâce, mes amis : ne seriez-vous pas, 



MICHBLBT. 24) 



sans le savoir, l'un ou l'autre, sous Pinfluence d'une 
réincarnation? 

Tout bien considéré, |e remercie cordialement mon 
juge spirite. Je lui dois le plaisir d'avoir lu ce petit 
chef-d'œuvre presque inconnu qui s'appelle le Dia- 
logue sur les Femmes, et d'avoir découvert sous le 
masque de Machiavellino , le masque du chevalier 
Zanobi, l'auteur du Dialogue sur le commerce des 
blés, ce Molière-Platon , disait Voltaire, et la diabo- 
lique grimace du savant et galant, du charmant 
et méchant abbé Ferdinand Galiani, l'atti des ency- 
clopédistes et l'ennemi des économistes (selon lui, des 
économistificateurs), le railleur profond et léger dont 
la verve napolitaine faisait dire à la duchesse de 
Choiseul : 

« En France, il y a de l'esprit en petite monnaie, 
et dans l'Italie en lingot. » 

Notre petite monnaie baisse un peu, duchesse; 
priez Dieu, là-haut, qu'il nous vienne en France quel- 
ques Galiani échappés du lingot italien. 



-^^ 
^ 




o 



PHILARETE CHASLES 



ET 



M. SAINT-RENE TAILLANDIER 




E S derniers choix de PAcadémie ont bien 
étonné le public, qui s'étonne souvent 
pour rien. M. Alexandre Dumas, 
Alexandre ÂLB3CANDR0VITCH, comme on 
rappelle plaisamment dans la petite 
Russie de Paris, tout le monde, avant les Quarante, 
lui avait donné sans marchander la palme et Vépée. 
Mais où diable sont-ils allés chercher M. Caro? Et 
avant celui-ci, M. Saint-René Taillandier? Et avec 
M. Taillandier, M. Mézières? Quant à ce dernier, 
l'Académie française a pris un nom de ville pour un 
nom d'homme : telle est l'opinion de Paris. 

Eh bien, Paris a tort; l'Académie française n'est 
pas aussi noire qu'on la fait ; elle a les travers ou les 
défauts de son. origine, voilà tout; et si elle a péché. 



a^ SENSATIONS d'UN JUR^. 

ce n'est certes point par ignorance ou étourderie, c'est 
tout simplement par orgueil. Née sous le régime du 
bon plaisir, le bon plaisir est sa loi suprême. Comme 
Louis XIV, son roi perpétuel, elle ne se décide que 
d'après ses goûts', ses caprices, ses convenances. La 
brigue et l'intrigue auront donc toujours beau jeu à 
l'Institut; mais le mérite et le talent, cela s'est déjà 
vu, le génie lui-même peuvent y réussir à la longue, 
en briguant et en intriguant. L'Académie française, 
en un mot, ne rend pas la justice sous un chêne, 
ainsi que le voudraient les purs écrivains : elle dis- 
tribue des grâces et des faveurs comme Louis XIV, 
et c'est parmi ses courtisans qu'elle choisit ses favo- 
ris. 

Ainsi, M. Caro, favori! Et favori M. Mézières ! Et 
M. Saint-René Taillandier favori ! Qui ne sait que 
l'Académiefrançaise, en bonne parente de l'Université, 
raffole des professeurs, et surtout de la gravité pro- 
fessorale? Ce pauvre Philarète Chasles, qu'une attaque 
de choléra nous enlevait naguère à Venise ; ce 
aimable savant, cet artiste en critique, ce profes- 
seur-causeur, n'aurait-il pas du être appelé, il y a 
dix ans, à l'Académie? Non, quoique professeur, il 
manquait de gravité ; non, pour représenter dignement 
les littératures comparées dans l'illustre compagnie 
des Quarante, il fallait un pesant docteur de la grave 
Revue des Deux Mondes, un ancien fonctionnaire du 
ministère de l'Instruction publique^ un Nisard des 



PH. CHASLES ET «t-RBIfé TàllLANDIER. 2^7 

Facultés de province resté provincial à la Faculté de 
ParîS; il fallait M. Saint-René Taillandier. 

Ce personnage académique me pardonnera-t-il mon 
inconvenante hardiesse, si je le mets un instant face à 
face avec un dédaigné de l'Académie? J'ai de bonnes 
raisons, que je dirai, non pas pour comparer deux 
professeurs, mais pour rapprocher une figure vivante 
d'un buste inanimé. La figure vivante, c'est Phîla- 
rète Chasles, entendons-nous bien. 



%^B SBHSATIONS D'un JURI. 



Les professeurs trop décorés, les littérateurs-fonc- 
tionnaires, dont les articles de revue ou de journal 
s'appellent des travaux, ces notabilités doublement ou 
triplement ofBcielles m'inspirent presque de l'horreur. 
Parmi les maîtres de la ieunesse, je n'ai jamais aimé^ 
je l'avoue, que les irréguliers, les causeurs, les voya- 
geurs, les conteurs, les hommes d'imagination et 
d'esprit, ce Pbilarète Chasies, entre tous, que les pé- 
dants à diplôme ont longtemps surnommé l'écureuil 
de l'érudition. 

Oui, tel qu'il m'apparalt encore, c'est un écureuil , 
je le veux bien, mais un écureuil transformé en homme 
d'esprit. N'y a-t-il pas eu des chattes métamorphosées 
en femmes? 

Quelle agilité, quelle ardeur, quelle gentillesse et 
quelle espièglerie! Voyez-le grimper de sujet en sujet, 
sauter de rameau en rameau, se suspendre et se ber- 
cer, tête et queue, parmi les vertes frondaisons de 
l'arbre de science. Il broute la feuille, il croque le 
fruit et jette les noyaux ou les coquilles au nez des 
ruminants qui ont trois estomacs pour digérer la ma- 



PH. CHASIBS ET B^-RB 



NE TAILLANDIER. 349 



tière scientifique. Ce sont là de ses jeux ; mais il ne 
joue pas toujours, le malin ! 

Le voilà dans sa chaire en habit de cérémonie. On 
dirait un vrai professeur venu tout exprès pour faire 
un cours. Oui, mais il appartient à la libre famille du 
Collège de France, et quand, malgré la vive allure 
de son enseignement, il se trouve encore un peu gêné 
dans le discours par Phabit du professeur, il le fait 
éclater en levant les bras dans une convulsion de 
gaieté. Alors nous avons devant nous le touriste et le 
conteur, le voyageur et l'écrivain, c'est-à-dire le véri- 
table Philarète Chasies. 

Éloquent sans ivresse, pittoresque sans apprêt, spi- 
rituel sans grimace, érudit sans enseigne, il fait briller 
tout à coup les facultés du peintre d'histoire. Ses le- 
çons prennent d'elles-mêmes la forme romanesque du 
récit, et tous ses écrits sont des tableaux, quoiqu'on 
ne voie jamais sa main crispée sur une palette. 

Fi de la Sorbonne et des Sorbonniens! Avant de 
professer, il a voyagé. La littérature protectionniste le . 
compte parmi ses adversaires les plus résolus. Point de 
douane dans les lettres, et surtout pas de douaniers 
qui, sous prétexte de contrebande, donnent brutale- 
ment des coups de sonde dans les plus fines produc- 
tions de l'esprit ! En étudiant avec sympathie les littéra- 
tures modernes, Philarète Chasies a créé ou du moins 
bien développé une industrie littéraire toute nouvelle 
qu'on pourrait appeler la critique internationale. 

3» 



250 8B1C8ATIOIIS d'un JUK.£. 

Elle noas éuit bien nécessaire, cette vaste et libre 
industrie, à nous autres Français, qui sommes tou- 
jours prêts à nous proclamer, en littérature comme 
en guerre, la première nation du globe ! La gloire de 
notre passé nous contraint de songer à la gloire de 
l'avenir, qui peut nous être enlevée par d'heureux ad- 
versaires. Nier les rivaux, à quoi bon? II vaut mieux 
les étudier pour les vaincre. Nous sommes des héros 
d'inspiration, il est vrai ; mais si nous négligeons 
l'étude, si nous méprisons la tactique, ah! tant pis 
pour la France! elle sera battue. 

En nous décrivant nos rivaux tels qu'ils sont, 
Philarète Chasles a voulu nous épargner les dé- 
faites. 

Sa critique internationale est donc une critique vrai- 
ment patriotique, n'en déplaise aux derniers voltigeurs 
du chauvinisme séculaire. 

Assez de littérateurs nous ont mis en relation dans 
le passé avec les Latins et les Grecs. Philarète Chasles 
est d'avis qu'il faut se souvenir des morts et s'inquié- 
ter des vivants. Aussi n'est-ce point vers les littéra- 
tures du Midi qu'il attire nos yeux. La race saxonne 
le préoccupe par delà la Manche et par delà l'Atlan- 
tique. Les nations originales sont pour lui de souche 
germaine et de communion protestante. Catholique et 
latin, le reste du monde est livré à l'imitation. Le pa- 
triote Chasles a donc raison de mettre en présence 
devant nous les Anglais et les Américains. Il connaît 



PH. CHASLES ET S^-REN^ TAILLANDIER. 25I 

assez bien leur langue pour remplir à merveille les 
délicates fonctions dMnterprète. 

Je connais des trafiquants parmi nous qui^ à force 
d'importer de la littérature étrangère^ en ont gardé 
une sorte d'oblique reflet dans leur patois. Le carac- 
tère national de Philarète Chasies ne s'est pas altéré 
dans ses migrations. Pour s'éclairer dans les brouil- 
lards de Londres ou les vapeurs de New- York, ce 
Français issa de Gaulois conserve dans son esprit les 
clartés pétillantes de notre phosphore. Sa plume fait 
jaillir l'étincelle en courant. Dans cette intelligence 
qui compare et qui juge, qui voyage et recherche, qui 
embarque et débarque, c'est un va-et-vient perpétuel 
d'importation et d'exportation, sans qu'on aperçoive 
le moindre vestige d'un transbordement : tout se fait 
vite et tout se fait bien, sur le large quai de Cosmo- 
polis. 

Chez ce libre-échangiste littéraire, la réflexion elle- 
même est instantanée, la logique presse le pas. C'est 
de la science aux pieds légers. 

Serait-ce pour cela que nos pédants lui ont souvent 
reproché d'être superficiel? Querelle d'Allemands pour 
qui les yeux les plus perçants sont ceux qui exigent 
les plus grosses lunettes. Philarète Chasies allie la 
légèreté à la fermeté. Son style, mince et plein, vibre 
comme une lame de métal. Rien, ici, ne ressemble 
aux cascades enfantines de ces gens d'esprit qui n'ont 
que de l'esprit; ceux-ci ont un style qui babille, qui 



253 SBHSATIONS d'UN JUrI. 

scintille, qui abuse de la vois, du geste, de la grimace 
et de mille artifices de jongleur. Rapide comme l'in- 
tuitioo; Philarète Cbasles est précis comme le savoir. 
Qu'il écrive ou qu'il parle, à travers la gaieté de son 
humeur et les paradoxes de sa fantaisie, le but élevé 
qu'il poursuit se détache toujours en pleine lumière 
sur la vive arête de l'horizon. C'est entre les peuples 
et les races, les croyances et les doctrines, les mœufs 
et les littératures de l'époque, un héraut d'Indépen- 
dance, un messager de paix et de fraternité. 
Homme du vingtième siècle^ salut! 



PH. GHASLBS ET s'-RBNi TAILLANDIER. 35} 



II 



Sanctus, Sanctus, Sanctus! Grave, Grave, Grave! 
Ce fut parmi les paperasses d'un ancien avoué que 
vint au monde un enfant prédestiné qui devait s'ap- 
peler plus tard Saint-René Taillandier; aucune fée ne 
fut conviée à son baptême. Il ne pleura pas, il ne 
sourit pas ; mais dès qu'il put raisonner, il se dit gra- 
vement qu'il noircirait du papier comme son père, et, 
certes, il s'est tenu parole. Seulement, au lieu de grif- 
fonner en clerc de procureur, il se mit de bonne heure 
à barbouiller parmi les clercs de PUniversité. 

Comme son père, quelque peu frotté de littérature, 
avait jadis publié des vers sur la Guerre d^Espagne, 
le jeune René-Gaspard-Ernest, qui devait plus tard 
s'appeler Saint-Ernest, Saint-Gaspard ou Saint-René, 
hasarda tout à coup un poëme, intitulé Béatrix. Pour 
un adolescent aussi sérieux, ce fut un acte de légèreté, 
c'est-à-dire une faute grave. Il se punit en s'exilant de 
France, un pays décidément trop frivole pour les pré- 
coces gravités. M. René Taillandier passa le Rhin, entra 
solennellement dans la grave Allemagne, et, la tête cou- 
verte de cendre allemande, il fit pénitence de set folies 



S54 SENSATIONS d'uN JURE. 

françaises à l'Université d'Heidelberg. Cette pénitence 
germanique dura deux ans. 

Quand M. René Taillandier revint à Paris, on 
s'aperçut qu'il avait oublié la littérature française, mais 
qu'il était fort peu renseigné sur la littérature alle- 
mande. C'est pourquoi il se jugea tout à fait propre à 
débuter, comme professeur, dans une de nos plus im- 
portantes facultés. 

A l'exemple de M. Saint-Marc Girardin, dont le nom 
primitif avait été Marc Girardin, M. René-Gaspard- 
Emest Taillandier songea dès lors à se décerner les 
honneurs de la canonisation universitaire. Mais com- 
ment ^evait-il se nommer définitivement? Saint-Ernest, 
Saint-Gaspard, Saint-René? Il y avait un Saint-Ernest, 
comédien au boulevard; Saint-Gaspard avait quelque 
chose de rébarbatif et de trop romantique; le jeune 
professeur se décida pour Saint-René. 

Suppléant à Strasbourg, titulaire à Montpellier, l'an- 
cien auteur de Béatrix cherchait à voler de chaire en 
chaire, comme tous les professeurs de Faculté, jusqu'aux 
bureaux de la Revue des Deux Mondes. Or il arriva 
que, sur ces entrefaites, la célèbre Revue, ayant quitté 
la rue des Beaux-Arts, errait dans le quartier, ne 
sachant où déposer ses collections. M. Saint- René 
Taillandier, l'heureux homme! possédait une maison 
dans îarue Saint-Benoît. Il offrit à Buloz et à sa Revue, 
au fond d'une allée sévère, un petit entre-sol avec 
jardin. Bras dessus bras dessous, le propriétaire et le 



PH. CHA8I.BS ET s'-RENé TAILLANDIER. 255 

locataire montèrent cinq ou six marches... Il ne fallut 
qu'un instant pour traiter : à partir de ce jour, la 
Revue des Deux Mondes entrait chez M. Saint-René 
Taillandier, et M. Saint-René Taillandier entrait à la 
Revue des Deux Mondes, 

Ce jour-là, M. Saint-René Taillandier s'essuya le 
front devant le palais de la Légion d'honneur et devant 
l'Institut. Il se sentait déjà décoré, il se voyait désor- 
mais académicien. Encore quelques années de gravité^ 
encore quelques efforts de patience, et rien ne saurait 
empêcher ce double rêve de se réaliser. 

Maintenant respirons un peu, s'il vous plaît. Nous 
avons conduit M. Taillandier jusqu'à l'Institut. Plus 
de gravité... nous pouvons rire. 

Oh ! soyez bien tranquille, nous ne rirons pas long- 
temps, si nous écoutons les leçons ou si nous lisons 
les écrits du professeur-rédacteur de la Revue des Deux 
Mondes. Sa parole banale et pompeuse est au moins 
aussi lourde que sa plume. Savez-vous ce que pensent 
les Allemands lettrés de son Histoire de la jeune 
Allemagne et de ses Études sur la Révolution en Aile' 
magne, et de son Allemagne et Russie? 

— Il en sait autant, me disait l'un d'eux, juif 
spirituel de Francfort, sur nos poètes et sur nos révo- 
lutionnaires, que vos généraux de 1870 en savaient sur 
notre tactique et sur notre artillerie. Cet homme traite 
légèrement ce qui est sérieux, et sérieusement ce qui 
n'a aucune valeur. Tantôt il regarde de près avec des 



256 SBNBATIOHS d'un MVkI. 

yeux de presbyte, et tantôt au loin avec des yeux de 
myope. Aussi fait'il à toute heure les plus étranges 
confusions. Vous pouvez affirmer hautement qu'en 
Allemagne et en Russie, il a pris de simples martres 
pour des renards bleus, et de simples vessies, non 
pas pour des lanternes. . . pour des phares ! Mais 
vous, à votre tour, que pensez-vous de son style ? Que 
dites-vous de l'orateur, que dites-vous de récrivain? 

— Moi? Quand je l'écoute parler, c'est exactement 
comme si je le lisais. A la première minute, il m'en- 
nuie ; à la seconde, il m'endort, et à la dixième, si 
j'ai le malheur de m'èveiller, il m'assomme. 

Son style? une brume en charpie qu'aucun souffle 
n'agite et qu'aucun rayon n'illumine ; une vapeur sur 
un étang, un brouillard sur un marais! Et cette 
brume parle ! Et cette vapeur écrit ! Et ce brouillard 
entre par la grande porte à l'Académie française! 

En littérature, en éloquence, en critique, M. Saint- 
René Taillandier n'est pas un homme : c'est un per- 
sonnage ; un de ces fonctionnaires-nés qui ne font figure 
que par leurs fonctions, un de ces Hermès sans valeur 
qu'on ne reconnaît qu'à leur gatne. 



PH. CMASLB8 ET S^-R^NÉ TAILLANDIER. 257 



III 



Revenons à Philarète Chasles. Allons le voir chez 
lui, comme s'il existait encore. Tous les jours, excepté 
le lundi, on le trouve dans son cabinet, le front coiffé 
d'une calotte serrée par un foulard, au milieu de ses 
journaux et ae ses revues qui lui arrivent d'Angleterre^ 
d'Italie, d'Allemagne, d'Amérique... et du Kamts- 
cbatka. Le lundi, jour de réception, il paraît en habit 
noir et en cravate blanche, accueillant de son sourire 
cosmopolite Anglais et Allemands, Américains et Rou- 
mains, Hottentots et Iroquois, voire même des Pari- 
siens. 

Une nièce très-spirituelle, M<"* Schultz, fait les hon- 
neurs de sa maison quand M™* Chasles, deuxième du 
nom, est en villégiature à Ebly ou à Cannes. 

Ces lundis cosmopolites sont charmants. On y est 
facilement invité, pourvu qu'on soit homme de lettres. 
— Venez à mes lundis! C'est un mot qui voltige sans 
cesse sur les lèvres de Chasles; ce mot, il le répétait 
un jour, en ma présence, à un jeune écrivain qui 
a plus de talent que de crédit chez les tailleurs. 

— Venez, c'est bientôt dit, monsieur Chastes, 
mais... je n'ai point d'habit. 

33 



a$8 SENSATIONS d'un juré. 

— Bah, bah ! pas d'étiquette ! Venez en paletot. 

— Mais c'est que mon paletot n'est pas de la pre- 
mière jeunesse. 

— N'est-ce que cela? prenez un bain, faites-vous 
coiffer et venez tout nu. 

Tel est, en conversation, l'esprit de Philarète Chasies, 
vrai fils de Gaulois, qui ne recule jamais devant une 
gaillardise, quoique en la risquant il prenne toujours 
des airs précieux et peureux. 

L'indépendance de son caractère ressemble à la 
coquette pudeur de son esprit : dès qu'elle se révèle 
par un trait, elle minaude de profil et cherche vague- 
ment un éventail. L'éventail est toujours à sa portée, 
et c'est un éventail à jour. Toutes les fois que je le 
surprends en flagrant délit de hardiesse, il me semble 
que d'un coup d'oeil Philarète Chasies me livre cor- 
dialement son secret : 

a Si j'avais la main pleine de vérités, me dit-il, j'y 
pourrais glisser quelques erreurs, mais je l'ouvrirais. » 

Et voilà le mot de l'énigme : c'est un Fontenelle 
expansif. 





fj^^ 



AUGUSTE DE CHATILLON 




ouT jeune critique ressemble plus ou 
moins à l'homme aux rubans verts^àTin- 
corruptible, à Tintraitable Alceste. S'il a 
de Pimagination plus que du jugement, 
s'il a été quelquefois harcelé par le démon 
des poStes, comme il place très-haut son idéal, il 
prendra pour devise, en le variant, le fameux alexan- 
drin du Parnasse classique : 

Rien n'est beau que le beau : le beau seul est aimable. 

Plus tard, il accueillera le joli, tolérera le vrai, 
admettra peut-être le médiocre, et n'osera même plus 
condamner le mauvais. Il prendra dés lors pour devise 
le mot de ralliement des économistç» du dernier siècle : 
« Laissez faire, laissez passer. » 

Notre époque démocratique a créé tout un monde 
nouveau de consommateurs littéraires. Il est donc bien 
ifatarel qu'il se soit formé du mime coup tout un 



260 SENSATIONS D^UN JUR^. 

monde nouveau de producteurs de livres. A tant de 
lecteurs dévorants, qui font passer la quantité avant 
la qualité, il a fallu des auteurs aux manches retrous- 
sées, qui travaillent vite et sans cesse, avec l'incon- 
sciente et brutale activité des métiers à la vapeur. 

Peint de colère donc contre un fait nécessaire qui a 
pris Pimportance d'une loi. Qu'en littérature comme 
en industrie, l'offre réponde librement à la demande. 
Jusqu'à ce que le goût du nouveau public s'élève, la 
critique, si elle garde encore quelques préjugés de déli- 
catesse, n'a qu'à se tenir à l'écart des transactions 
et à ne pas fréquenter le marché. Que lui importe 
que tel producteur envoie chaque matin un volume 
aux halles centrales de la librairie? Si ce fabricant ne 
produisait pas chaque jour, son nom et sa marque 
seraient oubliés dans vingt-quatre heures. 

Soyons donc très-libéraux, en fait d'industrie litté- 
raire : laissons faire, laissons passer. Mais notre juste 
tolérance pour le producteur à cent mille consomma- 
teurs ne doit pas nous rendre indifférents aux efforts 
de tel auteur délicat et concentré qui met tout son 
génie dans une œuvre exquise, homo unius Hbri, 

Les hommes cfun seul livre sont de plus en plus 
rares dans notre littérature contemporaine. M. Auguste 
de Châtillon, le poète, est un de ces hommes-là. Rete- 
nons ce phénix par les ailes, avant qu'il ne tente 
l'épreuve du bûcher. 

Le livre unique de M. de Châtillon n'était d'abord 



AUOUSTB DE CMATILLON. i6l 

qu'ane plaquette, publiée sans nom d'auteur, sous le 
titre de Chants et Poésies, avec une préface de Théo- 
phile Gautier. La plaquette s'étant épaissie de jour en 
jour reparut en demi-volume, et s'appela la Grand*' 
Pinte. Nous avons eu plus tard le volume complet 
sous ce titre définitif : les Poésies de M. Auguste de 
Chatillon. C'est un de ces cristaux littéraires que 
l'imagination forme lentement, et pour ainsi dire goutte 
à goutte, dans ses grottes d'azur. 

Dès l'apparition des Chants et Poésies, Théophile 
Gautier, nous l'avons dit, avait proclamé poète M. Au- 
guste de Chatillon. Il vint ensuite à l'auteur de la 
Grand'Pinte d'autres suffrages non moins précieux, 
celui de Béranger et celui de Sainte-Beuve. 

Béranger malade lui écrivait : « Tout ce qu'il y a 
de grâce naïve, de spirituelle simplicité, de laisser- 
aller poétique dans ce petit volume a été le meilleur 
baume pour ma douleur... » Et il ajoutait, en guise 
de post-scriptum, cette curieuse remarque qui mérite 
d'être conservée : « La notice de M. Théophile Gautier 
m'a rappelé qu'il y a vingt ans peut-être j'ai salué ses 
débuts. Si j'ai bonne mémoire, je lui prédisais des 
succès qui ne lui ont pas manqué, et dont je me suis 
réjoui dans mon coin. » 

Sainte-Beuve fut plus expansif encore que Béranger. 
Dans une lettre charmante le poëte-critique écrivait 
de prime saut à M. Auguste de Chfttillon : « ... Je 
n'ai pas tout lu d'abord, parce que je ne bois qu'à 



a6a SENSATIONS d'un juri^. 

petits coups ; mais de temps en temps une gorgée ; cela 
se goûte mieux. — Mais quMl y a là dedans de jolies 
choses! et fraîches, et neuves, et naturelles, et qui 
font venir une larme {la Douleur du charretier), et 
tout à côté un sourire (Alain),,, Et des retours et des 
tendresses d'enfance, et des souffles des anciens prin- 
temps, et des sensibilités humaines conservées à travers 
les souffrances de la vie, à travers ses misères ; une 
légèreté de touche que bien peu ont aujourd'hui... 
Laissez-moi donc, mon cher poète, vous féliciter cor- 
dialement, et vous serrer la main en vous remerciant 
de tout ce que vous avez réveillé en moi... » 

Après de telles approbations, M. Auguste de Châ- 
tillon qui, par une modestie singulière, avait d'abord 
caché son nom au public, devait naturellement sentir 
à la joue, comme une bonne chaleur, un peu de ce 
noble orgueil qui est la récompense du vrai mérite. 
Désormais, plus de doute, il se sait poète, et il écrit 
en souriant sur la première page de son œuvre 
agrandie : 

Lecteur, c*est peut-être un bon livre... 

Peut-être n'est là que pour la forme ; car, dans une 
pièce de vers intitulée Ipse, il donne à ce peut-être, 
en le répétant, son acception véritable et personnelle : 

Confiant, et le nez au vent, 
Ne voyant que de ma fenêtre. 



AUOUSTE DE CHATILLON. 2^^ 

Je chante en me disant : Peut-être ! 
Et ^'attends le soleil levant. 

Elle me plaît, je -Pavoue, cette brave confiance, 
mêlée d'un peu d'ironie! Non, je n'ai pas bâti un 
monument, semble nous dire malignement le poëte ; 
mais je suis bien sur qu'elle est solide, ma petite maison 
entre cour et jardin ; et je parierais qu'elle durera, 
peut-être autant que beaucoup de palais à façade monu- 
mentale ! Oui, quand toutes ces constructions impo- 
santes crouleront, au milieu des ruines et des décom- 
bres, fleurira peut-être, d'année en année, dans mon 
petit jardin, tantôt au printemps, tantôt en automne, 
voire même au plein cœur de l'hiver, mon humble et 
vivace fleur de poëte. 

En fait de gloire et de durée, après deux ou trois 
siècles littéraires, nous ne sommes sûrs de rien, bon 
Châtillon. Les niches de saints ou de grands hommes 
me paraissent bien encombrées ; si pourtant, dans cent 
ans d'ici , la postérité casse le nez à quelque grand» 
génie de notre époque, s'il se fait un vide appa- 
rent dans les niches, bon Châtillon, je ne dis pas non : 
vous aurez des droits à l'apothéose, ne fût-ce que 
pour la candeur et l'imprévu de votre vocation poé- 
tique. 

Châtillon était peintre en 1830 ; qui aurait pu prévoir 
alors qu'il prêterait un jour l'oreille à la céleste mu 
sique du vers, au joyeux tintement de la rime? Ses 
premières toiles avaient eu du succès au Salon. Il ne 



2d4 SEMSATIONt D 'U N J U & i. 

demandait qu'à faire encore de beaux portraits, oa 
des tableaux d'histoire, on des fresques immenses. Ce 
fut en équipage de peintre qu'il suivit le romantisme 
de la rue Jean-Goujon à la place Royale, et de la place 
Royale à la rue de la Tour-d'Auvergne. Tandis que 
les lyres chantaient, il avait le pouce à la palette, il 
peignait, et cela sans trop écouter ; car de ces grands 
concerts il n'a pas retenu grand'chose. Quand il quitta 
la France pour l'Amérique, le vit-on du moins emballer 
secrètement une lyre, un luth, une harpe ? Non, il partit 
en peintre; mais là-bas, parmi les Yankees, à New- 
York, cet incorrigible Français eut le mal de Paris; 
devant les forêts vierges et les grands lacs, il songea 
aux bois de Montmorency et au petit étang de Saint- 
Gratien. 

Je suis en Amérique, hélas ! hélas I 

Ce cri de Français éperdu fut son premier cri de 
poète. Il rima fatalement, malgré lui, par une espèce 
de nostalgie sentimentale. On a trop répété que, dans 
ses poésies d'aujourd'hui, on èentait le peintre d'au- 
trefois. Théophile Gautier s'est écrié devant certains 
tableaux d'intérieur : a Je reconnais Van Ostade! » 
S'il y a un peintre dans ce poète, il ne s'appelle pas 
Van Ostade, loin de là; il s'appelle tout simplement 
La Fontaine ; oui, un La ' Fontaine de nos jours, qui 
n'imite pas l'hôte distrait de M*"* de La Sablière, 
mais qui lui ressemble pourtant par le son de voiX| 



AVOUSTB DB GHATILLON. 26$ 

la démarche, le port, Pattitude, les airs de tite, et, 
poar tout dire en un mot, Fair de famille* 

Comme La Fontaine, c'est un rêveur; comme La 
Fontaine, un vagueur (qu'on me passe ce néologisme); 
comme La Fontaine, un moraliste, et je suis tout près 
d'ajouter, quoiqu'il n'ait pas publié de fables, comme 
La Fontaine, un fabuliste. N'allez pas cependant con- 
clure de ce rapprochement que M. Auguste de Châ- 
tillon n'ait pas sa nature propre, sa liberté particulière 
de penser et d'écrire, son sentiment tout personnel, 
son intime et vivante philosophie, et, comme il le dit 
lui-même, son humeur. Ce rêveur instinctif a sa façon 
de mener son rêve ou de s'en laisser mener, à travers 
les champs qu'il aime et les mystérieux sentiers qu'il 
est seul à parcourir. Suivez-le, mais de Join, dans ses 
promenades, avec son chien Pyrame : il fausserait vite 
compagnie à son ami le plus cher, s'il se sentait suivi. 
Le voilà qui s'arrête sur sa canne devant un cabaret 
de la banlieue : il sera volontiers l'hôte caressant 
d'une hôtesse gaillarde. Ah ! s'il sonne à la grille 
d'une coquette maison de village mondain, il causera 
doucement plus qu'il ne chantera, et, sous sa blouse 
d'artiste, on verra frétiller un pan d'habit noir. Tel 
qu'il est, bien qu'il dise parfois, avec des mines de 

dépaysé : 

Je chante faux pour mon époque, 

il est de son temps comme nous tous, il a nne sensi- 
bilité fraternelle que personne n'avait au xvii* siècle, 

34 



266 SENSATIOMS d'UN 3VRÈ. 



pas plus La Fontaine qne Racine, pas plus M'"* de 
La Fayette que M™' de Sévigné. Je l'ai niême surpris 
en querelle sur ce sujet avec le bonhomme. Il le con- 
tredit toat net à propos de fourmis et de cigales; la 
fourmi n'est pas telle, nous dit-il dans un joli passage 
de son livre, 

Que La Fontaine nous l'a peinte. 
Il a, je crois, forcé la teinte. 

Châtillon a connu des fourmis très-obligeantes pour 
les cigales qui, de leur côté, ne sont pas toujours gé- 
néreuses. Qu'avaient donc fait les fourmis à l'avocat 
des cigales pour qu'il les traitât si durement? Autant 
et plus que La Fontaine, Châtillon est l'ami des 
bêtes :, il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à l'entendre 
discourir avec son chien, morigéner son pigeon, glo- 
rifier hautement son cygne solitaire, et bavarder jus- 
que sur les toits avec ses moineaux francs ; je vous 
répète qu'il a de vrais instincts de fabuliste; mais, 
s'il chérit les animaux, il a pour les créatures hu- 
maines qui souffrent en ce monde, pour les plus hum- 
bles surtout, des tendresses communicatives où palpite 
un héroïque sentiment de justice. Avec les Douleurs 
d'un charretier, avec les Plaintes d'une orpheline, avec 
la Chanson d'un chiffonnier ou d'un scieur de pierre, 
ce diable d'homme vous remue, vous trouble, vous 
attendrit, vous arrache des larmes. Quant à lui, s'il 



AUGUSTE DE CHATILLÛN. 267 

se plaint de son sort^ c'est presque toujours en berçant 
sa souffrance comme on berce un enfant, d'un mouve- 
ment lent et doux qu'accompagne une douce chanson. 
Le secret de sa résignation est dans ce beau vers qui 
résume toute la philosophie du poëte : 

Mon âme paresseuse aime U destinie. 

Ames dévorées du besoin de dominer et d'agir, 
quoique mal douées pour l'action et pour la puis- 
sance, âmes d'envieux et de mécontents, inclinez-vous 
devant cette belle âme paresseuse : elle mérite sympa- 
thie et respect, car la paresse n'est ici qu'une grande 
douleur qui a la vertu de chanter et le courage de 
sourire. 





ALPHONSE DAUDET 




o u s êtes-vous jamais figuré un enfant de 
Mroupe officier de la Légion d'honneur, 
ou un prince de seize ans colonel ? Tel 
fut, à ses débuts dans les lettres, le jeune 
Alphonse Daudet. 
Heureuse et périlleuse destinée! Le succès est si 
doux à la jeunesse qu'elle n'entrevoit, pas même en 
songe, l'ombre d'un accident glorieux. En voyant le 
public, tout le public, attelé à son triomphe, Alphonse 
Daudet fut sans doute ébloui, peut-être effaré. Mais 
avec le premier éblouissement, il eut un de ces rouges 
éclairs qui font reculer le vertige : éclair de défiance, 
vision de salut. 

Oh ! l'abtme, Tablme ! Ses yeux palpitaient, sa main 
tremblait, il aurait voulu dételer son public. Quand 
les jeunes triomphateurs ont de ces beaux effrois qui 
sont le réveil de la sagesse, on n'hésite certes pas à 
saluer en eux ce qu'il y a de puissant et de charmant^ 



370 SENSATIONS d'uN JUr£. 

d'héroïque et de raisonnable, de magique et de réel 
dans le succès. 

La magie, la magie! Arrêtons-nous à ce mot qui 
résume tout, comprend tout, explique tout. La magie 
du succès, la magie du talent, quel mystère ! Et pour- 
tant, aux yeux du premier venu, ce mystère est aussi 
clair que le jour. Donc, je me hâte de le dire, c'est 
un grand magicien que M. Alphonse Daudet. 

Pour définir son succès aussi bien que son talent, 
je n'éprouve aucun besoin de rechercher avec méthode 
ni le milieu où il a vécu, ni le milieu où il vivra : ce 
sont là jeux d'homme grave et gentillesses de pédant; 
non, non, une simple petite phrase me suffira, un cri 
de lecteur-juré qui manifeste sa sensation : « Les 
Contes du Lundi sont magiquement vrais. » 

Vérité magique, réalité magique, vous êtes, dans 
tous les arts, la seule vérité, l'unique réalité! Les 
mots sur le papier, les couleurs sur la toile, ont pour 
nous des vertus magiques, ou bien ils restent aussi im- 
puissants à créer l'illusion de la vie, à détacher la réa- 
lité du réel qu'à représenter un brin d'herbe on un 
caillou, a Faites-vous toujours du persil?» demandait 
malicieusement un peintre-philosophe à un simple 
paysagiste. Celui-ci se fâcha tout rouge; il se croyait 
insulté, il n'était que défini. Si je le rencontre jamais, 
je le consolerai de cette définition en lui expliquant 
avec prudence comment elle s'adapte aux écrivains 
plus justement peut-être qu'aux artistes. Poètes ou 



ALPHONSE DAUDET. 271 



romanciers, historiens ou auteurs dramatiques, ah! 
que de faiseurs de persil parmi nous! On ne mettrait 
pas dix minutes à compter nos magiciens. 

Il y a pourtant magie et magie. Je ne confonds pas 
les escamoteurs ou prestidigitateurs avec les enchan- 
teurs. La vérité magique n'a rien de commun avec la 
fantasmagorie. Elle est, dans tous les arts, la conquête 
et le prix, la gloire et la volupté de l'imagination. 
C'est par Timagination qu'on la saisit et qu'on l'en- 
lève, c'est par l'imagination qu'on la répand en lu- 
mière vibrante autour de soi. Demandez donc à 
M. Alphonse Daudet s'il ne se sent pas avant tout un 
homme d'imagination. 

Dans les intelligences les mieux douées, l'imagina- 
tion a ses impatiences, ses pétulances, ses flots de 
sensibilité et de gaieté, son intarissable babil coupé des 
plus jolis rires et des plus jolis sanglots. Ces délicieux 
enfantillages, ou plutôt, comme dit Montaigne, ces 
enfances séduisantes du talent, M. Alphonse Daudet 
les a prodiguées, comme des semences printanières, 
à tous les souffles d'avril, et je ne crois pas qu'il ait 
aujourd'hui à renier ou à regretter ces enfances. Il 
scandait alors des vers légers et tendres, familiers et 
élégants; il entrait avec un ami au théâtre de la jeu- 
nesse pour essayer les masques, pour toucher aux 
costumes et aux décors, pour escarmoucher avec le 
public avant de lui livrer bataille; enfin, il se risquait, 
les cheveux dénoués, l'esprit sur les lèvres, dans tous 



%7% tBNtATiONS d'un jure. 



ces petits journaux où il a causé et conté pour de 
singuliers sultans qui lui auraient fait couper la tête 
sans délai, s'ils avaient pu prévoir, alors, qu'il s'en irait 
un jour conter ailleurs, ce brillant petit-neveu de 
Scheerazade. Oh! j'ai là, sous les yeux, avec des titres 
affriolants, toutes les œuvres mignonnes de sa très- 
juvénile et très-gracieuse fantaisie. Je connais ceci, je 
connais cela... tout le Marcellus eris d'un passé ver- 
doyant, où bouillonnait déjà la sève de l'avenir. Or 
cet avenir, le voilà : et c'est depuis hier le présent, 
fleurs et fruits ; c'est ce volume si nouveau et si neuf, 
si poétique et si naturel, si magiquement vrai (je 
tiens à mon expression), qui s'appelle tout simplement 
les Contes du Lundi, 

Là, dans cette série de chefs-d'œuvre groupés sous 
ces étiquettes sincères. Fantaisie et Histoire, Tableaux 
parisiens, Caprices et Souvenirs, là , je trouve mon 
homme d'imagination en pleine réalité, ou, ce qui est 
identiquemeut la même chose, mon puissant magicien 
en pleine magie. 

Magicien et magie tout modernes, cela va sans 
dire! Il n'y a, en effet, rien de plus actuel que ces 
Contes, qui sont bien couleur du temps. .. de notre 
temps. Avec son pouvoir d'enchanteur, il serait néan- 
moins ridicule d'exiger que M. Alphonse Daudet ne 
voyage pas hardiment dans le temps comme dans l'es- 
pace. Quand on a le tapis magique à sa disposition, les 
frontières historiques disparaissent aussi aisément que- 



ALPHONSE DAUDET. a/j 

les frontières géographiques, le passé vient rendre 
visite au présent, et le monde du rêve au monde 
éveillé. De là naissent mille rapprochements imprévus, 
rapides, fugitifs, et toujours saisissants, qui présentent 
dans son infinie variété le tableau lumineux des exis- 
tences humaines. Les pays et les époques s'appellent 
et se croisent, les races et les nations se pénètrent ou 
se choquent, les diverses civilisations d'hier et d'au- 
jourd'hui, d'en deçà et d'au delà, se regardent de 
sphinx à sphinx et d'augure à augure, riant de la 
charade ou mourant dans l'énigme ; et tout cela, sans 
déclamation, sans métaphysique ni rhétorique, mais 
non pas sans une certaine philosophie secrète qui se 
dégage tout à coup par un éclair de sensibilité, un 
élan de sympathie, un sourire de pitié mélancolique, 
une flamme d'ironie vengeresse; philosophie tout en 
action qui a du sang et des nerfs, des muscles et des 
entrailles, qui ébranle à la fois le cœur, l'âme, l'esprit, 
et qui n'est autre chose, après tout, qu'une belle vie hu- 
maine, intelligente, se cherchant et se retrouvant avec 
plus de douleur que de joie, quelquefois avec l'accent 
du triomphe, plus souvent avec des frémissements 
d'humiliation et de compassion, dans les tronçons de 
vie palpitante qui forment le vieux corps de l'huma- 
nité. 

Ces tronçons de vie épars, hommes du passé dépaysés 
dans le présent, hommes du présent à qui manque le 
passé, ces intelligences actives dépourvues d'instinct, 

3S 



274 SENSATIONS d'uN JUnf. 



et ces instincts puissants où l'esprit fait défaut^ qui in- 
terprétera leur veille et leur rêve^ qui devinera tant 
de mouvement sous tant d'inertie , tant d'impuissance 
avec tant de désirs, tant de vanités couvées et nour- 
ries par tant de misères? Qui, si ce n'est le voyant 
ou le magicien plongé dans ce foyer de vie univer- 
selle, l'imagination? Lisez et relisez ces Contes dm 
Lundi où l'imagination anime tout de sa clarté magique. 
Sont-ils bien des contes, ces drames d'une minute, 
enlevés et détachés en tableaux, où chaque détail vibre 
dans l'ensemble, brusquement frappé et enveloppé d'un 
coup de lumière? Sont-ils bien des contes, ces vastes 
paysages, trop vastes, hélas! pour le petit jeu des 
destinées humaines, où les rives des fleuves palpitent 
en fuyant, où les montagnes se dressent et s'effacent 
si vite, où toute une ville passe d'un seul jet, où les 
forêts entières jaillissent en masse du sol vers le ciel, 
où l'homme des villes plante sa tente dans le sable du 
désert, tandis que l'homme du désert vient à toute 
vapeur respirer l'humide brouillard des boues de 
Paris? 

Oui, ce sont des contes, mais des contes drama- 
tiques et pittoresques, des contes navrants et parlants. 
Marchez donc avec le conteur, et prêtez docilement 
l'oreille à toute parole qui agite ses lèvres; car ici 
toute parole est magique ; le verbe inspiré suscite la 
vie, le verbe lumineux se fait chair. 

Et voyez! De droite et de gauche, devant et der^ 



ALPHONSE DAUDET. 375 

rière noas, à mesure que nous marchons, se lèvent 
sur notre route, comme une moisson qui grandit sur 
les pas du semeur, des personnages inconnus qui nous 
font escorte, en se tenant la main. Ces inconnus sont 
déjà nos amis, parce que nous savons leur histoire^ et 
nous les prenons par le cou et par le bras comme si 
c'étaient le Petit Poucet, Riquet à la Houppe ou Cen- 
drillon. 

« Toi, tu es le Turco de la Commune, un insurgé 
sans le savoir de nos dernières guerres civiles; toi, 
tu es le Juge de Colmar, renégat de l'Alsace et de la 
France ; toi, l'honnête Hamel, le maître d'école de la 
dernière classe, qui parle encore français aux petits 
Alsaciens ; toi , le brave sergent Hornus, l'héroïque 
porte-drapeau de Metz, Mais toi, grand criminel cha- 
marré d'or, cache-toi dans la foule : tu es le maré- 
chal de la Partie de Billard, Et voici, dans son bour- 
nous, ce triste aga Si-Sliman qui s'est cru décoré tout 
un jour et qui demande encore sa croix... N'allons 
pas plus loin : décorons Si-Sliman ! » 

Et je ne suis pas bien sûr de ne pas avoir volé son 
ruban rouge à M. Alphonse Daudet lui-même pour 
l'épingler solennellement sur le bournous du pauvre 
aga. 

Maintenant reprenons notre marche. Je vous avertis 
que nos Contes du Lundi, que ces contes merveilleux 
vont continuer. Et quand finiront-ils? Ah ! s'il plaît au 
conteur, jamais ! Écoutons ensemble le récit des Émo- 



27tf SENSATIONS d'uN JUr£. 

iions cTun perdreau rouge. C'est le perdreau qoi 
parle : oh ! comme son cœur bat ! Sous ses ailes trem- 
blantes ne devinez-Yous pas quelque âme hamaine 
enchantée ? Je flaire tout ras du sol comme une vague 
odeur de métempsycose. Serais-tu venu du pays de 
Brahma, cher petit perdreau français? Ce qu'il y a «le 
certain, c'est qu'à l'idée de tes dangers j'ai senti une 
chaleur aux joues, cette pudeur de la peur qui fleurit 
comme une rose de flamme sur les pommettes des 
enfants. Non, je n'oserai, de ma vie, tirer un perdreau 
rouge, ni même un perdreau gris , car tous les gris 
désormais vont me paraître rouges... oui, rouges de 
sang ! Les chasseurs sont des bourreaux, les chiens de 
chasse des bêtes féroces, et l'automne une saison de 
carnage... Je renonce aux affreux plaisirs deTautomne, 
je me fais pythagoricien. 

Avec les Contes du Lundi, les Lettres de mon 
moulin, les Lettres à un absent, avec Tartarin de 
Tarascon et les Femmes d* artistes, M. Alphonse 
Daudet a conquis et gardé la faveur éclatante du public. 
Autant de volumes, autant de succès. N'est-ce pas 
désespérant pour un de ces rares Athéniens de Paris 
toujours prêts à se contrôler eux-mêmes? « Aurais-je 
fait quelque sottise ? » disait un ancien, qu'il serait 
utile de rajeunir. 

Eh! non, trois fois heureux lutteur! Froment jeuMe 
et Risler aîné, votre nouveau roman, n'est-il pas déjà 
populaire? Votre succès a rayonné de tous cdtéS| 



ALPHONSE DAUDET. V^J 

dans cette France indécise, déconcertée, aussi inquiète 
que distraite, et qui, dès qu'on l'interroge, répond à 
la fois oui et non, et quelquefois se détourne en silence, 
par lassitude ou dédain. Vous êtes évidemment Tenfant 
gftté des classes d'élite, s'il reste encore une élite du 
pays qui applaudisse aux belles choses de l'esprit; et 
je suis sûr que vous avez pénétré (je le dis sans hor- 
reur) jusqu'à ces nouvelles couches sociales qui ont 
causé tant d'insomnies à nos députés antédiluviens. 
Pour vous, la sympathie s'est faite admiration, et 
quiconque vous admire, vous aime... Est-il, dans 
le monde des lettres, une plus enviable destinée? 

Cependant M. Alphonse Daudet fronce le sourcil. 
J'ai fasciné, se dit-il, le public en liberté : mais je 
voudrais affronter le public en cage... Oui, je des- 
cendrai, en dompteur, dans la cage du public !» II y a 
des périls héroïques, et des imaginations vaillantes. Mais 
quelle vague terreur plane sur ces immenses cages à 
compartiments qu'on appelle des théâtres ! Ce fut dans 
un théâtre clos et couvert, et non sous la voûte des 
cieux, que fut accompli le meurtre d'Orphée. D'où 
sortirent les Ménades (|ui lui portèrent les premiers 
coups de griffe, et qui finirent par danser sur son ca- 
davre? D'une petite avant-scène des premières : tous 
les historiens sont d'accord, là-dessus, avec les martyrs 
de l'art dramatique. 

L'auteur du Sacrifice et de V Artésienne (st entré 
sans peur dans l'arène où les bètes fauves rampent 



97t SENSATIONS d'uN JUfté. 

devant M. Sardou. Il en est sorti vivant et respecté s 
c'est bien quelque chose. Avec ses façons nouvelle» 
d'aborder les monstres, il pouvait être dévoré,, impi- 
toyablement. Le public en cage s'est contenté de 
gronder parce qu'il n'a pas très-bien compris. 

VArlésienne, à mon sens, était un essai plein d'orî* 
ginalité ; quelque chose comme une idylle homérique 
d'où se détachait un drame poignant. Et l'idylle se 
déployait dans un magnifique paysage, ans sons d'une 
musique enchanteresse! Tout cela, peine perdue; la 
triple séduction a échoué, mais glorieusement. Que de 
cœurs touchés, que d'esprits ravis qui n'oublieront 
jamais (ils s'en vantent) les représentations de VAr^ 
lésienne/CevLK'lk supplieront, s*'û le faut, M. Alphonse 
Daudet, de ne pas renoncer aa théâtre. Et puisqu'il 
n'a pas encore eu le sort d'Orphée, c'est que proba>- 
blement le public en cage doit tomber un jour sous> le 
charnue comme le public en liberté. II y a certaine- 
ment une magie dramatique ; VArlésienne n'a peut- 
être échoué que par une erreur de magie, n Trop de 
musique, disait le public, et trop de peinture! » N'y 
avait-il pas aussi trop de vie pastorale à- l'état flottant, 
trop de poésie élémentaire à l'état vaporeux, c'ést-ài' 
dire, en un > mot, trop de lointain pour des Français 
de 187a? 

Et puiS) ils voulaient voir VArlésienne, cette fille 
d'où venait tout le mal, d'où partait tout l'intérêt d» 
drame,. et qu'une exquise pudeur d'artiste retenait obsti*- 



AXPHONS^ -Dâ-U-DET. 3/9 

nément hors de la scène ! Pourquoi leur cacher cette 
Artésienne? Ils l'auraient redemandée. 

V Artésienne serait un admirable Conte du Lundi, 
>me dit-on. Oui, mais dans tous les Contes du Lundi 
je trouve justement les qualités particulières qui font 
le succès au théâtre : l'invention de l'idée et du sujet, 
le choix et la disposition des personnages, le dessin 
net et franc de la scène, — l'Euréka ponctuel et sou- 
dain de la situation. Quelqu'un, ami ou ennemi, serait- 
il par hasard en peine du style? Regardez cette 
phrase du conteur, vive, chaude et brillante : n'est- 
«lie pas aussi propre aux fusées du dialogue qu'au 
■bouquet épanoui de la tirade? 

Allons, décidément, ceux qui parlent nègre ou char- 
latan sur les planches ne nous empêcheront pas d'en- 
tendre retentir au théâtre, un de ces jours, la belle 
langue française, elliptique et pathétique, de M. Alphonse 
Daudet. 



Wë^ 



^4f 







If^HAT IS HEÎ 



FABLIAU. 




E Paris à Versailles, et de Versailles à 
Paris, en chemin de fer, à pied, même en 
fiacre, va et vient comme une âme en 
peine un mélancolique et long person- 
nage qui semble espérer quelque chose et 
attendre quelqu'un. 

Les Anglais qui le rencontrent se demandent : aWbat 
is he? )» c'est-à-dire en bon français : « Qui est-il?» 
Mes renseignements (car j'en ai) me permettent d'af- 
firmer qu'il s'appelle Arthur ; ce qui était un bien joli 
prénom du temps que la reine Berthe filait. Si vous 
êtes curieux d'autres détails, lisez le présent fabliau 
qui, à dire vrai, n'est qu'une historiette détachée de 
l'histoire contemporaine. 

Donc il s'appelle Arthur ! c'est un gentilhomme un 
peu clerc, sachant écrire couramment, et faisant d'ail- 
leurs profession d'écrire. On assure qu'il a eu jadis, 
par pure précaution, quatre belles plumes de re- 

I6 



a8a SENSATIONS d'un jure. 



change, piquées dans les trous d'un superbe encrier r 

1° Une plume de cygne taillée en fleur de lis ; a^ une 
plume d'oison taillée en baïonnette civique; 3** une 
plume de coq taillée en pique républicaine; 4® une 
plume d'aigle taillée en fer de lance impériale. 

Arthur a eu pour marraine la fée Hyperbole; il est 
né, par une soirée brumeuse, dans le dernier des 
manoirs gothiques. Quand il ouvrît les yeux dans son 
berceau, la girouette du manoir, dérouillée par un 
coup de vent, se mit à grincer d'une façon comique ; 
les grenouilles en liesse coassèrent dans les fossés ; une 
chouette centenaire remplit le vieux castel de gémisse- 
ments sibyllins. 

On appela en grande hâte un vieux sénéchal du voî- 
sinage, nommé d'Arlincourt, pour demander à son 
expérience l'explication de tous ces prodiges. 

Celui-ci accourut aussitôt au manoir avec son noble 
compère, le preux Marchangy, et tous deux, après 
avoir longtemps réfléchi, déclarèrent que l'enfant nou- 
veau-né serait le dernier des paladins de lettres. 

La prédiction s'est vérifiée, ou peu s'en faut. 

Arthur a grandi loin des villes, sagement élevé 
dans sa vallée natale par l'auteur du Solitaire et 
d'Ipsiboê, qui se faisait remplacer de temps en temps 
dans ses fonctions par l'auteur de la Gaule poétique. 

Une telle éducation devait enfanter des miracles. 

H Fais ce que nous avons fait, lui criaient ses deux 
gouverneurs, et advienne que pourra ! 1» 



VWHAT 18 HB?» sBj 



Arthar fut armé en grande pompe chevalier de 
lettres; il écrivit alors, sur le modèle de la Gaule 
poétique, un ouvrage intitulé le Limousin poétique, et 
M^ d'Arlincourt lui dit avec tristesse: 

c( Le sang des prçux a dégénéré; jette au feu ton 
Limousin, mon mignon: tu n'égaleras jamais Mar- 
changy. » 

Plus tard, il eut la fantaisie de composer un roman 
sur le modèle du Solitaire, et M . de Marchangy, se 
voilant alors d'un pan de son manteau, lui dit avec 
des larmes dans la voix : 

u Mes espérances remontent au ciel ; tu ne seras 
jamais d'Arlincourt. » 

L'enfant était doux et humble de cœur. Excité par 
ses vieux amis, 11 avait longtemps aspiré à la première 
place; humilié du peu de succès de son ambition, il se 
résigna dès cet instant à ne jamais occuper dans le 
monde que le second rang. Cependant sa jeune ardeur 
se lassait à suivre les pas tremblants de ces deux 
patriarches de la chevalerie littéraire, Marchangy et 
d'Arlincourt; il médita de s'échapper et d'aller loin 
de ses mentors faire ses premières armes au grand 
soleil. 

Arthur mit dans le secret la fée Hyperbole, sa 
marraine, qui l'envoya dans un nuage de carton 
lumineux à la résidence de l'illustre Lamartine, dont la 
chevalerie, un peu gâtée au contact des bourgeois et 
du menu peuple, ne .valait certes pas la chevalerie 



i%^ SBRSATIOIIS D*UN JURE. 

antique et pure des auteurs du Solitaire et de la 
Gaule poétique. 

Cependant Tauteur des Méditations raillait incon- 
sidérément ses deux vénérables devanciers. 

a Gentil page, dît-il au blond. Arthur, ne mens pas, 
car ce serait traîtrise. Tu as été élevé dans les principes 
littéraires de la Table-Ronde ; je vois que le commen- 
cément de tes phrases ressemble à celles de Marchangy, 
et la fin à celles de d'Arlincourt. 

— Si vous le voulez, répliqua dextrement Arthur, 
comme il faut toujours un milieu entre le commence- 
ment et la fin, le milieu de mes phrases, qui ne 
ressemble encore à rien, ressemblera désormais aux 
vôtres. » 

En disant cela, il rougissait, *moitié confusion, moitié 
admiration, n'osant, par respect, descendre de son 
nuage de carton lumineux, pet embarras plut à Lamar- 
tine, qui lui tendit la main et lui donna l'accolade 
chevaleresque. 

« Je te prends, lui dit-il, pour mon servant d'armes 
dans les seuls tournois où l'on puisse briller aujour- 
d'hui. Porte haut ma bannière et ne faillis point; car 
si dans la mêlée tu manquais à ton devoir, je te 
donnerais courtoisement du plat de ma lance devant 
toutes les dames du tournoi. Et comme tu dois toujours 
garder l'impartialité de la distance, tu t'appelleras 
désormais lb vicomte Oubly de Sairt-Souvenib. » 

C'est ainsi que le jeune Arthur fut armé rédacteur 



« WHAT IS HE? » 285 

en chef d'un journal cheyaleresque, sous la surveillance 
de l'illustre Lamartine. Son style devint à peu près 
tricolore, comme il l'avait promis. 

On y distinguait la nuance d'Ârl incourt, la nuance 
Lamartine et la nuance Marchangy, flottant agréable- 
ment dans les brouillards. 

Le tout était ravissant. De 'mémoire de critique, on 
n'avait jamais vu plus bel amphigouri ! 

Un Français, qui avait l'accent anglais, M. le comte 
d'Orsay, mort depuis en odeur de dandysme, a£Grmait 
hautement, devant son tailleur, qu'Arthur était le plus 
brillant des journalistes contemporains. 

' « Oui, après Lamartine, s répondait Arthur, le front 
vermeil. 

Et virant, sans hésiter, sur son talon, le gentil 
vicomte courait aussitôt s'engager dans les compagnies 
franches, levées et soudoyées par le fameux argentier 
Emile de Girardin ; puis il revenait, la main sur l'escar- 
celle et sur la conscience, prêter foi et hommage an 
paladin Lamartine, son vénéré maître et seigneur, 
déclarant, au surplus, que de l'argentier Girardin il ne 
recevrait de sa vie ni sou ni maille; en foi de quoi il 
tombait à genoux, les yeux humectés de douces 
larmes. 

Je ne suis pas bien certain qu'en ce moment, tout 
ému qu'il était au fond du coeur, le chevalier Arthur 
ne songeât, sous sa visière, dans l'intérêt de sa fortune 
et de sa renommée, à s'attacher fidèlement à de pins 



a8<S SENSATIONS d'un juaé. 

puissants personnages que le paladin Lamartine et 
Targentier Girardin. 

Justement, les clairons sonnaient devers Lutèce, 
annonçant le grand tournoi et carrousel où Ton devait 
se disputer la main d'une belle dame, veuve et reine, 
nommée la France. 

Qui devait triompher? 

Le chevalier Arthur se mit à rêver pour deviner : 
mais, comme il rêvait beaucoup plus qu'il ne devinait, 
et que c'était là du temps perdu, il prit fort a4roite- 
ment le parti de supposer qu'ils triompheraient tous 
les quatre, les illustres poursuivants de la belle dame, 
veuve et reine. 

Dès lors, que fit-il? Voyez la malice! 

Arthur se rappela tout à la fois les leçons de ses 
maîtres, Marchangy et d'Arlincourt, Girardin et Lamar- 
tine; puis il se souvint qu'il était grand clerc, et qu'il 
avait quatre plumes passées dans sa ceinture, entre son 
escarcelle et son cornet. 

« Je vais rédiger, dit-il, avec beaux paraphes, quatre 
études de mari pour madame la France. 

H Mais pour rédiger des portraits historiques, ne 
faut-il pas être quelque peu historien? Je le serai donc, 
en toute conscience, et je chercherai de bonne foi, 
avec la finesse de mon entendement, la lumière qui est 
le rayon de la vérité étemelle, la couleur qui est le 
rejlet des temps écoulés, et rémotion qui est la vie 
dans l'action qui revit. Je veux ressembler à Hérodote 



«WHAT 18 HB?» 287 

et à Tacite dans l'antiquité, à Commines et à Froissard 
du moyen kge, à Ségur, à Thierry et à Lamartine 
dans le temps présent. Fi des annalistes à la Thiers et 
à la Mignet: ce sont les voyageurs pédestres de 
l'histoire ! 

— Voyageur pédestre ! le mot est bien dur ! murmu- 
raient à la ronde quelques bons gausseurs affriandés. 
S'il vous faut absolument, en haine des historiens 
pédestres, des historiens qui montent à cheval, prenez 
Franconi, cher Arthur. Mais peut-être aimez-vous 
mieux encore les historiens qui montent en ballon ; 
alors prenez Godard ! » 

Tacite et Godard, en effet, Godard et Commines, 
Lamartine et Godard, Godard et Thierry, Ségur et 
Godard, Froissart et Godard, tel fut IMdéal historique 
du chevalier clerc, successeur d'Hérodote. Arthur monta 
en ballon avec ses quatre plumes ; et là il écrivit... 

De sa plume taillée en fieur de lis : 

Le Portrait du Comte de Chambord. 

De sa plume taillée en baïonnette civique : 
Le Portrait du Prince de Joinviub. 

De sa plume taillée en pique républicaine : 
Le Portrait du Générai. Cavaicnac. 

De sa plume taillée en lance impériale : 
Le Portrait du Prince Louis-Napoléon. 

Puis il descendit de son ballon, muni de ses quatre 
portraits historiques, afin d'assister au grand tournoi. 

Or il arriva que, sur les quatre poursuivants de la 



388 IBIltATIOlfS d'un JURé. 

■ T • 

belle dame^ veuve et reine, nommée la France, il y en 
eut deux qui désertèrent prudemment la lice nationale: 
ce furent le petit-fils de saint Louis et le fils d'un autre 
Louis, surnommé Philippe, lequel ne sera jamais cano- 
nisé. Restèrent donc en présence, devant les juges du 
tournoi, le preux Cavaignac, fils de son père, et le 
propre neveu du grand Napoléoncle, mort à Sainte- 
Hélène, sous un saule pleureur. 

Un instant, l'issue du tournoi parut douteuse ; mais 
l'ombre du grand Napoléoncle ayant tout à coup 
apparu aux juges, le preux Cavaignac fut vaincu. 
Arthur, qui n'avait point prévu l'apparition de l'illustre 
fantôme, et par conséquent n'avait pas cru au triomphe 
du prince-neveu, s'était mis à déchirer fort inconsidé- 
rément en très-petits morceaux la biographie du prince 
susdit. Et cela, voyez l'imprudence! sur les gradins 
mêmes de la lice nationale. 

Mais, à la troisième fanfare des clairons, quand les 
juges proclamèrent pour la troisième fois le nom victo- 
rieux, des larmes de (Contrition, des larmes abondantes 
et sincères, roulèrent soudainement sur les joues d'Ar- 
thur, qui, tout en se frappant la poitrine, ramassa un 
à un dans sa robe et recolla bien vite sur son genou 
les cent menus morceaux de la biographie déchirée. 

Le Mba culpa d'Arthur fut le plus grand acte de 
sa vie, et le point de départ de sa merveilleuse fortune. 

Devenu empereur des Francs, le prince-nevea lai 
tira l'oreille, et le fit asseoir parmi ses pairs, qui 



U WKAT 18 HB? W 289 

étaient plus de douze, et qui se nommaient entre eux 
sénateurs. Puis, lui caressant le menton, comme il ne 
pouvait se lasser de le voir, il le dépêcha chez les 
Turcs avec le titre d'ambassadeur de France. 

Ce qu'il allait faire et ce qu'il fit en Turquie, per- 
sonne, en vérité, n'en a jamais rien su. Et je crois 
b ien qu'Arthur lui-même ne le sait pas encore. 

Il était sénateur et ambassadeur, voilà tout. Et main- 
tenant, qu'est-ce qu'il est, le pauvre Arthur? What 
is he? comme dit, en langue anglicane, le titre en 
trois mots de ce fabliau. 

A l'en croire, le vicomte Oubly de Saint-Souvenir 
ne serait pas son vrai nom : il s'appellerait le vicomte 
Arthur de La Guéronnière^ gentilhomme limousin. 



De Paris à Versailles et de Versailles à Paris, en 
chemin de fer, à pied, même en fiacre, il espère la 
restauration du gouvernement impérial, il attend le 
petit-neveu du grand Napoléoncle ; et il espère aussi un 
fauteuil de sénateur au Luxembourg, et il attend aussi 
une ambassade à Rome... ou à Pékin. 



W 



Î7 




UN HOMME HEUREUX 




ES gens heureux m'ont toujours paru 
aussi étonnants, aussi curieux, aussi en- 
viables que les hommes doués en nais- 
sant de beauté ou de génie. L'aptitude 
au bonheur est un don mystérieux comme 
le génie et la beauté. 

Oabliez les heureux! a dit un grand poëte^dans un 
moment d'extase lyrique. Les oublier? Pourquoi donc? 
Je crois, au contraire, qu'il faut les regarder de loin 
comme des illusions vivantes, les étudier de près comme 
d'insolentes énigmes, les protéger souvent et même les 
préserver comme des fontaines de consolation et des 
sources de comique. 

Voilà pourquoi sans doute j'ai pris deux ou trois fois 
un vif plaisir à contempler le type le plus parfait de 
la félicité bourgeoise. 



Nous sommes, s'il vous platt, en 1866, et le Consti- 
tutionnel de ce matin vient de m'apprendre que le 



aÇl lENSATIOlfS D*UN juaiE. 

solitaire de la rue de Rivoli publie enfin ses Mémoires, 
après avoir vu sans s'émouvoir passer sous ses fenêtre» 
quatre ou cinq révolutions. 

Ce solitaire rasé de près qui a fréquenté dans sa 
jeunesse le solitaire du vicomte d' A rlincourt, cet ermite 
jadis viveur qui a connu tous les ermites de M. d; Jouy 
et respiré les premiers camélias à la boutonnière de 
Latour-Mézeray , cette ébauche de Mécène terminée 
en queue de mamamouchi, ce condamné au bonheur 
qui a tant fait rire les élus du guîgnon, cet épicurien 
à triple flanelle, invalide du plaisir et du succès, cet 
ancien directeur de la Revue de Paris, de l'Opéra et 
du Constitutionnel, qui a toujours eu la manie diri* 
géante sans le moindre esprit de direction; ce bourgeois 
de Paris resserré en son faux col comme le foie gras 
en terrine ; ce brillant élève d'Armand Malitourne et 
de Saint-Omer, c'est évidemment M. le docteur Pru- 
dhomme... non, c'est le docteur Louis Véron. 

O type primitif de tous les Barnums des deux 
mondes, candide charlatan, salut ! 

Le type se dégrade, m'a-t-on dit, il n'est que tempt 
de le peindre. Recueilli dans sa solitude, il fait la moue 
à sa glace, en boudant les Tuileries de profil : le voilà 
dans cette belle attitude des bras croisés que lui recom- 
mandait autrefois M. Thiers. Le. pouce à la palette... 
vite ! Nous allons saisir le dernier sourire du célèbre 
bourgeois de Paris. 



UN HOMME HEUREUX. 2p| 



Montez avec moi Tescalier qu'a gravi Louis Bona- 
parte avant de devenir empereur. Je vous introduis 
dans ce grand salon dont le parquet de bois des îles 
est fastueusement recouvert de trois tapis, étalés en 
retraite l'un sur l'autre comme les jupes et sous-jupes 
d'une robe de théâtre. Ne cherchez pas le buste de 
Rachel, ne vous amusez pas aux tableaux : voici un 
bon Reynolds, voici le Joseph vendu par ses frères, 
un Decamps très-connu : passons. Et, sans trébucher 
aux trois tapis, allons nous accouder à ce fameux 
balcon d'où le fameux docteur a vu passer, quoi qu'il 
en dise, moins de révolutions que de gouvernements. 

Cet homme aux yeux bridés, aux narines vivantes 
et aux lèvres mortes, ce gilet entr'ouvert, ce ventre 
déboutonné, cette large face au carcan dans le faux 
col historique, c'est* le maître de céans qui vient de 
dtner dans sa solitude avec quelques mondains en pèle- 
rinage. 

Puisqu'il vient de dîner, il digère : respirons un peu, 
et voyons le solitaire au repos. L'haleine est régulière, 
le pouls naturel, le teint légèrement rosé, les mains 
placidement croisées sur le ventre; pas le moindre 



«94 •BNIATIORS d'VN JU&é. 

symptôiiM d'iodigestion ! Savez-vous sur ce dtneur un 
foli mot d'Armand Berlin qui me revient en mémoire? 
« M. Louis Véron a du flair et pas de goût. » C'est 
un mot difficile à digérer, même à jeun. 

Chut ! le maître s'éveille^ et la conversation commence 
à bourdonner. 



UN HOMME HEUREUX. 295 



II 



On cause à la fenêtre^ en regardant le marronnier 
du 20 mars, des événements qui ont amené le second 
Empire. 

« Le prince Louis, messieurs^ m'a fait l'honneur de 
gravir cet escalier. » 

Le docteur se lève, il salue le prince à travers l'es- 
pace, comme s'il le voyait distinctement, puis il se 
rassied devant une table chargée de papiers. Discours, 
proclamations, messages, décrets, programmes, arti- 
cles de revues et de journaux, rien ne manque au 
docteur Véron de ce qui se rapporte à l'époque déjà 
lointaine où le Constitutionnel fut arraché par ses 
mains potelées et prudentes aux griffes diaboliques de 
M. Thiers. Ces documents épars, le vent les feuilleté, 
et le docteur les lit, à bâtons rompus, d'une voix 
grasse et traînante. 

« Ceci est textuellement dans le Moniteur, mes- 
sieurs, ceci dans le Siècle, ceci dans le Journal des 
Débats, ceci dans le Constitutionnel, J'étais alors direc- 
teur absolu de ce dernier journal où le buste de 
M. Thiers, debout encore sur une cheminée, atteste la 
magnanimité de mon administration. Je dois rendre 



%y6 sBNtATXONt d'un jvké, 

cette justice à mes successeurs qu'ils ont aussi respecté 
mon busie qui est debout sur une autre cheminée. » 

Le maître de la maison, tout en lisant, s'éparpille en 
digressions, se répand en anecdotes, et finit par accro- 
cher tant bien que mal sa propre historiette à l'histoire 
de France. 

« J'ai connu M. de Persigny, dit la voix grasse, et 
M. Mole aussi. J'ai eu le malheur de connaître M. Thiers. 
J'ai eu le plaisir de converser avec MM. Rouher et 
Baroche. M. Fould est venu dans ce salon. On m'a vu 
jadis chez M. Cunin-Gridaine. — J'ai baisé la main de 
M^** Duchesnois, j'ai embrassé M^** Georges dans une 
circonstance solennelle, M*^* Rachel fut mon enfant 
gâté, tout le monde le sait. » 

£h ! oui, tout le monde le sait, docteur ! tout le 
monde sait ce que vous croyez apprendre à tout 
le monde. Du nouveau, docteur, du nouveau ! 

Mais le docteur raconte encore comment il a connu, 
sous Louis* Philippe, et plus tôt, et plus tard, des cen- 
taines de personnages petits ou grands qui l'ont honoré 
de la plus insigne considération, mêlée de la plus noire 
confiance... pardon!... delà plus noire ingratitude. 

Faire des ingrats, n'est-ce pas une des conditions du 
bonheur? 

Les ingrats du docteur Véron pourraient former un 
ban de réserve pour l'armée des futurs bienfaiteurs de 
l'humanité. M. Thiers a été ingrat ; M. Merruau, ingrat; 
tout le Constitutionnel, ingrat, toute la Société des 



UN HOMME HEUREUX. 297 

gens de lettres, ingrate, et la France elle-même, la 
France de l'Empire que le docteur a protégée dans ses 
jours de belle humeur, la France tout entière, ingrate, 
archi-ingrate ! Tant d'ingratitude est un baume pour 
l'âme généreuse de l'homme heureux. 

Tel est en son salon l'homme-type de la félicité bour- 
geoise. Il récite le Moniteur, déclame le Constitua 
tionnel, en saupoudrant ses lectures de vieilles récrimi- 
nations et d'anecdotes en poussière, en terreau, en 
humus, en miettes, en charpie. 

Et vous vous imaginez peut-être que, chez le doc- 
teur Véron, cela s'appelle causer ? Non, cela s'appelle 
faire un livre. Je viens de vous expliquer tout uniment 
comment le bourgeois de Paris a composé ses Mémoires. 

Les Mémoires de l'homme heureux ! Quel livre, quel 
chef-d'œuvre ! Cela ressemble, comme variété, comme 
unité, comme harmonie, à ce grand déménagement de 
tableaux qui se fait aux Champs-Elysées, le lendemain 
de l'Exposition. Les tableaux passent devant vous, en 
dansant, sur des crochets : la marche de l'Auvergnat 
règle la danse de ces figures peintes qu'il emporte sur 
80» dos, couchées en travers, la tête en bas. 



î8 



SpS •BNtATlONS O'UN JVRi, 



III 



Dieu me garde de considérer le docteur au point 
de vue strictement littéraire ! Ce n'est pas un talent 
que j'étudie, c'est une physionomie, un type, une 
situation. Je sais que le bourgeois de Paris n'est pas 
de la lignée de Saint-Simon, qu'il ne fait pas suite 
au cardinal de Retz, qu'il ne complète ni Bussy- 
Habutin, ni Tallemant des Réaux, et qu'enfin il ne 
deviendra jamais un auteur classique. Je n'épluche 
donc pas ses phrases ; je tourne autour de son fau- 
teuil, pour le mieux voir. 

Une découverte ! une indiscrétion ! 

Le docteur Véron n'est pas bossu. Non, il n'est 
pas bossu, et c'est injuste. Sa tête le voulait; son cou, 
ce cou pudique, enfoui dans le faux col comme une 
fleur précieuse dans un cornet de papier, son cou et 
ses oreilles l'exigeaient ; et c'était aussi le voeu de ses 
épaules qui semblent attendre depuis soixante ans un 
petit monde à soutenir. Mais s'il eût été bossu, 
comme il aurait eu trop d'esprit pour devenir un< 
type, c'en était fait à tout jamais de cette divertis- 
sante curiosité parisienne qui a pris tout naturellement 
des airs de potiche pour figurer sur nos étagères et 
se mêler à notre bric-à-brac. 



UN HOMME HEUREUX. 299 

Ne négligeons pas nos curiosités, étiquetons nos 
magots : il est bon de mettre un peu d'ordre dans le 
bric>à-brac contemporain. 

Ce jouvenceau de la Restauration, affilié à la So- 
ciété des Bonnes-Lettres, cet homme agréable et 
positif de 1830, cet oncle à la papa de 1852, ce soli- 
taire cossu de 1^66 y il faut le classer décidément dans 
cette famille toute parisienne de sceptiques discou- 
reurs, de spéculateurs artistes, d'auteurs dramatiques 
et de comédiens à succès qui, tournant sans façon le 
dos à l'avenir, désirent avant tout respirer les bou- 
quets des fêtes, recueillir les applaudissements et les 
bénéfices d'une soirée, avoir devant les yeux, au milieu 
de la foule, l'éblouissement du feu d'artifice qui éclate et 
va s'éteindre. Ils ont quelquefois loué le bouquet, payé 
les applaudissements, commandé le feu d'artifice. Eh ! 
qu'importe ! Ils goûtent en ce cas une triple félicité : 
celle du spectateur, celle de l'acteur et celle du direc- 
teur. Tirez votre chapeau à ces hommes habiles ; 
riez, si vous pouvez, de ces gens heureux. 

(( Âi-je bien joué mon rôle? » C'est un mot fami- 
lier au docteur Véron, qui a fait d'assez bonnes études, 
et qui se souvient de l'empereur Auguste, quand il ne 
cite pas Cicéron pour plaire à Jules Janin. Il répète 
volontiers ce bon mot qui a dix-huit cents ans de 
bouteille, en prenant l'œuf frais du matin, depuis qu'il 
s'est mis au régime de l'œuf frais. Après deux gor- 
gées de vieux vin de Bordeaux, il ajoute volontiers 



JOO SENSATIONS D^UN 3Ua£. 



avec l'emphase da charlatan : « Je n'ai jamais eu 
dans ma vie qu'un seul protecteur, un protecteur haut 
et puissant, le public... Sa seule curiosité suflSt à 
l'ambition d'un humble écrivain tel que moi. » 

Âh ! vieux chérubin de la publicité ! 

Le docteur Véron, rendons-lui cette justice, a tout 
fait pour le public. Directeur de la Revue de Paris, 
il a inséré dans son recueil de la littérature roman- 
tique, paradoxale et même paroxiste, bien qu'il aimât 
les classiques et qu'il fût un homme de vie paisible 
et de sens rassis. Directeur de l'Opéra, il a joué de 
la musique allemande, bien qu'il adorât la musique 
italienne. Directeur du Constitutionnel, il a appelé 
au premier étage du journal le premier des Cassa- 
gnac, plume de guerre, malgré son goût de bourgeois 
pour les plumes pacifiques, et il a installé au rez-de- 
chaussée Eugène Sue, romancier socialiste, malgré sa 
tendresse pour les romanciers conservateurs. Est-ce 
assez de dévouement aux fantaisies du public? Ce 
dévouement continu a été récompensé par un succès 
qui ne s'est jamais démenti depuis le triomphe de la 
fameuse pâte Regnault.- 



UN MOMMB HEUREUX. )0I 



IV 



Un solitaire de Port-Royal/le janséniste Nicole, a 
laissé échapper un jour cette honnête sentence, digne 
d'être méditée par un jésuite : « Il n'y a qu'une opi- 
nion de bonne : il faut être de l'avis de tout le 
monde. » Je crois que le solitaire de la rue de Rivoli 
a été sans le savoir un fervent disciple du solitaire 
de Port-Royal. Être de l'avis de tout le monde, cela 
signifie en bien des cas : constater et servir l'opinion 
de tout le monde. Ainsi commentée, la sentence de 
Nicole renferme tout le secret des prophètes positifs 
et des moralistes pratiques. On en peut déduire sans 
effort toute la science de la vie, toute la philosophie 
du bonheur. 

Le docteur Véron a-t-il été heureux par principe, 
ou heureux par instinct? Je pense que chez lui, 
comme chez la plupart des gens heureux, l'instinct a 
créé la science, et que s'il a été un homme habile, 
c'est qu'il était né pour être heureux. En étudiant sa 
carrière de très-près, on peut se convaincre que l'ha- 
bile homme avait non-seulement une invincible apti- 
tude au bonheur, mais encore l'incapacité absolue 
d'être un seul instant malheureux. 



*î-.- - tJ ^ - ' L.J. 



sas 



)oa SENSATIONS d'un j u r é. 

Éprouve-t-il un échec, tant mieux ! Une disgrâce, 
Dieu soit béni ! Le bourgeois de Paris est un invulné- 
rable, pour qui les pavés se capitonneraient d'eux- 
mêmes s'il tombait du haut de l'Arc de triomphe. Ce 
qui le sauve de tout mal, c'est qu'avec sa nature 
d'optimiste flâneur, amateur et baguenaudier, il trouve 
du bonheur à nier le plaisir qui lui échappe et s'écrie 
naïvement : « Ils sont trop verts ! » devant les hautes 
treilles qui défient les bonds des vieux renards. 

Deux petites anecdotes, s'il vous plaît. 

Dans le grand salon de la rue Rivoli, au beau 
temps où le Constitutionnel publiait les Mémoires 
de l'illustre docteur, trois petites colonnettes d'or, 
valant mille francs chacune, pyramidaient tous les 
dimanches sur la cheminée. Et si quelque visiteur 
ébloui risquait une œillade du côté des colonnettes : 

c( Ne faites pas attention, je viens de toucher ma 
semaine, » disait négligemment le docteur. 

Trois mille francs par semaine, douze mille francs 
par mois ! Oui, ceci est historique, et je vous jure 
qu'il n'y a pas de quoi rire ; le docteur Véron était 
payé , an ce moment , au prix de Sainte-Beuve : 
cinq cents francs le feuilleton. 

Quand il eut quitté pour jamais le Constitutionnel, 
on s'imagina bonnement que le joyeux docteur était 
tombé dans le marasme. Charles Monselet, ayant bien 
dîné, eut la vertueuse pensée d'aller consoler le soli- 
taire. Il sonne, la porte s'ouvre : le bourgeois de 



vu HOMME MBDaBUX. J0| 

Paris jouait paisiblement au domino avec Sophie, sa 
gouvernante. Et le grand salon était illuminé comme 
pour une fête princière ! 

Monselet, en sortant, fit porter au docteur un bou- 
quet de violettes. L'homme heureux ne comprit rien 
au bouquet. 





o 



UNE VESTALE LITTÉRAIRE 




UAND M™« d'Arbouville mourat, on 
sut par ses amis qae M™* d'Arbou-» 
ville avait écrit quelque chose et que cela 
s'imprimai: sur très-beau papier. A ce 
bruit de salon, le public lettré retourna la 
tête : il fallut présenter M™" d'Arbouville au public. 
Pour que cette cérémonie se fît décemment, on eut 
Fheureuse idée d'en confier tout le détail à un ancien 
ambassadeur, un académicien, un homm\i du grand 
monde qui avait cultivé les lettres, sans trop commu- 
niquer avec les gens du métier. M. de Barante, dans 
une courte introduction, donna d'un ton détaché 
quelques maigres renseignements sur l'œuvre et sur 
l'auteur; puis il ferma la porte au. nez de ceux qui 
auraient voulu en savoir plus qu'il n'en voulait dire. 

Sophie de Bazancourt, qui était à vingt ans 
j^nie d'Arbouville, avait été élevée dans le salon de 

39 



«■■■H^^MBiK- 



JO(S tEMSATIOMt d'un J U a é. 

M"**d'Houdetot,8agrand*mère. a Elle fut aussi l'enfant 
delà maison chez M™« de laBriche et M"*«Molé; elle 
vivait au milieu d'une société qui conserviût les goûts 
et les manières du grand monde d'autrefois^ en même 
temps qu'elle réunissait les hommes distingués d'une 
génération nouvelle. » 

Quand elle se mit à écrire, ce fut pour elle- 
même : 

N A peine cherchait-elle les suffrages de ses amis. 
Quelques poésies furent toutefois imprimées et dis- 
tribuées exclusivement dans sa famille. Plus tard, pour 
concourir à une œuvre charitable, elle consentit à lais- 
ser imprimer plusieurs nouvelles dont on avait beau- 
coup parlé dans le monde où elle vivait... » Bref, 
les revues et les journaux ayant reproduit quelques- 
unes de ses nouvelles, on se détermina à joindre les 
écrits qui n'étaient pas publiés à ceux qui étaient déjà 
connus. Tout cela, prose et vers, forma un beau vo- 
lume, le volume unique des écrivains timorés ou 
dédaigneux ! 

Les poésies de M'"" d'Arbouville scintillent comme 
des reflets d'étoiles dans un vivier. Est-ce de la 
romance ennoblie ou de l'élégie négligée ? Ceci tient 
le milieu entre le joli vers et le beau vers; on ne 
trouverait, j'en suis sûr, rien d'aussi parfait dans 
un album. 

M™« d'Arbouville a goûté avec charme aux rêveries 
et aux sensations de Lamartine, d'Alfred de Vigny^ 



UNE VESTALE LITTERAIRE. 3O7 

■ ^ — ■ 

et de ce félin Sainte-Beave qui disait à mi-voix, 
en ayant l'air de l'encenser du geste, chez 
M. Mole : « C'est un laideron tout noir, mais c'est 
une Vestale littéraire. » Poésies de Vestale, si l'on 
veut! Elles me plaisent surtout, parce que j'y trouve 
un élan de sympathie féminine vers la poésie faite 
homme. 

J'aime la pièce de vers, un peu précieuse, qui a 
pour titre : « Ne m'aimez pas. » Rarement le désir de 
l'Amitié, la crainte de l'Amour ont été aussi bien ex- 
primés par une femme. J'en aime encore bien d'autres, 
dont je dirai pourtant qu'elles m'ont fait éprouver la 
sensation de ces Parisiens d'autrefois qui s'en allaient 
devant le Louvre acheter le plaisir de délivrer des 
oiseaux en cage. Je désirerais ouvrir du bout du doigt 
la volière poétique de M™* d'Arbouville. Ce serait 
comme un froufrou de petites ailes : les plus jolis vers 
s'envoleraient. 

Arrivons aux Nouvelles : elles m'ont donné beaucoup 
à réfléchir, et voici mes réflexions. 

Chez les flmes romanesques et poétiques, le besoin 
de souffrir est inné. Quand la destinée le laisse lan- 
guir, c'est l'imagination qui l'excite et cherche à le 
satisfaire. L'imagination se donne alors à elle-même 
le spectacle raffiné de douleurs chimériques. Ce dilet- 
tantisme de la souffrance conduit ceux qui en sont 
atteints vers la porte des théâtres où se jouent les 
drames émouvants et les comédies sentimentales. On 



|08 8BN8ATIONS d'UN JUR^. 

s'assied dans une bonne loge^ après un dtner exquis, 
et là, on verse de vraies larmes sur les infortunes 
des jeunes acteurs et sur les malheurs des jeunes 
actrices. Hors du théâtre mSme, on cherche avec 
anxiété, on découvre avec émotion des sujets d'élégie 
dramatique. 

Un pot de violettes qui se fane sur l'appui d'une 
fenêtre, au détour d'une vieille rue, fait rêver de quel- 
que jeune fille qui se flétrit elle-même, aux prises avec 
un travail ingrat, dans une mauvaise chambre habitée 
par des parents infirmes. Le jour où M*"* d'Arbouvills 
a entrevu les violettes fanées, elle a eu un de ces jolis 
frissons poétiques à la suite desquels on écrit Résigna- 
tion, charmante petite nouvelle, tendrement imaginée 
dans une chambre bien chaude, et où l'on sent 
néanmoins toutes sortes de grâces frileuses cTans le 
«tyle. 

Un autre jour, c'est sous les apparences du luxe 
qu'elle tâche de saisir l'énigme des destinées fatales. 
M. le comte de..., par exemple, et M™" lacomtesse^ 
sa femme, tous deux jeunes, riches et beaux, passent 
en calèche découverte. Sur la grande avenue des 
Champs-Elysées, dans un nuage de poussière imperti- 
nente. Tandis q^ft les promeneurs des contre-allées les 
regardent d'un œil oblique, et envieot secrètement 
leur bonheur, un petit coupé très-élégant et très-mysté- 
rieux croise l'éblouissante calèche. Ce petit coupé, c'est 
l'abri roulant de l'imagination en quête d'émotions 



"S 



UNE VESTALE LITTiSrAIRE. 309 

extrêmement sombres. L'imagination met tout à coup 
la tête à la portière, et découvre sur le front du comte 
le pli révélateur de la destinée de la comtesse. Plus 
de doute ! il y a un abîme de misère sous cette appa* 
rence de bonheur. L'imagination laisse retomber le 
store et se pelotonne rêveuse au fond du coupé. Le 
jour où le coupé de l'imagination a rencontré la 
calèche énigmatique, M**** d'Ârbouville, tout effa- 
rouchée, a rêvé sous sa voilette le conte lugubre de 
Luiggina, 

Cette Luiggina m'a donné la chair de poule, je 
l'avoue. Il y a là une quantité de noms espagnols et 
italiens qui feraient frémir le baudrier d'un gen^ 
darme. Ah! quand les esprits délicats et recueillis se 
passent la fantaisie du cauchemar, ils ne s'arrêtent 
point, je vous jure, à mi-chemin de l'horrible. Fiez- 
vous aux petites mains blanches pour broyer du noir : 
très -innocemment elles plongeront jusqu'au coude 
dans les chaudières de Macbeth ou les baquets à la 
Radcliffe. 

Je suppose qu'au faubourg Saint-Honoré, dans le 
plus paisible des salons, ou à Champlâtreux, chez 
M. Mole, on aura demandé un soir à notre Schéra- 
zade un joli conte rose et bleu, où tout respirât la 
joie et l'enchantement du paradis. « Hé bien! voilà 
mon conte, aura-t-elle dit ; riez et souriez si vous 
pouvez. » Aimable badinage d'une flme trop heureuse ! 
Dès les premiers mots, les visages s'allongent ; il y a 



jUMmmÊÊÊmÊmàM^S^ 



JIO SENSATIONS d'dN JUR^. 

dans Luiggina quatre morts d'homme, deux agonies, 
un duel, un suicide, sans compter que deux frères 
sont sur le point de s'entr'égorger et que le conte 
aboutit à un épouvantable enlèvement... Oh! des 
sels, des sels! Voilà tout ce beau monde qui ae 
pftme ! 

V Histoire hollandaise est un petit chef-d'œuvre. 
Avant de raconter^ M"* d'Arbouville décrit ; c'est là 
son procédé, qui n'est pas trop mauvais, car il a 
été employé par Walter Scott, qui savait très-bien 
qu'une habile description, au début d'un roman, 
fait l'effet d'une belle ouverture d'opéra. Notre 
Balzac, si différent de Walter Scott, a souvent or- 
chestré, lui aussi, de savantes et gracieuses ouvertures 
de roman. 

Dans un coin des Pays-Bas, s'élève une maison de 
briques séparée de la rivière par une verte prairie : 
c'est la calme demeure de tous les Van Amberg, père,' 
frère, mère et enfants : le père, un type inflexible de 
la tyrannie domestique ; le frère, Guillaume, un esprit 
juste et timide, un cœur bon, une âme contemplative ; 
la mère, une jieur d'Espagne qui s'étiole insensiblement 
dans les serres des Van Amberg. Parmi les enfants il 
y en a deux, Wilhelmine et Marie, qui semblent de 
vraies tulipes de Hollande ; mais Christine, la plus 
jeune, est une vraie fleur de Castille comme sa mère. 
Celle-ci, on veut l'élever en tulipe comme ses sœurs : 
car M. Van Amberg , pour l'éducation de ses filles, a 



UNE VESTALE LITTERAIRE. Jll 

des entêtements de fou-tulipier, Christine et sa mère, 
après avoir essayé de résister, courbent la tête et 
meurent. Le dénoûment de ce petit roman est saisis- 
sant et neuf. Quand M*"* Van Amberg a succombé à 
toute une vie de souffrances, Christine est enfermée 
par son père dans un couvent de la Visitation. La 
pauvre enfant s'était éprise de l'étudiant Herbert, qui, 
ne pouvant l'obtenir en -mariage, prend le parti de 
Tenlever. Reprise par son père et condamnée à la vie 
des religieuses, Christine, désespérée, remplit le cou- 
vent de ses cris. Herbert ! Herbert ! voilà son dieu ! 
Elle ne connaît pas celui qui permet de cloîtrer les 
amoureuses. Cinq ans s'écoulent : M. Van Amberg, 
ruiné, fugitif, consent au mariage d'Herbert et de 
Christine. On va donc chercher Christine au couvent; 
hélas! il n'y a plus de Christine, il n'y a qus sœur 
Marthe-Marguerite! La règle monastique a transformé 
cette enfant rebelle ; mais en la transformant elle l'a 
brisée. La jeune novice meurt en prenant le voile. Ce 
changement si dramatique est analysé par M™« d'Ar- 
bouville avec la discrète pénétration d'un confesseur, 
et cela sans qu'aucune déclamation religieuse vienne 
se mêler aux péripéties de cette touchante destinée. 

J'ai voulu savoir ce qu'avaient pensé de M"« d'Ar- 
bouville deux femmes dont le nom a été plus retentis- 
sant que le sien, M™« de Récamier et M™" Swetchine. 
Chez M"« de Récamier, on ne l'avait pas lue ; chez 
M™* Swetchine, un mot de hautaine pitié avait exprimé 



■ffl — -^ 



31a SENSATIONS d'uN JUR^. 

l'opinion de toute la chapelle : a Quel dommage ! 
ce n'est qu'un talent orléaniste, n Vous en souvient-il^ 
monsieur de Falloux? 

Talent orléaniste ! Vestale littéraire! On ne peut 
j)ourtant pas la condamner, cette patricienne, pour 
avoir fréquenté le salon de M™* Mole, ni lui crier 
anathème, à cette Vestale, pour s'être réchauffée au 
feu sacré. 



Âurais-je peint ici la Dernière Vestale, comme 
Firmin Maillard a peint les Derniers Bomêmbs? Je 
le regretterais : car j'ai toujours préféré les vestales 
littéraires du temps de Sainte-Beuve à tous nos bas- 
bleus politiques, comme je préfère encore la Bohème 
du temps de Banville et de Mûrger à tous ces rôdeurs 
de boulevard, à toutes ces bouches béantes du perron 
de la Bourse, que j'appelle avec dégoût la Bohème du 
million. 



FIN. 



APPENDICE 



i 




<7* 



APPENDICE 



Dans mes conversations avec Léon Gozlan, j'ai 
oublié de mentionner deux sujets que le spirituel cau- 
seur ramenait souvent : la poésie et les femmes. Goz- 
lan n'aimait pas \sl forme rimée, quoiqu'il eût dans sa 
jeunesse écrit tout un volume de vers. Pour lui, la 
poésie, indépendamment de la rime et du mètre, c'était 
(( la pensée idéalisée, le choix dans les images, l'aris- 
tocratie dans l'expression, certaine vérité d'exquise 
convention reçue entre les gens de goût depuis plu- 
sieurs siècles. » Il se croyait, en ce sens, poëte en 
prose, quoiqu'il ne fût qu'un artiste. L'était-il en vers? 
Je n'aurai, pour résoudre la question, qu'à citer de lui 
la pièce intitulée la Pipe du mousse. On verra, d'un 
coup d'œil, à quels excès peut se porter le plus ingé- 
nieux prosateur, lorsqu'il lui prend envie d'emprunter 
aux versificateurs leur moule à pâtisserie. La Pipe du 
mousse semble avoir été dictée par un bègue à un nègre. 



-iiar ^1 



|ltf 8BNSATION8 d'UN JURE. 



I,A PIPB DU MOUSSE. 

Elle me fut donnée au jour de mon départ. 

Cette pipe qui m*est si chère, 
Le jour que je montai sur le brick le JeanSari, 

Le jour où je quittai nu mère. 

J*avais dix ans alors, j'étais mousse, et le soir. 
Quand des pleurs mouillèrent ma joue, 

Qjaand la terre filait au loin, j'allai m'asseoir. 
Pleurant et fumant, & la proue. 

Et tout ne fut bientôt à mon œil qui tournait. 
L'eau, le ciel, la terre et la brume. 

Près de moi, loin de moi, sous mon petit bonnet. 
Que jets de fumée et d'écume. 

Au bout de quelques mois, le fer et le goudron. 
En grimpant du pont & la hune, 

Avaient tout déchiré, paletot, chapeau rond ; 
Mais ma pipe était déjà brune. 

On devient homme et fort & la mer : je grandis ; 

Mes bras étaient couverts d'écaillés. 
Et lorsque je serrais dans mes dix doigts roidis. 

On eût cru sentir des tenailles. 

A Malte, je connus, car au débarquement 
Nous touchâmes quatre mois d'arrhes, 

Majorcaine, avec qui je fis du sentiment. 
Que j'aimais ses yeux baléares I 



APPENDICE. 317 



Je qie croyais aimé; rien ne m*allait au cœur. 

Quand la nuit était embaumée, 
Comme de marier sous l*oranger en fleur 

L*amour du soir et la fumée. 

Cest ce qui me perdit, car ma belle abhorrait 

Le tabac : elle était sauvage. 
Si bien qu*au bout d'un mois celle qui m*adorait 

Aima le maître d*équipage. 

Je ne la perçai pas avec un espadon 

Comme un Corse que haine exalte ; 

Je n^allai pas non plus lui demander pardon ; 
En fumant je partis pour Malte. 

En fumant, j'arrivai jusques au Sénégal. 
Ma poche était fort maltraitée I 
^ Dans ma bourse on voyait comme dans un cristal, 
Mais ma pipe était culottée. 

Oh! n'allez 'pas chercher sous les eaux du Pérou 

Les belles perles dans la nacre 
Que les reines de France enchaînent & !eur cou, 

Que les rois portent i leur sacre. 

Quelle perle eût valu cet objet de si peu. 
Mais qui me traçait mon histoire. 

Cette pipe déjA, qu'on voyait, par le feu, 
Et moitié blanche, et moitié noire ? 



Jl8 SENSATIONS S'UN JUllé. 



II 



« Le gnuid^ l'immense succès de Balzac lui est yena 
par les femmes, a dit Gozlan. Elles ont adoré en 
lai l'homme qui a su prolonger indéfiniment chez elles 
l'âge d'aimer et d'être aimées, l'écrivain qui a pris le 
parti héroïque de les présenter toujours comme vic- 
times, même con^me victimes de leur propre infidé- 
lité. » Gozlan, bien loin de partager cet optimisme 
romanesque, avait sur les femmes les opinions d'un 
moraliste satirique du xyii* siècle, ou, mieux encore, 
d'un auteur comique du xviii*. C'est assez dire qu'il 
trouva toujours ridicules les prétentions de ceux qui 
ont voulu glorifier exclusivement ou même émanciper 
le sexe charmant aux dépens du nôtre. 

Plus d'accord avec Molière qu'avec nos romanciers 
et nos réformateurs, il exprima ^très-spirituellement 
en 1848 son sentiment sur le caractère et le rôle des 
femmes dans le Journal d'Alphonse Karr. Nous ex- 
trayons de cette feuille le piquant article auquel nous 
venons de faire allusion : 

UN PAXAOaAPHB 
BN PAYBUR DBS PBMMBS. 

a L'Assemblée nationale a eu raison de fermer aux 
femmes la porte des clubs, où elles auraient achevé 



APPBNDIGB. JI9 

de perdre les quelques restes de grâce qui les distin- 
gaent encore des hommes. Pendant quelque temps il 
n'est pas mal qu'il y ait encore deux sexes ; plus tard 
on Terra... 

« Nous aussi nous avons gémi autrefois sur les 
malheurs des femmes dans la société... Mais quand 
nous ne voulions que leur ôter leurs chaînes, d'autres 
brisaient leur ceinture. Et ce qu'il y a de fâcheux^ 
c'est que nous ne sommes pas sûr qu'elles aient des 
chaînes^ et qu'il est évident qu'elles portent une cein- 
ture... 

«... Voyez- vous d'ici les partis physiologiques qui 
se formeraient à côté des partis exclusivement poli- 
tiques : le parti des vieilles femmes représentantes en 
face du parti des jeunes femmes représentantes; le 
parti des veuves et le parti des femmes mariées, puis 
les nuances politiques se compliquant des nuances de 
cheveux : on aurait le parti blond, le parti brun, le 
parti châtain, le parti maigre constitutionnel, le parti 
gras républicain. On s'y perd. Dieu nous garde de 
cette invasion! La France y laisserait sa dernière 
vertu. 

« Figurez-vous les Bouches-du-Rhône, ce départe- 
ment si distingué, envoyant des bouquetières et des 
cuisinières à l'Assemblée; et le département du Finis- 
tère se faisant représenter par de nobles marquises et 
de fières duchesses. Mais ces dames s'arracheraient 
les yeux, elles se battraient, elles se... Plus d'une fois 



■MH 



j20 SENSATIONS d'uN JUaÉ. 

le président serait obligé de rappeler les représentantes 
à la pudeur, tandis qu'il inviterait les représentants à 
se voiler... 

t( La nature veut que la femme soit l'étemel con- 
traste de l'homme, pour que l'homme soit charmé 
par la différence, attiré par la curiosité, tenu en 
haleine par le désir. Du jour où les femmes porte- 
ront un pantalon et un paletot, la population s'arrê- 
tera... 

« Si on leur conférait le droit de faire des insurrec- 
tions, on ne suppose pas pourquoi on ne leur accor- 
derait pas le droit bien plus politique de les réprimer. 
Et une chambre ayant des femmes pour représen- 
tants, une chambre composée d'hommes et de femmes 
ne nous rassurerait guère sur sa parfaite indépen- 
dance. On craint les influences, mais celles du regard, 
de la toilette, de la grâce, l'influence de deux mains 
se rencontrant dans l'urne ; mais celle de la parole 
qui est si entraînante chez certains députés quand ils 
ne sont pas à la tribune; mais la buvette, mais les 
pas perdus, mais les couloirs sombres, mais le jardin 
de la présidence avec ses voluptueux acacias, oà l'on 
se rencontrerait si souvent par hasard ! 

Et quand elles seraient à la chambre et au club, 
qui gérerait la maison? qui salerait le potage? qui 
répondrait aux visiteurs? qui soignerait les enfants? 
Le mari peut-être !... » 

Cela n'est-il pas concluant, en 1875 comme en 



APPBNDICB. 



jai 



1848? Gozlan rirait bien, s'il vivait encore, en voyant 
le progrès qu'ont fait les théories de Condorcet, répé- 
tées de nos jours par John Stuart Mill^ et défendues 
récemment par une femme, M*^* Daubié, auteur de la 
Fen^me pauvre au xix* siècle, ouvrage couronné par 
l'Académie de Lyon. 




».! 




TABLE 



Pages. 

Petite conversation entre V auteur et le lecteur, i 

Saintb-Bbuvb 9 

LéON GozLAN, sa vie et son esprit. .... 2$ 

Stendhal 87 

Thibrs et Micnet IJ7 

M. ou MB' DUPANLOUP 14$ 

Le R. p. Lacobdairb 157 

Alf&bd de Viony 171 

Mon BéRANOER, souvenir 179 

Auguste Brizbux et FRéoéRic Mis- 
tral 189 

Gérard de Nbrval aoj 

Gustave Planche 21$ 

Fbu Saint-Marc Girardin et peu 

NlSARD . 237 

J. MlCHELET il Y A CENT ANS aj5 

PHILARàTB CrASLBS ET M. SaINT-ReNÉ 

Taillandier 24$ 



3*4 



TABLB. 



Pages. 

AUGUSTB DE CRATILLON 359 

Alphonse Daudet 269 

WKiiT is ME? a8i 

Un Homme keubeux 291 

Une Vestale LiTT^RAïaE jo$ 

Appendice ji$ 




''\'2>\5y 



ERRATUM 



Page 19, ligne 19, au lieu de doux est, lisez : est 
doux. 



Imprimé 
PAR J. CLAYE 

POUR 

ALPH. LBMERRE, LIBR4IRE 

A PARIS 



._LES_SENSATIONS / 

P'UN lyRÉ 

HIPPOLYTE BABOU 




^^^otJiJC-A^Î^ 



PARIS 

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITE'Ult 






COLLECTION LEMERRE 

( CI.A.SS1Q.UB8 FRA.KÇA.IS) 



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Volumes in -8» écu , imprimés sur P*P»*\ ,^ r- 
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LA 



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